De la désublimation répressive

Combien de fois, sacredieu, n’ai-je pas désiré qu’on pût attaquer le soleil, en priver l’univers, ou s’en servir pour embraser le monde?
D.A.F. de Sade, Les Cent vingt journées de Sodome, 1785

La notion freudienne de sublimation désigne la capacité d’échange du but sexuel contre un but non sexuel, relatif aux créations de la culture. Cette transformation s’opère sous la pression d’une autorité extérieure incarnée par le père, puis introjectée dans le sujet sous la forme du surmoi, lui-même complice des énergies du ça … Le surmoi est donc finalement lié à l’énergétique libidinale.

Comme une passion triste, une crispation, un regret vague, un remords, un sentiment de culpabilité -devant quoi, on ne sait … D’où son affinité, son identité peut-être, quand il n’est pas réfléchi, d’avec la Mélancolie, ce qui ne va pas sans indifférence ni cruauté. Le Surmoi, un remords? Celui d’avoir tué le Père, dans un temps immémorial et toujours répété. Et un remords redoublé, d’avoir malgré tout perpétué la répression des instincts, et pire, de l’avoir disséminée, en la partageant entre frères: il fallait faire société Ce remords est une entrave, et en même temps une protestation, un espoir: il est désirable, et sans doute impossible, nécessaire et difficile à penser, de séparer la culture et la répression libidinale.

Dark Phoenix, XMen

L’un des noms du désirable impossible est révolution. Entendons ici révolution comme boulever­sement suffisamment profond pour changer radicalement la structure d’une société: elle est surgissement d’abîme, rupture des liens institutionnels, et -comme le prônait Bakounine- destruction des archives. On se gardera d’appliquer ce terme aux émeutes conduisant à changer de gouvernants. Une révolution active l’impossible: elle se place du côté du merveil­leux et non pas de l’horreur. C’est lorsque qu’elle veut épuiser le possible, c’est-à-dire opérer intégralement une transformation, qu’une révolution bascule dans l’horreur.

C’est en effet en restant impossible qu’une révolution peut devenir une source d’inspiration: quand les révolutionnaires décident d’emprunter les noms, les signifiants et la philosophie des révolutionnaires qui les ont précédés, ils héritent non seulement de ce qui a été dit, et fait, mais aussi de ce qui était inachevé, la promesse et l’obligation de mettre en œuvre l’impossible en tant que tel.

Pourtant, nous savons très bien que les révo­lutions peuvent être horribles, pensons à la Terreur, en France, pendant la révolution française -comment oser dire qu’une révolution est une merveille? Rappelons-nous cependant ce que soutient Hannah Arendt au sujet des camps de concen­tration et d’extermination: l’impossible y devint possible et l’horreur totale. En fait, les révolutions se transforment en choses horribles lorsqu’elles nient l’impossible et le transfor­ment en une simple possibilité mécanique. Au lieu d’utiliser l’impossible comme l’interruption merveilleuse de l’injustice, elles dissolvent son absoluité dans la réalité.

Un révolution­naire ne devrait pas oublier qu’il est, aussi, un esprit, un fantôme, promettant un corps aux générations sacrifiées du passé, et promettant un corps à la génération sacrifiée que nous sommes, toujours, pour un lointain futur.

Il faudrait traverser cette mélancolie, un moment nécessaire, mais qui ne saurait être l’emblème univoque de la culture humaine, en donnant un lieu aux promesses d’émancipa­tion qui n’ont pas été tenues. Que les promesses d’émancipation n’aient pas été tenues peut s’expliquer de deux manières: la première concerne l’écrasement pur et simple des forces révolution­naires. On peut cependant aussi repérer, pour explication d’une promesse de libération non tenue, le remords, c’est-à-dire l’incapacité à maintenir le désir de libération, autrement dit la trahison: avoir cédé sur son désir, pour le dire avec Lacan.

Melencholia, Lars Von Trier. Un titre d’abord choisi par Sartre pour La Nausée.

Dans Éros et civilisation, Marcuse soutient que le ça est porteur d’une exigence laissée en plan: Le ça projette le passé dans le futur là où le surmoi refuse les revendications instinctuelles au nom d’un passé qui n’est plus celui de la satis­faction intégrale, mais celui de l’adaptation amère à un présent punitif.

Le surmoi représente les impératifs d’une réalité passée, le passé le plus archaïque, celui que Freud porte au compte d’un mythe dans Totem et tabou: le meurtre, par les frères coalisés, du chef de la horde primi­tive qui jouissait de toutes les femmes, suivi du repentir des frères qui, dans une obéissance rétrospective, vont se défendre à eux-mêmes symboliquement ce que le père primitif avait empêché réellement. Le sentiment de culpa­bilité des fils génère les deux tabous du totémisme: attitude respectueuse à l’égard de l’animal totémique, et interdit de l’inceste pour éviter les meurtres issus de la rivalité sexuelle -tabous par lesquels Freud voit naître la société, la reli­gion et la morale. Les frères ont remplacé le père unique par beaucoup de pères, ils ont supprimé la liberté qu’ils avaient instaurée:

Leur sentiment de culpabilité ne doit-il pas contenir une culpabilité née de leur trahison et de la négation de leur action? Ne sont-ils pas coupables de restaurer le père répressif, coupables de s’imposer à eux-mêmes la perpétuation de la domination?

Certes, ajoute Marcuse, le renversement du père-roi est un crime, mais sa restaura­tion et sa dissémination également, et les deux sont nécessaires à l’existence même de la civilisation. Le crime contre le principe de réalité est redoublé par le crime contre le principe de plaisir. Le sentiment de culpabilité est ainsi conservé en dépit du rachat répété: l’angoisse persiste parce que le crime contre le principe de plaisir n’est pas racheté.

Il y a une culpa­bilité par rapport à une action qui n’a pas été accomplie: la libération.

Marcuse n’exige pas la libération immédiate des pulsions, contrairement aux fantasmagories de la vulgate, mais propose que soit entendue la revendication qui n’a pas été inté­grée dans l’agencement canonique du ça et du surmoi. Exprimer cette revendication, c’est, non sans difficulté, avouer que nous avons reculé devant notre propre désir de libération; mais c’est seulement ainsi qu’il est possible de reprendre le passé. et d’ouvrir l’avenir.

Avec Frédéric Neyrat

La notion de désublimation répressive, que j’ai découverte en 1970, est un des trésors légués sans testament par Herbert Marcuse