5 Une médecine quantique : le discours freudien ne se soustrait pas aux mécanismes qu’il dévoile dans ses objets

Cette méthode exerce et élucide le langage comme pratique inter-subjective. Par là, elle fait du discours de l’analyse une fiction, autrement dit un discours où se marque la particularité de son locuteur, essentiellement son affectivité. Alors, dit-on, ce n’est plus scientifique, c’est de la lit­térature. Du point de vue freudien, cette doxa commune dit vrai, mais elle a valeur positive. Les deux camps se renvoient la même balle, mais en l’inversant: si le positivisme rejette comme non scientifique le discours qui avoue la subjectivité, la psychanalyse tient pour aveugle, voire patho­gène, celui qui la camoufle. Ce que le premier condamne, la seconde le promeut, sans récuser pourtant la définition qui a été donnée à la fiction d’être un savoir atteint par son autre (par l’affect …), un énoncé que l’énonciation du sujet locu­teur prive de son sérieux. Dans le champ analy­tique, ce discours devient opératoire parce qu’il est touché, blessé par l’affect. Le sérieux qui lui est enlevé est le ressort de son opérativité. C’est le statut théorique du roman.

b) Avouer l’affect, c’est aussi réapprendre une langue oubliée par la rationalité scientifique et réprimée par la normativité sociale. Enraci­née dans la différence sexuelle et dans les scènes enfantines, cette langue circule encore, déguisée, dans les rêves, les légendes et les mythes. En mon­trant à la fois leur signification fondamentale et leur proximité avec son propre discours, Freud sait que, avec les romanciers et les poètes, il a osé prendre le parti de l’antiquité et de la supers­tition populaire contre l’ostracisme de la science positive.

Mais finalement c’est André Breton, cet admirateur peu sérieux, qui a le mieux reconnu l’unité de toutes ces analyses et saisi la possibilité qu’elles offraient de fonder un langage originel et transgressif sur le recours à l’affectivité. Il a vu déjà ce qui restera peut-être de Freud: une théorie qui fait apparaître la littérature elle-même comme une logique différente. Le romancier a toujours précédé l’homme de science. Certes Freud ne lui a pas été très reconnaissant de l’avoir si luci­dement découvert. Il était aussi professeur. Il tenait quand même au sérieux. Mais la littérature est faite également d’œuvres qui, en perdant leur actualité scientifique, dévoilent dans leur chute, si l’on ose dire, et grâce à ce que le temps enlève à leur sérieux technique, la logique différente, celle-là littéraire, qui les soutenait. Breton a vu d’avance, dans les textes freudiens, ce en quoi les changerait leur mort scientifique.

Émile Benveniste a souligné que, linguistique­ment, les fonctionnements identifiés par Freud, relatifs à ce qui se passe dans le rêve, dans le mythe ou dans la poésie surréaliste, correspondent aux procédés stylistiques du discours. Indication décisive. Le style concerne l’énonciation, ou l’elocutio de l’ancienne rhétorique. Il est dans le texte le tracé du lieu de sa production. Il renvoie à une théorie des affects et de leurs représentations. Il y a chez Freud une stylistique. En suivant le jeu des affects entre leurs déguisements et leurs aveux, elle analyse les modalisations de l’énoncé par les situa­tions de parole; elle fonde une linguistique de la parole sur un équivalent, aujourd’hui pensable, de ce qu’était l’ancienne théorie des passions.

Le langage de l’analyste et celui de l’analysé(e) ressortissent à la même problématique. Finale­ment ils relèveraient tous deux de l’étude, centrale chez Freud, de la construction et transformation des légendes (die Bildung und Umgestaltung von Sagen), à cela près que Freud appelle fiction ou roman son propre récit, et légendes (mais aussi fictions) les langages qui dénient leur statut de fictions pour supposer (ou faire croire) qu’ils parlent du réel.

Leur commune détermina­tion par les mêmes procès de construction est une pièce essentielle de son système d’interpré­tation. Le discours freudien ne se soustrait pas aux mécanismes qu’il dévoile dans ses objets. Il n’en est pas exempté, comme s’il occupait la posi­tion privilégiée d’une observation. Il élucide un fonctionnement auquel il est lui-même soumis.

Du moins est-ce vrai en principe. En fait, l’œuvre de Freud comporte deux types de textes bien dif­férents. Les premiers pratiquent la théorie; les seconds l’exposent, comme un savoir du maître. A la seconde catégorie appartiennent les Leçons, Contribution, Abrégé, etc. Alors que, dans les premiers, le discours psychanalytique est lui- même soumis à la loi des transformations et déformations dont il traite, dans les seconds il s’assure une place magistérielle au titre de l’insti­tution psychanalytique et sociale qui le soutient. Il y a là un double jeu constatable dès les origines. Il s’est développé dans le freudisme en y provoquant une oscillation entre des moments qu’on pourrait appeler analytiques et des moments didac­tiques. L’histoire de la psychanalyse est faite de cette alternance entre les élucidations transféren­tielles et les coups de force pédagogiques. Comme chez Freud, les expériences analytiques sont entre­coupées de dictées dogmatiques.

Au centre de cette oscillation, un point straté­gique: la position de l’analyste comme sujet sup­posé savoir. La théorie insiste sur le supposé, qui renvoie au rien du savoir et à la récipro­cité démystificatrice d’une relation d’autre à autre. Mais la pratique s’appuie souvent sur un savoir accrédité par une agrégation et par le nom propre d’une institution. L’inverse est vrai aussi: l’exposé peut se prévaloir d’une autorité que la pratique réduit à rien. De cette ambivalence, la position de Freud relève également. À l’égard de ses dis­ciples, comment Freud se donne-t-il (ou reçoit-il) le statut de sujet supposé savoir? La référence à Freud fonctionne tantôt comme relation à un analyste, tantôt comme relation à un maître. Elle met en cause la définition du discours, qui est tantôt écriture, tantôt institution.

David Cronenberg