2 A l’improbable, c’est-à-dire à ce qui est …

L’Ego qui dit ce qu’il comprend dans une figure mathématique ne se saisit que comme pensant. Mais, si je n’étais pas effectivement existant, comme un individu, comment pourrais-je échapper au doute relative­ment à ce que je pense, comment même pourrais-je jamais me trom­per? Si je doute, si je pense, c’est parce que je suis saisi par un fait. On se voit comme on voit toute “nature”.

[N’oublions pas que, dans les Regulae, les principes de la méthode sont natu­rels. C’est par rapport à ce point que Merleau-Ponty, moderne, va travailler ce qui fait la limite du cartésianisme. Cette question est liée à une modalité de la compréhension qui, selon une méthode dont hérite Descartes, procède par modèle. Pour Descartes, on ne comprend qu’à partir de ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas n’est pas, n’est rien pour l’homme. C’est l’idée de figure qui aveugle Descartes; or, il semblerait qu’une grande partie de la philosophie depuis Descartes s’inscrive dans cette ligne de la pensée des figures (pensées à par­tir de la représentation), et se heurte à l’alternative entre dogmatisme ou erreur.

Robert Rauschenberg

Dans l’ordre de l’expression philosophique, Merleau-Ponty cherche à suggérer et à travailler une idée du monde (qu’il a étudiée à partir de l’expression artistique) comme foyer d’expérience et non comme un tout du donné qu’il s’agirait de dévoiler. La conception d’un monde comme tout fait ou constitué par la conscience est liée à une certaine idée de la vérité, qui conduit au solipsisme. Merleau-Ponty montre l’ambiguïté de Descartes: que l’intuitus soit conçu d’après la vision semble légitime puisqu’elle en est l’armature; mais elle la conteste aussi. Il trouve à la fois dans Descartes l’idée de la vision ou lumière de l’esprit conçues à partir du sensible, et cette vision contre le sensible.

Avec Hegel on aborde un autre niveau d’abstraction que la pensée modélisée sur des figures, et on s’oriente vers l’idée d’une pensée en devenir, mais détachée de toute contingence factuelle, donc étrangère à toute pensée ouvrant de nouveaux horizons. Même si Hegel conçoit la pensée en devenir, c’est le devenir de ce qui est déjà là, ce qui devient est ce qui est ou n’est pas, mais se renverse en être. Et cette pensée du dévoilement est encore une pensée de la figure, même s’il s’agit d’une figure abs­traite. Par là, s’il ne nous fait pas sortir de la pensée comme pensée thétique, et de la vérité comme vérité garantie, vérité de position, il nous aide tout de même à penser le rapport interprétatif aux faits. Avec cette idée de la médiation, de l’interprétation, la vision, par exemple n’est plus comme chez Descartes lumière illuminante et illu­minée, mais une vision doublée d’une réflexion.

Avec les philosophes héritiers des travaux de Freud sur l’inconscient, on se trouve à penser que le sujet n’est pas adhé­sion à soi: un cogito peut-être prédéterminé à penser ce dont il croit être l’auteur. Il s’agit de montrer comment l’ouverture de brèches dans l’ego, au lieu de ruiner toute possibilité d’expérience, en est la condition. La pensée d’une dimension non consciente dans le sujet engage une nouvelle idée du rapport aux autres et au monde]

Or adopter cette nature revient à négliger l’impératif du doute fixé comme épreuve de tout ce qui est tenu pour vrai, à moins de réintroduire un hors champ, impensable, infigurable. Merleau-Ponty, afin d’échapper à l’ontologie objectiviste, où de la vision on aboutit à la vue, même comprise comme vue unique (ou qui conçoit la pensée de voir comme plus certaine que la vision), met l’accent sur l’origine fac­tuelle de la vision et sur la composante passive du rapport au monde. Si même il y a une pensée possible, c’est parce qu’elle est l’épreuve d’un voir. Cette pensée n’est possible que dans la rencontre d’autres vues, d’autres pensées. Ce qui alors l’intéresse, c’est le rapport de la figure et du fond. Ils sont insépa­rables, tout comme l’âme l’est du corps. Qu’en est-il alors de l’identité? Puis-je en faire l’épreuve autrement que rapportée à la persistance d’un pro­blème? Comment comprendre accéder aux choses mêmes sinon comme l’injonction de se frotter au monde, à l’altérité et comme la possibilité d’y rencontrer des résistances? La chose même est alors un Wesen sauvage, Être brut, figure de l’incontrôlé.

A suivre …

Stéphanie Ménasé

La vision, lumière de l’esprit! est un produit de l’évolution des formes vivantes. Donc improbable …

Un tétrapode, ancêtre des mammifères