1 Des fictions théoriques

Le divorce entre l’histoire et la littérature relève d’un procès très ancien. Patente dès le XVIIéme siècle, légalisée au XVIIIéme siècle comme un effet de la division entre les lettres et les sciences, la rupture a été institutionnalisée au XIXe siècle par l’organisation universitaire. Elle a pour fondement la frontière que les sciences positives ont établie entre l’objectif et l’imaginaire, c’est-à-dire entre ce qu’elles contrôlaient et le reste.

Cette distinction est l’objet d’une révision. La littérature a joué un rôle d’avant-garde. Par exemple, avec le roman fantastique. Le freudisme, qui présente des aspects de roman fantastique, parti­cipe à cette révision. Il rend possibles de nouvelles relations, en définissant autrement les termes du rapport. C’est ce problème de frontière que je vou­drais examiner à partir de Freud. Il met en cause une redistribution de l’espace épistémologique. Il concerne finalement l‘écriture et ses rapports avec l’institution.

J’affiche tout de suite ma thèse: la littérature est le discours théorique des procès historiques. Elle crée le non-lieu où les opérations effectives d’une société accèdent à une formalisa­tion. Bien loin d’envisager la littérature comme l’expression d’un référentiel, il faudrait y recon­naître l’analogue de ce que les mathématiques ont longtemps été pour les sciences exactes: un dis­cours logique de l’histoire, la fiction qui la rend pensable.

D’une part, Freud suppose que sa méthode, par une pratique dif­férente du langage, est capable de transformer tout le champ des sciences humaines, mais il n’a contrôlé l’opérativité de ses thèses que dans une discipline particulière, la psychiatrie, sans avoir été en mesure de procéder aux mêmes vérifica­tions techniques là où, comme il le déclare, il était incompétent. L’avenir du freudisme se joue dans cet écart entre la généralité de sa théorie et la localisation de ses expérimentations. Les essais freudiens sur la littérature et l’histoire présentent seulement un cadre d’hypothèses, de concepts et de règles en vue de recherches à entreprendre hors du champ où la psychanalyse a été scienti­fiquement élaborée.

D’autre part, il serait illusoire de se référer au freudisme comme à un singulier. Lorsque, en 1971, pour la première fois depuis la mort de Freud, le Congrès international de psychanalyse se tint à Vienne, l’unité entre les écoles et les ten­dances représentées n’avait plus pour se dire que le silence de l’appartement vide de la Berggasse (un tombeau orné de bibelots) et le bruit de l’ova­tion faite à la fille du disparu, Anna Freud (un nom soutenu par le quiproquo généalogique). À ces deux signes d’absence, un lieu vacant et un nom occupé par l’autre, s’en ajoute un troisième, le monument des Gesammelte Werke. Les disciples qui se disputent ces dix-huit volumes évoquent en effet la thèse de Totem und Tabu [Totem et Tabou] sur le dépeçage du corps par la horde des héritiers après la mort du père, ou celle de Der Mann Moses [Moïse et le monothéisme] sur la tradition qui inverse la pensée du fondateur dont elle porte le nom.

1920

De l’Inde à la Californie, de la Géorgie à l’Ar­gentine, le freudisme est aussi éclaté que le marxisme. Les grandes institutions profession­nelles qui ont été formées pour le défendre contre les avatars du temps le livrent plutôt au travail disséminateur de l’histoire, c’est-à-dire aux divi­sions entre cultures, nations, classes, professions et générations. Elles accélèrent la décomposition du corpus dont elles tirent profit. Aussi n’y a-t-il pas de bonne place qui puisse garantir une interprétation exacte de Freud.

Dans ses Studien über Hystérie (1895) [Études sur l’hystérie], Freud, formé, dit-il, aux diagnos­tics locaux et à l’éléctro-diagnostic, s’étonne lui-même, assez ironiquement, que ses his­toires de malades (Krankengeschichten) se lisent comme des romans (Novellen) et qu’elles soient pour ainsi dire dépourvues du caractère sérieux de la scientificité (Wissenschaftlichkeit). Cela lui arrive, comme une maladie. Sa manière de traiter l’hystérie transforme sa manière d’écrire. Métamorphose du discours:

Le diagnostic local et les réactions électriques n’ont aucune valeur pour l’étude de l’hystérie, tandis qu’une présenta­tion (Darstellung) approfondie des processus psy­chiques à la manière dont elle nous est présentée par les poètes (Dichter) me permet, par l’emploi de quelques rares formules psychologiques, d’ob­tenir une certaine intelligence dans le déroule­ment d’une hystérie.

Déplacement vers le genre poétique ou romanesque. La conversion psycha­nalytique est une conversion au littéraire. Ce mouvement se redouble d’un appel aux poètes et romanciers qui connaissent, entre ciel et terre, bien des choses que notre sagesse scolaire ne saurait encore rêver: le romancier a tou­jours précédé l’homme de science. L’orientation est stable. Elle ne cesse de s’accentuer jusqu’au dernier ouvrage, Der Mann Moses (1939), désigné comme un roman. Mis à part les traités péda­gogiques, le discours analytique a pour forme ce qu’on peut appeler, d’un terme freudien, la fic­tion théorique.

Curieusement, alors que Freud a été nourri par l’Aufklärung scientifique du XIXéme siècle et qu’il s’est passionnément attaché à se faire reconnaître le sérieux du modèle académique viennois, il semble pris au dépourvu par sa propre découverte. Par elle aussi, il est ramené vers la terre mater­nelle, la Muttererde, dont il écrivait à Arnold Zweig qu’à la différence de toutes les autres civi­lisations (égyptienne, grecque, etc.), créatrices de sciences, la Palestine ancienne n’avait formé que des religions, des extravagances sacrées, en somme des fictions.

Le discours freudien, en effet, c’est la fiction qui fait retour dans le sérieux scientifique, non seulement en tant quelle est l’objet de l’analyse, mais en tant qu’elle en est la forme. La manière du roman devient l’écriture théorique. La forme biblique, geste littéraire par lequel s’articule le conflit de l’Alliance, c’est-à-dire le procès historique entre Yahvé et son peuple, semble remodeler de loin le savoir psychiatrique pour en faire le discours du progrès transféren­tiel entre l’analyste et l’analysant(e).

La machine à explorer le temps -dans le Cabinet de Freud

En exhumant les relations qui hantent le rapport du savoir à son objet, Freud trahit la norme scientifique. Il retrouve le genre littéraire qui était autrefois, dans la Bible, le discours théorique de cette relation. Aussi bien, comme le remarquait Lacan, est-il l’un des seuls auteurs contemporains qui aient été capables de créer des mythes, ce qui veut dire, pour le moins, des romans à fonction théorique.