De la désublimation répressive

Combien de fois, sacredieu, n’ai-je pas désiré qu’on pût attaquer le soleil, en priver l’univers, ou s’en servir pour embraser le monde.

D.A.F. De Sade

La sublimation articule pulsion et langage, affects et valeur. La sublimation ne nie pas la réalité, elle en reconnaît la contrainte mais elle passe outre, et au passage elle invente un langage.

Anne Dufourmantelle

La notion de sublimation désigne chez Freud une capacité, celle d’échanger le but sexuel de la pulsion contre un but non sexuel, relatif aux créations de la culture. Cette capacité apparait, dans un premier temps, sous la pression d’une autorité extérieure, incarnée par la figure du Père.

Le changement de but de la pulsion modifie la pulsion elle-même: redressée, moralisée -ou alors déformée, pétrifiée et malade? …- elle est temporalisée, et introjectée dans le sujet sous la forme du surmoi. Cette introjection est opérée par le ça: le surmoi est donc un élément de l’énergétique libidinale (et non un censeur intériorisé, fantasmagorie commune, populaire et semi-lettrée …), une passion et une dynamique à l’origine de la culture humaine.

Mais pourquoi la culture est-elle si triste? Pourquoi est-il nécessaire de s’enivrer, de vin, de poésie ou de vertu? Nietzsche l’a dit une fois pour toutes: la culture est un trophée dérisoire, un fardeau, une prison, un mélange d’idéaux et de pourritures, une tunique tissée de regrets et de remords … Remords d’avoir tué le Père, pour faire société. Remords redoublé, d’avoir malgré tout perpétué la répression des instincts, et de l’avoir disséminée, en la partageant entre frères. La civilisation repose sur ce crime monstrueux, en lisière des jours.

Par un dernier détour, la mémoire de ce crime atteste qu’il est possible de penser, d’au moins penser, c’est-à-dire de désirer, la culture sans répression.

Felix culpa! Une très vieille histoire.

Dark Phoenix, XMen. Ou alors est-ce la Melancholia de Dürer qui s’ébroue, se réveille?

Frédéric Neyrat prend ici la parole:

L’un des noms du désirable impossible est révolution. Entendons ici révolution comme boulever­sement suffisamment profond pour changer radicalement la structure d’une société: elle est surgissement d’abîme, rupture des liens institutionnels, et -comme le prônait Bakounine- destruction des archives. On se gardera d’appliquer ce terme aux émeutes conduisant à changer de gouvernants. Une révolution active l’impossible: elle se place du côté du merveil­leux et non pas de l’horreur. C’est lorsque qu’elle veut épuiser le possible, c’est-à-dire opérer intégralement une transformation, qu’une révolution bascule dans l’horreur.

C’est en effet en restant impossible qu’une révolution peut devenir une source d’inspiration: quand les révolutionnaires décident d’emprunter les noms, les signifiants et la philosophie des révolutionnaires qui les ont précédés, ils héritent non seulement de ce qui a été dit, et fait, mais aussi de ce qui était inachevé, la promesse et l’obligation de mettre en œuvre l’impossible en tant que tel.

Pourtant, nous savons bien que les révo­lutions peuvent être horribles, pensons à la Terreur, en France, pendant la révolution française -comment oser dire qu’une révolution est une merveille? Rappelons-nous cependant ce que soutient Hannah Arendt au sujet des camps de concen­tration et d’extermination: l’impossible y devint possible et l’horreur totale. En fait, les révolutions se transforment en choses horribles lorsqu’elles nient l’impossible et le transfor­ment en une possibilité mécanique. Au lieu d’utiliser l’impossible comme l’interruption de l’injustice, elles dissolvent son absoluité dans la réalité.

Marcuse, un phénoménologue californien

Un révolution­naire ne devrait pas oublier qu’il est un fantôme, promettant un corps aux générations sacrifiées du passé, promettant un corps à la génération sacrifiée que nous sommes nous aussi, peut-être, sûrement, pour un lointain futur.

Un révolutionnaire ne devrait pas oublier qu’il n’est pas qu’un fantôme: tant de belles œuvres contemporaines, notamment cinématographiques, tournent autour de ce thème -qui n’est pas un thème parmi d’autres, mais la classique approche du malaise qui gît dans la civilisation.

La mélancolie, moment nécessaire absolument, ne saurait donc être l’emblème univoque de la culture humaine: il est impératif d’aménager un lieu aux promesses d’émancipa­tion qui n’ont pas été tenues, comme à celles qui ne sont pas encore advenues. Que les promesses d’émancipation n’aient pas été tenues peut s’expliquer de deux manières: la première concerne l’écrasement pur et simple des forces révolution­naires. On peut aussi repérer, pour explication d’une promesse de libération non tenue, le remords, c’est-à-dire l’incapacité à maintenir vivace le désir de libération, autrement dit la trahison: avoir cédé sur son désir, pour le dire avec Lacan.

Dans Éros et civilisation, Marcuse soutient que le ça est porteur d’une exigence laissée en plan: Le ça projette le passé dans le futur là où le surmoi refuse les revendications instinctuelles au nom d’un passé qui n’est plus celui de la satis­faction intégrale, mais celui de l’adaptation amère à un présent punitif.

Le surmoi représente les impératifs d’une réalité passée, le passé le plus archaïque, celui que Freud porte au compte d’un mythe dans Totem et tabou: le meurtre, par les frères coalisés, du chef de la horde primi­tive qui jouissait de toutes les femmes, suivi du repentir des frères qui, dans une obéissance rétrospective, vont se défendre à eux-mêmes symboliquement ce que le père primitif avait empêché réellement. Le sentiment de culpa­bilité des fils génère les deux tabous du totémisme: attitude respectueuse à l’égard de l’animal totémique, et interdit de l’inceste, pour éviter les meurtres issus de la rivalité sexuelle -tabous par lesquels Freud voit naître la société, la reli­gion et la morale. Les frères ont supprimé la liberté qu’ils avaient instaurée:

Leur sentiment de culpabilité ne doit-il pas alors contenir une culpabilité née de leur trahison et de la négation de leur action? Ne sont-ils pas coupables de restaurer le père répressif, coupables de s’imposer à eux-mêmes la perpétuation de la domination?

Certes, le renversement du père-roi est un crime, mais sa restaura­tion et sa dissémination également, et les deux sont nécessaires à l’existence même de la civilisation. Le crime contre le principe de réalité est redoublé par le crime contre le principe de plaisir. L’angoisse persiste parce que le crime contre le principe de plaisir n’est jamais racheté. Il y a une culpa­bilité par rapport à une action qui n’a pas été accomplie et qui aurait dû l’être, la libération.

La démarche marcusienne ne consiste pas à remplacer le principe de réalité par le principe de plaisir, ou à retomber en enfance, comme se l’imaginait, amicalement effaré, un Georges Fosi, qui devait confondre Marcuse et Deleuze. Et certes le nihilisme anti-œdipien, avec ses singularités nomades et ses intensités pré-individuelles, n’aurait pas eu de quoi faire monde ni inquiéter la finance …

Valentin de Boulogne, Samson, 1630

Mais non. Marcuse (se) propose un exercice spirituel: comment éprouver l’incontournable culpabilité surmoïque, civilisationnelle, comme un frémissement de colère et d’amour? D’amour devant les anticipations d’un monde rédimé, et de colère devant ce qui le retarde. Éros ou Thanatos? Il faut en juger à chaque fois, c’est-à-dire penser. Pour penser, et donc agir de façon raisonnable, il faut avoir éprouvé une émotion -une passion, disait-on naguère. Un algorithme gestionnaire pourra-t-il simuler cette séquence, avoir été touché par la passion?

L’œuvre de Marcuse n’est pas un système, mais une méditation: une méditation est un ensemble de propositions formant système, que chaque lecteur doit parcourir s’il veut en éprouver la vérité; et un ensemble de modifications formant exercice, que chaque lecteur doit effectuer, par lesquelles chaque lecteur doit être affecté, s’il veut être à son tour le sujet énonçant, pour son propre compte, cette vérité (Michel Foucault, Mon corps, ce papier, ce feu …). Chez Descartes, les quasi-concepts de la méditation viennent de la scolastique, une scolastique d’ailleurs recréée, modifiée par l’absence du péché originel! Chez Marcuse ces quasi-concepts proviennent de la psychanalyse et de la critique marxiste. Marcuse peut alors thématiser fermement, dans le tissu même d’une méditation métaphysique moderne, les notions suivantes:

La Culture, et l’Histoire, comme (aussi, et encore) témoignages de barbarie [Qui a construit Thèbes aux cent portes?]. Plutôt qu’Histoire disons donc Préhistoire.

La sublimation comme clef du processus de symbolisation.

La désublimation répressive comme outil de gestion du capital financier: il va falloir étudier concrètement les modalités de fabrication de l’homme unidimensionnel …

Nout

Son ventre est tatoué d’arc-en-ciels

Comme disait Schelling, qui médita avant Freud -et après Vico …- sur la nécessité de passer par le mythe pour approcher l’infracassable noyau de nuit des Commencements, la déesse d’amour et le dieu de colère ne sont pas de trop pour avoir des Idées et inventer un langage.

Bien entendu, la déesse d’amour est ma mère, le dieu de colère est mon père. La déesse de colère et le dieu d’amour figurent un Œdipe cosmique, ce qui est une évidence retrouvée par-delà les enfermements positivistes: nous sommes des poussières d’étoiles.

Mais la déesse d’amour est aussi mon amie, et ma fille, et ma sœur … Quant au dieu de colère, il m’apprend qu’il est triste et vain de passer sa vie à essayer de tuer le père: il vaut mieux s’aviser que le Père n’est pas chez les marchands du Temple, mais dans les cieux, et qu’il est éternel -et qu’il y a beaucoup de dieux et de déesses, beaucoup de saints immortels, beaucoup de pères.

La méthode généalogique permettra, dans une nouvelle avancée, de dépasser la distinction rituelle entre surmoi et impératif catégorique: la conscience morale, la conscience tout court, la raison, ce qui revient au même, rêvez-y, ont nécessairement une histoire dans l’anthropogenèse. Mais cette progressivité n’exclut pas la rupture, le saut:

[Oui, mais quand, la rupture? Comment, le saut? Voilà qui nous rejette en haute mer, et tant mieux …]

Même si l’exigence morale est, dans un premier temps plus ou moins long nécessairement portée par l’entourage social, ne faut-il pas poser cependant qu’elle s’en distingue par principe, justement pour devenir ce qui permet de les critiquer, à savoir ce principe judicatoire nommé conscience morale et appelé à se retourner contre les échelles de valeurs stéréotypées au lieu de s’identifier à elles? Tel est précisément le passage de l’hétéronomie à l’autonomie. Tel est l’acquis du fameux formalisme kantien: la mise entre parenthèses du désir humain (non pour le refouler, mais pour dégager les conditions qui, en le réglant, permettront son épa­nouissement), ouvre l’horizon spécifique de la moralité, à savoir l’idée d’une législation universelle qui obligeant a priori notre volonté la libère des déterminismes sociaux et ouvre à la dimension éthique d’autonomie.

Nout

Il faut cesser de confondre répression et obligation. Tandis que la première est toujours hétéro­nome, subie, frustrante, et génératrice d’agressivité, la seconde, en suscitant une interrogation par laquelle je me mets en question fonde ma liberté comme autonomie. L’idéal d’autonomie est le premier et le dernier critère de la légitimité politique.

Raymond Court, Force et Dérive des principes, Klincksieck, 1990