4 Les Mange-Mort sont de retour

La révélation de l’hideuse fraude, on s’en doute, fit son effet, et dans ses conclusions Rouby pouvait dénoncer la faillibilité des plus réputés. Des expériences de la villa Carmen, il ne restait plus rien. De la crédibilité de Richet en matière de matérialisation non plus. Le coup de grâce vint de la discussion qui suivit l’exposé de Rouby.

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Parmi les discutants figurait Ernest Dupré, en passe de devenir une référence majeure de la psychiatrie française. Il prit la parole pour analyser l’interpsychologie morbide qui caractérisa cette affaire. Dans toute mystification de cet ordre, ajouta Dupré, il faut le concours de deux éléments pathologiques, d’un côté le mythomane qui, soit par vanité, soit par malignité prend plaisir à mystifier l’entourage -on aura reconnu une description du médium et de Marthe Béraud en particulier- de l’autre, un sujet épris de merveilleux, crédule, un thaumatomane, une victime de la mystification. Ils forment un couple morbide et donnent un exemple intéressant de psycho-pathologie collective. Autrement dit, si Richet est un thaumatomane, une victime, il n’en n’est pas moins affecté de traits psychopathologiques.

Dupré tiendra exactement les mêmes propos au congrès international de psychologie d’Amsterdam en 1912 au sujet du rapport entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé. La réfutation, la délégitimation, la disqualification passèrent donc par une psycho-pathologisation de l’événement, ce qui rendait possible une analyse, que les fantômes auraient été bien peine d’entamer, des rapports de pouvoir en jeu.

En 1913, Richet obtint le prix Nobel et, comme le lui écrivit à cette occasion Gustave Le Bon, le détestable souvenir de la villa Carmen devait être effacé. L’année suivante, il est élu à l’Académie des sciences. Mais l’hécatombe de la Grande Guerre relança le spiritisme dans toute l’Europe, et dans les années vingt, les médiums firent de nouveau la une, relançant le désir d’une vérification expérimentale de leurs pouvoirs.

Un Institut métapsychique international (IMI) est créé à Paris en 1919, grâce au financement du riche négociant Jean Meyer, par ailleurs fondateur la même année de l’Union spirite française, toujours active, afin d’aborder les faits métapsychiques par des méthodes expérimentales et en dehors de tout système philosophique ou moral. Cet Institut obtint la reconnaissance d’utilité publique, pour sa vocation d’hygiène mentale, proclamée dans ses statuts.

Dans les années vingt, l’IMI fut le cadre de grandes séries d’expériences sur plusieurs médiums et Richet participa à certaines de ces expériences, dont aucune ne fut convaincante, destinées à prouver la réalité de la production d’ectoplasmes, formes visibles émises par le corps des médiums (le plus souvent des gazes cachées dans la bouche et/ou le vagin …). Et en 1922 le physiologiste publie, avec le soutien de l’IMI, son grand œuvre pour la défense de la nouvelle science, le Traité de métapsychique -au moment où les répercussions des expériences de la Sorbonne, puis des révélations d’Heuzé sur la villa Carmen furent catastrophiques pour la recherche métapsychique.

Une grande suspicion entourait désormais le monde de la métapsychique. S’est opérée une rupture profonde entre la recherche métapsychique et la science officielle, rupture dont les effets sont encore sensibles aujourd’hui. Un partage s’est définitivement institué, après une période de côtoiement et de relative tolérance.

La métapsychique affirmait posséder des atouts scientifiques dans son jeu. Le plus imposant était la personne même de Richet dont l’autorité scientifique s’était trouvée grandie par le prix Nobel. Son Traité se voulait un modèle de démarche scientifique et commençait par les prolégomènes des mesures à prendre pour étudier les objets de la métapsychique. Mais ce ne fut pas probant, comme le lui reprochèrent nombre de critiques. Parmi ceux-là, Pierre Janet fit remarquer à son ami Richet, dans un article de la Revue philosophique, que l’application de sa méthodologie, présentée dans son Traité, ne paraissait pas convaincante.

Un comble pour le physiologiste expérimentaliste nobélisé! L’ectoplasme de Bien-Boâ, affirme Janet, n’est qu’un mannequin à la barbe postiche, et Richet a fait un curieux sort à ses propres présomptions qui auraient dû lui faire immédiatement éliminer le médium. L’attitude de Richet nous surprend, conclut Janet, il semble ne pas penser comme nous, et ne pas éprouver les mêmes sentiments.
Les échecs renouvelés des expériences organisées par Heuzé avec la participation de scientifiques renommés s’ajoutèrent aux suspicions apportées par l’épisode de la villa Carmen, et aux questions soulevées par les expériences avec Eusapia Palladino à l’Institut psychologique.

Le monde scientifique, et aussi l’opinion publique, passèrent au complet rejet de la métapsychique objective (télékinésie et matérialisations), du moins en Occident. C’est le statut même de science, longtemps revendiqué par la métapsychique, qui lui fut contesté. La métapsychique est devenue Fantasy, et source de scénarios pour Hollywood et Netflix.

Un fleuve de merde, dira Freud à Jung, coule encore, pourtant, autrement. Il est abondamment pollué d’intégrisme, de complotisme, de transhumanisme et de cosmisme.

Quelques extraits d’un article de Pascal Le Maléfan, où on trouvera les références nécessaires. Ce travail, qui élargit heureusement la généalogie de la psychanalyse, est tiré d’un bel ouvrage, Des savants face à l’Occulte. Toutefois, ses maitres d’œuvre posent un parallèle entre expériences scientifiques et pratiques spirites, ce qui n’est pas sérieux.

Et en illustrations des photogrammes de Judex et des Yeux sans visage, des films de Georges Franju

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