1 Une infinité d’artifices

Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes Car elles mont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.

Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie; car même l’esprit dépend si fort du tempérament, et de la disponibilité des organes du corps que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher.

René Descartes, Discours de la Méthode, 1637, VI° partie

el-mago-descubre-a-carlos-y-ubaldo-el-paradero-de-reinaldo-la-bc3basqueda-de-reinaldodavid-teniersDavid Teniers, Renaud et Armide aux Iles Fortunées, suite de tableaux sur cuivre, vers 1630, aujourd’hui au Prado. La reprise du symbolisme alchimique est évidente.

Comme maîtres et possesseurs de la nature … Cette expression célèbre utilisée par Descartes dans le Discours de la Méthode lui a été reprochée comme point de départ de la volonté (folle et vouée à l’échec) d’appropriation de la nature par l’homme, et finalement de la destruction de l’éco-système.

Or que dit Descartes, et quel est ce projet? Les choses naturelles peuvent changer de figures sans cesser d’être naturelles, leurs propriétés peuvent être diversement utilisées sans inverser pour cela leur finalité, car les hommes ne savent pas pour quelles fins Dieu les a créés. Descartes ne prône pas la conquête de la nature par l’homme. Mais son utilisation intelligente grâce à la connaissance que la physique apporte. Que l’homme puisse véritablement être et se considérer le maître de la nature serait une absurdité et une puérilité. La maîtrise technique d’un objet n’induit pas une conduite de domination, mais de responsabilité. Les notions de maîtrise et de respect de la nature sont fétichistes en ce qu’elles étendent aux choses des rapports qui ne sont sensés qu’entre les hommes. La relation de domination ne s’exerce qu’entre le maître et son esclave, non entre un homme et une chose. D’où certaines pratiques magiques, comme de prier pour qu’il pleuve, Mais agir par signes ne produit aucun effet sur la nature à laquelle il est impossible de commander.

La physique moderne libère de ce genre de superstition en désenchantant le monde, c’est-à-dire en le dépouillant de nos illusions anthropomorphiques. Cependant la position de Descartes n’est pas purement matérialiste et ne vise pas simplement le confort matériel des hommes, mais poursuit des buts plus élevés. C’est pourquoi il va préciser ensuite ce qui motive réellement son désir de faire évoluer la science dans la voie qu’il vient d’indiquer. Descartes considère que la vie de l’Esprit même si selon lui ce dernier est substantiellement distinct du corps, est dépendante de l’Union de l’âme avec le corps, ce qui fait que la santé de celui-ci a une incidence sur son équilibre et son activité: il n’est pas difficile de comprendre que la souffrance ou la fatigue du corps empêche l’esprit de penser avec rigueur et lucidité. C’est pourquoi il affirme que la réalisation de son projet aurait pour conséquence, en faisant progresser la médecine (qui est une technique avant d’être une science), de rendre les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusqu’ici … Alors, sachant que nous ne pouvons transformer la nature qu en fonction de ses lois, nous savons que notre maîtrise est relative aux connaissances toujours limitées que nous en avons, qu’elle n’est maîtrise que par métaphore: la science moderne nous rend comme maîtres et possesseurs de la nature, pour parler comme Descartes; qui ne s’est donc pas trompé. Un homme qu’on dit comme mort n’est pas mort. Ce qui ne contredit pas le christianisme, pour lequel en effet seul Dieu est réellement maître, Dominus, Seigneur. Et la domination (donc relative) que Dieu laissera l’homme sur la nature n’est pas violence, comme serait une sorte de droit d’user et d’abuser. La prise de possession de la nature par l’homme ne saurait donc s’entendre comme l’exercice d’un pouvoir arbitraire d’une partie de la nature sur les autres, mais à la façon dont on peut dire que le danseur prend possession de son corps, c’est-à-dire le spiritualise. Ainsi la transformation de la nature ne se réduit pas à sa fonction vitale (se protéger des intempéries par exemple) mais consiste à prendre possession de la nature en la rendant humaine, pour l’habiter comme l’âme du danseur habite son corps.

Jean-Michel Muglioni