X L’histoire est comprise à la fois comme un progrès et comme un processus dont les hommes ont essentiellement la maîtrise …

La privation de monde

Oh! Allan Kardec, Henri Bergson, Gilles Deleuze, et d’autres mages gnostiques de moindre envergure, avaient bien prêché la venue d’un Temps vécu comme fluidité dénaturée par la Mesure … Croyaient-il s’échapper ainsi des Banlieues Obscures?

Aucune chance!

On obtient ainsi une image de la production et de la société capitalistes où sont indissolublement mêlés statisme et dynamisme: statisme de la valeur qui vaut toujours comme norme constamment au présent, toujours identique à elle-même, et dynamisme des forces productives, augmentation constante du niveau de productivité, mais de telle sorte que cela n’aboutit à rien d’autre qu’à rétablir la valeur dans son abstraite identité à elle-même.

On a donc à la fois un flux temporel constant prenant la forme d’un progrès historique indéfini, et, en même temps, l’immobilité spatiale du présent perpé­tuel de la valeur: ces deux dimensions contraires parviennent à se combiner l’une avec l’autre dans la représentation d’un progrès historique qui se déroule dans le temps, ce dernier étant donné comme un cadre toujours identique à lui-même et toujours au présent.

Le temps de la valeur est un temps statique, spatialisé, un temps toujours au présent; le temps de la production est celui d’un développement graduel et continu, d’une transformation perma­nente des moyens et des modes de production permettant un progrès constant de la productivité: mais l’opposition des deux n’est qu’apparente puisque le temps fluide et progressif de la production retombe constamment dans le temps figé et statique du perpétuel présent de la valeur. En ce sens, je m’accorde tout à fait avec M. Postone pour dire que le capitalisme est une société marquée par une dualité temporelle: d’un côté, un flux constant, accéléré, d’histoire; de l’autre, une conversion constante de ce mouvement du temps en un présent perpétuel.

Henri Bergson, un prophète pour la jeunesse bourgeoise de la Belle Époque: comment défendre la durée vécue en contournant la lutte des classes … Indéfiniment recyclable.

On comprend du coup aussi que ce soit uniquement dans une société de ce genre que puisse se généraliser une conscience historique: la dynamique historique continue du capitalisme s’exprime précisément dans une telle généralisation de la conscience historique et de la vision historique du monde. C’est uniquement dans cette formation sociale-là que les hommes peuvent accéder à la représentation selon laquelle ils font leur propre histoire. Mais, en même temps, et c’est là l’autre dimen­sion de la temporalité capitaliste, les hommes y font leur propre histoire, certes, mais, comme on sait, pas dans des conditions choisies par eux: ce qui veut dire qu’il la font dans un cadre qu’ils n’ont pas choisi, dans un cadre fixe et permanent -celui de la valeur- qui s’impose à eux normativement et sur lequel ils n’ont pas prise.

Ce n’est pas là la façon dont Marx se représente lui-même l’histoire: c’est la façon dont il dit et montre que les hommes ne peuvent pas ne pas se représenter l’histoire et leur propre action historique aussi longtemps qu’ils vivent dans la société capitaliste. Ils font leur histoire, mais dans le cadre prescrit, imposé et intangible du présent perpétuel de la valeur.

C’est pourquoi la société capitaliste est une société dans laquelle ne cesse de se creuser toujours davantage la disjonction entre d’une part un cadre statique, intangible, s’imposant constamment de façon normative aux individus sans que ceux-ci aient la moindre prise sur lui, et d’autre part une amélioration constante des moyens de pro­ductions, un progrès permanent des techniques de production et d’organisation, une accumulation constante de savoir, une augmentation permanente de productivité liée à l’investissement permanent dans la production de savoirs et de techniques eux-mêmes en constante amélioration …

… Et voilà qui conforte chez les individus la représentation -l’illusion!- d’une histoire comprise à la fois comme un progrès et comme un processus dont les hommes ont essentiellement la maîtrise.

Aucune des deux formes de la temporalité historique sous le capitalisme n’est à sauver, comme l’imaginait le marxisme étatique (cela a existé …): on ne peut pas jouer l’une contre l’autre, on ne peut pas s’appuyer sur l’une (la temporalité du progrès) pour s’opposer à l’autre (l’éternel présent de la valeur ou le temps nié par l’espace): je dirais que ce sont deux formes également impropres, inauthentiques ou aliénées de la temporalité historique.

Et c’est ici que nous sommes reconduits à Lukacs, puisque, comme on l’a vu, Lukacs a pensé, dans Histoire et conscience de classe, qu’il était possible de prendre appui sur la temporalité du flux historique progressif pour contrer les diverses formes de la fixation, de l’éternisation, de la réification, c’est-à-dire les formes de la négation du flux temporel par l’espace. Marx, me semble-t-il, nous apprend que ce n’est pas possible parce que ces deux formes, la fluidification temporelle et la fixation spatialisante, sont indissociables l’une de l’autre et sont, l’une comme l’autre, des caractéristiques typique de la formation sociale de type capitaliste.

Et les caractéristiques prises aujourd’hui sous nos yeux par le capitalisme parvenu au stade actuel de sa mondialisation néolibérale semblent bien confirmer le diagnostic de Marx: d’une part, en effet, jamais l’emprise de la spatialisation n’a été aussi forte et, avec elle, la contrainte généralisée d’un éternel présent, la totale synchronisa­tion d’un espace planétaire dont tous les points sont immédiatement contemporains les uns des autres, jamais donc la destruction du temps par l’espace n’a été aussi prégnante (et cela donnerait raison à Lukacs).

Mais, d’autre part et en même temps, jamais non plus la contrainte généralisée à l’accélération constante du flux temporel n’a été aussi puissante, au point que tout ce qui n’entre pas d’une manière ou d’une autre dans ce flux temporel en constante accélération, tout ce qui se présente comme un ilot de relative stabilité temporelle semble être irrémédiablement condamné: c’est notamment le cas de tous les cadres sociaux protecteurs, conquis dans la phase historique précédente, représentant des formes de garantie du travail, de la santé, de l’éducation, etc …

Ralph Steadman, Animals Farm

La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste dans sa phase actuelle apparait désormais d’abord comme constituée d’énormes flux dont l’écoulement est constamment accéléré par la suppression tendancielle de tous les obstacles qui s’opposent encore à eux: ces flux en constante accélération sont certes des flux financiers, des flux de capitaux, des flux de marchandises, des flux de populations, mais aussi des flux d’informations, d’idées, de modes et de mœurs, des flux culturels donc, mais encore et aussi bien des flux de virus, de maladies, de risques, etc … Et enfin des flux d’idéologies, comme on disait naguère, c’st-àdire des flux de merde.

Dans un tel espace mondial se présentant à la fois comme un cadre fixe au présent éternel et comme soumis constam­ment à l’irrésistible pression d’un global flow, il paraît définiti­vement impossible de prendre de quelque manière que ce soit appui sur la fluidité du temps pour contrer les diverses modalités de la fixation spatiale et de la négation du temps. Et c’est ce qui fait, me semble-t-il, qu’il y a bien quelque chose de périmé dans la perspec­tive que Lukacs pouvait encore croire ouverte à l’époque d’Histoire et conscience de classe.

Dans ces conditions, la tâche qui nous attend est immense: elle se situe vraisemblablement du côté d’une historicisation du temps qui prenne le relais de ce que Koselleck a appelé la temporalisation de l’histoire, cette temporalisation de l’histoire qui a eu lieu au début de la modernité et que notre modernité tardive a englouti dans un présent éternel, c’est-à-dire atemporel et anhistorique.

Mais la difficulté majeure qui est la nôtre pour une telle historicisation du temps, qui parvienne à lui donner la profondeur d’un temps qui dure, d’un temps qui fasse le lien entre l’héritage d’une tradition et l’horizon d’une attente, la difficulté, donc, c’est que l’agent ou l’acteur d’une telle historicisation du temps n’est plus pour nous aussi immédiatement disponible qu’il l’était encore pour Lukacs sous la figure du prolétariat. Mais, à défaut d’avoir l’acteur, peut-être est-il quand même possible d’indiquer le lieu de cette transformation consistant en une ré-historicisation du temps.

H. Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps

Roland Topor

A suivre