VIII C’est parce qu’elle se voit comme émancipée de la nature que la société moderne se conçoit comme étant de part en part historique

La privation de monde

A l’époque des Manuscrits de 1844, Marx semble donc soutenir en matière de philosophie de l’histoire plusieurs thèses que l’on peut résumer de la manière suivante. Il part d’une unité de la nature et de l’histoire, concevant l’histoire spécifiquement humaine dans la continuité avec la nature et comme la continuation même de l’histoire de la nature: L’histoire elle-même, écrit-il, est une partie réelle de l’histoire de la nature, du devenir-homme de la nature. Cela vient de ce qu’il conçoit la nature non pas comme une réalité substantielle toujours déjà donnée, mais comme étant déjà en elle-même productive, de sorte que la production proprement humaine ou le travail humain productif apparaît comme une conti­nuation de la productivité naturelle, comme une amplification et une intensification de la productivité des forces de la nature. Ce qu’on appelle l’histoire, ce serait donc, pour le Marx de 1844, l’historicisation des forces productives naturelles, c’est-à-dire leur humanisation et leur socialisation progressives. Ce qui nous reconduit à l’idée d’une unité nature/histoire au sein de laquelle l’histoire deviendrait l’instance toujours davantage et progres­sivement dominante. On a donc incontestablement ici la conception d’une évolution progressive par laquelle les sociétés humaines se seraient peu à peu émancipées du règne de la nature, au fur et à mesure qu’elles entraient en régime d’historicité.

Il n’est donc pas faux de dire que le point de départ de Marx lui vient de Feuerbach et que ce point de départ est l’unité même de l’homme et de la nature; mais, sur cette base, Marx construit quelque chose de nouveau qui consiste à poser que cette unité homme/nature est toujours socialement médiatisée et donc historiquement évolutive: l’histoire des hommes est l’histoire de leur maîtrise progressive de la nature tant pratique que théorique, et cette maîtrise ne peut elle-même être que sociale, ce que Marx exprime dans L’idéologie allemande en disant que la si célèbre “unité de l’homme et de la nature” n’est pas un âge d’or originel mais qu’elle a existé de tout temps dans l’industrie et s’est pré­sentée de façon différente à chaque époque selon le développement plus ou moins grand de l’industrie.

Les Thèses sur Feuerbach ont été écrites en 1845

D’où le reproche fait à Feuerbach de n’avoir pas vu que le monde sensi­ble, c’est-à-dire la nature, n’est pas un objet donné directement de toute éternité mais le produit de l’industrie et de l’état de la société, et cela en ce sens qu’il est un produit historique. De sorte que, ce qui existe réellement, c’est, comme dit Marx, une nature qui est historique et une histoire qui est naturelle, c’est-à-dire l’unité socialement en devenir de la nature et de l’histoire.

Mais ce qui intéresse Marx, c’est la société qu’il a sous les yeux et qu’il comprend comme située au terme de cette progressive évolution: la société industrielle moderne est celle où la maîtrise sociale des forces de la nature, si elle n’est pas complète (et elle ne peut pas l’être, Marx posant qu’il subsiste toujours un reste d’exté­riorité naturelle), a néanmoins atteint un degré tel que cette société peut en venir à se concevoir elle-même comme purement et complètement historique -ce qui s’exprime notamment dans le fait que cette société accède dans la théorie au concept du travail humain en général comme source de la richesse et au travail social comme unique activité productive.

Marx n’aura de cesse de dire que cette conception de soi de la société moderne contient une part d’illusion: de L’idéologie allemande jusqu’au Capital et à la Critique du programme de Gotha, il maintiendra qu’il est faux d’affirmer que le travail humain est seul producteur de richesse, et que c’est toujours l’unité du travail humain et de la nature qui est à proprement parler productive de richesse. Dire autre chose, c’est confondre la richesse avec la valeur: seul le travail humain abstrait engendre de la valeur, tandis que le travail humain concret produit de la richesse, c’est-à-dire de la valeur d’usage, ce qu’il ne peut faire qu’en s’unissant à la nature.

E. Capiro, Marx et Engels à l’imprimerie de la Rheinische Zeitung, 1848

Dans l’illusion consistant à croire s’être complètement émancipée de la nature, la société industrielle moderne apparaît donc à Marx comme celle qui se conçoit elle-même comme étant de part en part historique: en d’autres termes, c’est à partir du type particulier de cette société-là que Marx lui-même reconstruit après coup la perspective d’une évolution progressive qui a conduit les sociétés humaines à passer de la puissance de la nature à celle de l’histoire. En un sens, donc, Marx fait fond dès le début sur l’idée selon laquelle c’est dans l’anatomie de l’homme qu’on trouve la clef de l’anatomie du singe: c’est depuis une société se concevant elle-même en régime complet d’historicité qu’on peut à la fois reconstruire le processus évolutif qui a conduit jusqu’à elle et comprendre les formes sociales antérieures en tant que, en elles, la puissance de la nature était encore dominante.

Ce sont là des choses à ne pas perdre de vue quand on lit les textes de Marx qui présentent et soutiennent une vision progressive et cumulative du processus historique. Et c’est particulièrement le cas du Manifeste, notamment dans un passage comme celui-ci:

Les moyens de production et d’échange, sur la base desquels s’est édifiée la bourgeoisie, furent créés à l’intérieur de la société féodale. A un certain degré du développement de ces moyens de production et d’échange, les conditions dans lesquelles la société produisait et échangeait, l’organisation féodale de l’agriculture et de la manu­facture, en un mot le régime féodale de la propriété cessèrent de correspondre aux forces productives en plein développement. Ils entravaient la production au lieu de la faire progresser. Ils se trans­formèrent en autant de chaines. Il fallait briser ces chaines. On les brisa.

C’est cette même conception progressive et cumulative qu’on trouve encore plus explicitement dans la Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique de 1859: A grands traits les modes de productions asiatique, antique, féodal et bourgeois peuvent être qualifiés d’époques pro­gressives de la formation économique de la société. Nous avons dans cette Préface de 1859 à la fois la conception d’un processus historique porté par un développement progressif et cumulatif des forces sociales de production qui fait se succéder les différents modes sociaux de production, et l’identification du principe du changement social qui fait passer d’une formation sociale à une autre, à savoir la contradiction entre le degré de développement des forces productives de la société et le type de rapports sociaux qui existent dans cette société et qui, à un certain moment, deviennent un obstacle, un frein, une entrave à la poursuite du développement des premières. Inutile d’insister sur ces points qui sont parmi les plus connus ou, plutôt, ce qu’on pense être le mieux connu de la conception marxienne de l’histoire.

Cependant …

-Premièrement, la bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les conditions de la production, et donc tous les rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleverse­ment continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes.

-Deuxièmement, par le rapide perfectionnement des instruments de production et l’amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraine dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode de production bourgeois; en un mot elle se façonne un monde à son image.

-Troisièmement, la bourgeoisie a soumis la campagne à la ville; elle a créé d’énormes cités; elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celle des campagnes, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l’Orient à l’Occident.

-Quatrièmement, enfin, la bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productives plus nombreuses et plus colossales que l’avaient fait toutes les générations précédentes prises ensemble. Elle a mis sous le joug les forces de la nature en même temps qu’elle a mis au jour des forces productives d’une ampleur et d’une puissance telles qu’aucun siècle antérieur n’aurait soupçonné qu’elles dormaient au sein du travail social.

Il convient de retenir de ce passage, d’abord, l’insistance de Marx sur la rupture historique que représente le mode de production industriel bourgeois: pour la première fois, on a affaire à un mode de production dominé par une classe qui n’est pas conservatrice, qui est au contraire profondément révolutionnaire, et qui reste révolution­naire même une fois devenue classe dominante, contrairement à toutes les classes dominantes du passé qui, elles, ont toujours estimé n’avoir de chances de le rester qu’en devenant conservatrices.

Cela tient au fait que le pouvoir de la bourgeoisie dépend directement de la circulation toujours accélérée du capital, ou plutôt du raccourcis­sement permanent de la durée du cycle qui, de la consommation, ramène le capital à la production, cycle qui est le seul moyen de produire toujours davantage de valeur et d’extraire toujours davantage de sur-valeur.

La bourgeoisie est cette classe dominante dont la position précisément dominante dépend pour la première fois directement de l’invention permanente de nouveaux moyens et modes de production, du développement constant de la force productive du travail social créateur de valeur et de sur-valeur au moyen de dispositifs techniques, technologiques et organisationnels toujours nouveaux, et donc au moyen d’un bouleversement perma­nent des moyens de production et donc aussi des rapports sociaux de production.

Agitation et insécurité perpétuelles, dit Marx, au sens où rien n’est plus jamais ni sûr ni acquis, et où tout doit constamment être totalement remis en cause: voilà la forme éminemment paradoxale que prend le pouvoir de la bourgeoisie et qui distingue l’époque bourgeoise de toutes les précédentes.

La révolution permanente n’est pas une stratégie politique pour le prolétariat: c’est d’abord la forme même que prend la domination de la bourgeoisie, et qu’elle ne peut pas ne pas prendre. La suite du texte explique d’ailleurs pourquoi: tout se passe comme si la bourgeoisie avait ouvert les vannes de la civilisation, comme si elle avait engendré un courant civilisateur absolument inédit par son ampleur et sa vitesse, un courant qu’il est désormais impossible de stopper, auquel il est impossible de résister, et que la bourgeoisie elle-même ne pourrait plus ni ralentir ni stopper, même si elle le voulait. Mais, justement, elle ne le veut pas et elle ne peut pas le vouloir, puisque le maintien de sa position dominante dépend directement de l’accélération permanente et de l’intensification constante de ce courant de civilisation. Rien ni personne n’y peut résister, aucune nation, pas même les plus barbares: toutes sont prises ou seront prises dans le courant un jour où l’autre, son extension à la planète entière est irrésistible, nous dit Marx en 1848.

A suivre

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