Seul un tel arrachement à la terre a permis que soit produite la masse des travailleurs libres forcés de vendre leur force de travail et contraints d’entrer dans le processus indéfini de la valorisation du capital. Mais c’est aussi ce même rassemblement et cette mise à disposition d’une immense masse de travailleurs libres qui ont permis un développement des forces productives de la société dans des proportions qui n’ont aucun précédent historique et qui était jusque là simplement insoupçonnable, un développement qui a permis en retour de mettre sous le joug les forces de la nature: autrement dit, c’est le fait même d’avoir arraché à la terre les forces du travail, de les en avoir séparées et d’avoir ainsi fait du travail une puissance essentiellement sociale, qui a permis en retour une maîtrise sans précédent des forces de la nature.
Comme on le voit, Marx insiste sur le caractère absolument nouveau et inédit de ce type-là de société: sa formation constitue une rupture radicale à l’égard de tout ce qui a précédé, autrement dit la naissance de la société bourgeoise est la seule véritable révolution qui ait jamais eu lieu jusqu’ici. Or le propre d’une révolution, c’est qu’ elle commence une histoire et qu’ elle rejette tout ce qui a précédé dans la préhistoire. On sait que Marx dit cela à propos du rapport entre la société à venir et la société actuelle qui sera alors rejetée dans la préhistoire de l’humanité. Mais cela vaut aussi et en fait même d’abord de notre société actuelle, c’est-à-dire de la société bourgeoise: la rupture qu’a représenté sa naissance a été une entrée dans l’histoire, un commencement de l’histoire au regard duquel toutes les sociétés antérieures apparaissent rétrospectivement comme ayant appartenu à la préhistoire de l’humanité.

Londres, le 31 décembre 1899. George Wells, un inventeur, fait irruption dans la pièce principale de sa maison bourgeoise où l’attendent ses amis. George est abattu, fatigué, déguenillé. Pourtant il commence un incroyable récit … Cinq jours plus tôt, George avait tenté, lors d’une réunion identique, de démontrer à ses amis que le voyage dans le temps est devenu possible grâce à une machine de son invention …
C’est un point important dans la mesure où cela signifie que la société bourgeoise -première société à être née à proprement parler d’une révolution, et première société dont le fonctionnement interne ne peut lui-même prendre d’autre forme que celle d’une révolution permanente- que la société bourgeoise, donc, est aussi la première qui puisse se concevoir elle-même comme une société historique, c’est-à-dire à la fois comme la seule société qui soit née historiquement et comme la seule société qui fasse constamment histoire.
Les sociétés antérieures n’ont pas eu à proprement parler de naissance historique: elles sont nées de la nature, des besoins des hommes et de la nécessité de faire société pour les satisfaire. La société bourgeoise, elle, n’est pas née de la nature: elle est née de l’acte de s’arracher à la nature, de s’émanciper d’elle, plus exactement de l’acte de soumettre la nature en libérant pour la première fois la puissance totale du travail social.
Le Manifeste suffit déjà à montrer que l’intérêt de Marx ne se porte pas vers la reconstruction d’une évolution progressive qui, de manière cumulative et par étapes successives, aurait conduit des différents modes de production précapitalistes jusqu’au capitalisme comme aboutissement d’un long processus de maturation historique.
L’intérêt de Marx est de saisir et de comprendre la formation sociale qu’il a sous les yeux et à laquelle il appartient lui-même; et c’est l’enquête sur cette formation sociale qui le convainc rapidement qu’elle est un monde entièrement nouveau, que son apparition historique constitue une rupture absolue avec le passé, que le passé n’apparaît comme passé que par rapport à ce présent radicalement nouveau et inédit. On ne peut donc comprendre ce que les formations sociales et les modes de production précapitalistes avaient de propre, ce qui les caractérisait, que par rapport au capitalisme: c’est lui qui révèle la spécificité précapitaliste des modes de production antérieurs, ou, comme le dit Claude Lefort, le précapitalisme est appréhendé depuis le capitalisme, comme son autre, comme ce sur le fond de quoi le capitalisme s’est constitué comme tel en s’en arrachant, en rompant avec lui et en le constituant comme passé et comme son passé.

Nolan, Le cheval de Troie
Tout ce qu’on peut dire au sujet des sociétés précapitalistes ne peut donc l’être qu’après coup et en courant en permanence le risque de l’anachronisme et de l’illusion rétrospective. On sera par exemple tenté de parler d’échanges marchands au sujet d’un mode de production précapitaliste, et on peut même être tenté d’ajouter que l’existence d’échanges marchands y représente un germe de capitalisme qui se serait ensuite développé progressivement. Mais on ne peut en réalité dire cela que par anachronisme, dans la mesure où l’échange marchand en tant que tel n’apparaît qu’avec le capitalisme.
Marx montrera ainsi dans Le Capital que l’échange marchand proprement dit suppose une condition qui n’apparaît qu’avec le capitalisme et qui est même proprement constitutive du capitalisme, à savoir la scission du produit du travail en chose utile et chose de valeur, de telle sorte que les choses utiles ne soient plus produites parce qu’elles sont ou seront utiles à quelqu’un, mais qu’elles soient produites uniquement en vue de l’échange. Or cela présuppose un type tout à fait spécial de production: cela suppose un système où le caractère de valeur des choses soit déjà pris en considération dès leur production même.
Or il n’y a pas, avant le capitalisme, de production qui soit en elle-même déterminée par la valeur de la chose, et où que ce soit cette valeur qui commande la production même de la chose, et non pas l’utilité de celle-ci. Ce qui permet d’exprimer autrement et plus simplement la nouveauté historique radicale du capitalisme: il est la seule formation sociale dans laquelle la production est la finalité de l’homme, rejetant dans le passé tous les modes de production dans lesquels l’homme et les besoins de l’homme étaient au contraire la finalité de la production.
Mais cela ne doit pas pour autant conduire à voir un âge d’or dans ces périodes précapitalistes: on y produisait certes pour l’homme, mais de telle sorte que le « travailleur » comme individu vivant y comptait au nombre des conditions de la production, au même titre que la terre. Les projets de retour à l’âge d’or anti-capitaliste, comme celui qui animait les Confédérés américains, ne sont pas séparables de la défense de l’esclavage.

Esclave africain, Grèce
Ce qui nous conduit au travail: on peut naturellement être tenté -et Marx lui-même l’est parfois- de considérer les esclaves de l’Antiquité et les cerfs du Moyen Âge comme les travailleurs de ces époques. Nouvel anachronisme! Car il n’y a pas, à proprement parler, de travailleurs avant le capitalisme. Avant le capitalisme, il y a des individus qui travaillent et qui, dans et par leur activité de travail, sont inséparablement liés aux conditions objectives de leur travail, c’est-à-dire essentiellement à la matière et aux outils de leur travail. Mais ces individus au travail ne sont pas des travailleurs, de même que l’échange de choses utiles n’était pas l’échange marchand. Pour qu’il existe des travailleurs, il faut des conditions qui, quand elles apparaissent, rompent avec les conditions antérieures, introduisent une nouveauté radicale et sont constitutives du capitalisme: il faut que le travailleur soit trouvé là comme travailleur libre, puissance de travail sans objectivité, purement subjective, face aux conditions objectives de la production en tant qu’elles sont sa non-propriété, propriété d’autrui, valeur pour soi, capital.
Marx a constamment cherché à mettre l’accent sur la rupture historique représentée par la radicale nouveauté de la société industrielle et capitaliste moderne. La représentation d’une histoire cumulative qui, en se déployant dans un temps homogène, aurait conduit de façon progressive à cette même société, comme elle devrait aussi conduire à la société qui la supplantera -que cette représentation, donc, n’est pas la représentation que Marx lui-même se fait de l’histoire.
Loin que ce soit la représentation de Marx lui-même, il s’agirait plutôt là de la manière dont la société bourgeoise moderne se représente et se comprend, se considérant elle-même comme l’aboutissement d’un long et lent progrès historique, comme l’achèvement de l’évolution des formations sociales antérieures, comme la société la mieux formée et, en définitive, la plus naturelle vers laquelle toutes les précédentes tendaient et vers laquelle elles aspiraient comme vers le modèle de toutes sociétés. Tout se passant comme si les sociétés antérieures avaient progressivement accumulé en leur sein des germes qui n’avaient finalement pu s’épanouir et parvenir à leur complet développement que dans la société industrielle et capitaliste moderne.
Le modèle d’une histoire progressive et cumulative serait ainsi le produit même de l’illusion rétrospective propre à la société bourgeoise moderne qui est spontanément portée à considérer toutes les sociétés antérieures comme autant d’étapes préparatoires sur le long cheminement qui a progressivement conduit jusqu’à elle-même.
Un commentaire sur “IX Une formation sociale inédite, la seule et la première où la production est la finalité de l’homme”
Les commentaires sont fermés.