7 : Elle partit en hâte pour la montagne, où habitait sa mère

Ne faut-il pas rapprocher l’ombre dont l’Esprit Saint couvre la vierge Marie d’après saint Luc, et la torpeur du sommeil de nescience dans lequel la première femme est séparée du premier homme en même temps que donnée à lui? Silence du non dicible. Au moins puis-je affirmer, car il est non seulement impossible mais aussi illicite de faire davantage en peu de pages (le récit doit prendre son temps) qu’il n’est pas de pneumatologie possible sans prise en considération du féminin et, comme lieu central de révélation, de Marie. Ce qui revient à dire qu’aucune théologie de la Trinité n’est possible sans elle. 

Pourtant, Luc est plus délié encore. Le retour des pères vers les fils et des fils vers leurs pères s’écrit chez lui en termes de mère et de fille. La déférence de Marie vers le commencement la conduit, avec la hâte de la fiancée du Cantique, vers la maison de sa mère figurée par la maison d’Elisabeth. Sa mère -parce qu’Elisabeth, stérile et mère dans son grand âge, n’est autre que Sara reconduite ici depuis les récits du commencement. Deux générations successives enfantent en même temps, dirait Isaïe -en même temps ou presque: le Jour de YHWH est presque là. Le Nouveau se manifeste comme issu de l’origine et comme fin de l’Ancien, mais non sans la déférence à l’Ancien, en ce peu de jours où se posent à la fois l’hommage et la séparation: une simple visite, ou Visitation dont le signe de vérité est le tressaillement de l’Esprit.

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Je conclurai ainsi, en reprenant depuis le principe régulateur de notre exposé narratif à Gn. 2: la règle de la parole et du récit, c’était la disjonction de la mère et de l’épouse. Or nul n’ignore que la transgression de cette règle s’appelle l’inceste, que d’ailleurs Israël dénonce à plusieurs reprises comme une pratique de ce Canaan où Isaac ne prendra pas femme, voire comme une pratique dont la contagion (Amos 2,7) menace et que la religiosité d’ailleurs favorise, mélangeant Dieu et Baal. Contre cette transgression de l’inceste, s’élève une loi déclarée par les anthropologues comme fondatrice de toute loi: l’interdit de l’inceste. Si telle est la règle du récit, on ne peut certes, sauf à blasphémer en adorant Dieu sous les traits de Baal, dire que le dénouement du récit supprime la disjonction et abolit la Loi. Il fallait, sans doute pour nous éclairer, que quelqu’un dans la communauté corinthienne aille jusque-là! L’incestueux de Corinthe, qui vit avec la femme de son père (1 Co 5,1) symbolise en sa propre chair le dévoiement d’une communauté qui a confondu le dépassement de la Loi avec son abolition. En venir là, ce serait tout annuler du récit en faveur du chaos initial. Mais si, de toute évidence, le dénouement doit échapper au chaos, il est juste qu’il dépasse aussi le récit lui-même. Ou, pour le dire autrement et mieux, qu’il dépasse plus que le chaos, puisque cela, la Loi le faisait déjà, mais qu’il dépasse la Loi elle-même.

Au sujet de Marie, si nous devons mieux exprimer la manière unique dont s’associent en elle maternité et nuptialité, ne peut-on dire que l’Esprit la fait aller plus loin que ces deux positions? Dépassant celle de mère et celle d’épouse, elle va plus haut que ce qui les oppose. Elle les dépasse en étant attirée, aspirée dans un amour qui est celui de l’Un transcendant, fondateur. Laissons une fois encore la parole à Maître Eckhart:

Que désigne l’Un? Un désigne ce à quoi rien n’est ajouté. Un désigne la négation de la négation. Toutes les créatures sont elles-mêmes une négation; l’une nie qu’elle soit l’autre … Mais Dieu est une négation de la négation. Il est Dieu et nie toute autre chose ...

patrimoine_abMozacAbbaye de Mozac, XII éme siècle

Appliquons cela à notre problématique. Il est vrai, pour employer le même langage, que chacun de ces deux amours, de l’épouse et de la mère, nie qu’il soit l’autre et que Dieu, en Marie, nie cette négation: l’Esprit, en Marie, l’attire vers l’unique Père, principe inaccessible de toute unité. Ce qui est à recueillir de ce mouvement pour notre bien, c’est la possibilité, la révélation, le don d’un amour qui se libère de toute négation au sens où Eckhart le comprend. Habite au milieu de nous un Esprit d’amour qui n’est ni nuptial, ni maternel et qui est seulement l’Amour. Le dédoublement de la figure féminine, principe du récit, appelle à son dépassement, dénouement du récit, vers l’Un transcendant. Découvrir qu’aucune forme de l’amour n’est plus l’amour que les autres formes, c’est là un effet particulièrement libérant produit par cet Esprit qui vit aujourd’hui parmi nous.

Paul Beauchamp