3 Vers les profondeurs, les insondables profondeurs du souffle primordial …

Être libre n’est pas être sans liens, sans dépendances, sujet absolu désengagé, mais pouvoir créer une expérience qui permette de poursuivre, de sortir des impasses. L’idée d’une individuation de la liberté est contraire à cette conception. Merleau-Ponty et Sartre adoptent à ce propos deux perspectives très diffé­rentes. Selon Sartre, la liberté rend possible l’action; selon Merleau-Ponty, c’est dans l’action que je me fais libre.

Klee, dans la Conférence de Iéna de 1924, insiste sur le rôle de l’artiste comme intermédiaire entre le monde et une vision liée à la vie en lui: Il s’agit pour l’artiste de faciliter la vue d’autrui. Or, comment cette vue serait-elle partageable, ce qui est un fait, sinon parce que d’autres aussi peuvent se laisser prendre par la poussée de l’être, par la vie en eux?

Le mouve­ment de création est un faire qui fait échec à la vision rétrospec­tive sous-jacente à l’idée de mettre en œuvre. Cette vision ne s’apparaît singulière qu’une fois l’œuvre faite et présentée à d’autres. Le plus énigmatique, c’est qu’on puisse trouver et instituer des systèmes d’équivalences qui fonctionnent. Seule une liberté opé­rante au sein de l’œuvre rend possible son partage par d’autres libertés, par d’autres visions comme ouverture s’instituant.

Klee écrit de l’artiste qu’il ne se sent pas assujetti aux données: Les formes arrêtées ne représentant pas à ses yeux l’essence du processus créateur dans la nature. La dimension créatrice des penseurs, des écrivains-poètes ou des artistes peintres s’éprouve dans leur puissance à trouver ce qui fait leur perception du monde, non pas en désignant ce monde, mais en montrant cette perception en train d’opérer.

Le succès de leur entreprise tient, cer­tes, à la finesse de leur expérience, mais aussi à leur moyen de mettre en forme ou de travailler une matière, moyen qui laisse per­cevoir celle-ci dans toute sa complexité, avec toutes ses faiblesses et toutes les résistances par lesquelles l’expression prend relief et fait corps. Ce n’est que dans la réalisation de ces passages que l’expression est accessible à d’autres.

Il n’y aurait pas de parole plus profonde et plus opérante que celle qui dit simplement sa manière de chercher. La parole et l’expérience pré­supposent une liberté opérante, c’est-à-dire une modalité expressive dans le prolongement de l’expérience, conduite par cette expérience libre et qui, elle, est expressive dans l’échappement. Klee évoque une liberté qui réclame uniquement le droit d’être mobile, mobile comme l’est la Grande Nature elle-même. La liberté opérante dont il est question n’est pas très différente de cette proximité de la source secrète qui alimente toute évolution. L’artiste, tel que le décrit Klee, est celui qui cherche à établir son séjour dans le lieu de tout mouvement: Au sein de la nature, au fond primordial de la création où gît enfouie la clef de toute chose.

Chacun marchera vers le but que les battements de son cœur lui désignent. Quant à nous notre cœur bat pour nous amener vers les profondeurs, les insondables profondeurs du souffle primordial, Klee, Iéna, 1924

Stéphanie Ménasé

Encore un pas, d’une théologie aussi aventureuse que son objet, la réalité: le Verbe de Vie n’est-il pas l’expression de ce souffle primordial? Un Bodhisattva enseignerait alors par la grâce des analogies: comme un artiste.