
La dystopie orwellienne est plus actuelle que celle d’Huxley, malgré tant d’apparences
C’est dans la société capitaliste que se forme une conscience historique et que se constitue une vision historique du monde: mais ce qui est tout aussi caractéristique de la société capitaliste, c’est sa tendance à s’excepter elle-même de la conscience historique qu’elle forge de toutes les sociétés autres qu’elle-même. C’est là quelque chose que Marx a formulé assez tôt, sans attendre les Grundrisse ou Le Capital, en l’occurrence dès Misère de la philosophie.
Il attribue ainsi, dans ce texte, aux économistes classiques une vision des choses qu’il résume en ces termes: il y a eu de l’histoire, mais il n’y en a plus. Ce qui veut dire que, selon les économistes classiques, il y a eu de l’histoire jusqu’à ce qu’on parvienne enfin aux rapports sociaux de types capitalistes qui sont les seuls rapports dans lesquels se crée la richesse et se développent les forces productives conformément aux lois de la nature, de sorte que ces rapports sont comme ces lois: ils sont nécessaires, indépendants de l’influence du temps et donc éternels.
Aussi la société bourgeoise peut-elle se concevoir comme étant le produit d’une longue histoire, mais d’une histoire qui s’arrête avec elle même puisqu’avec elle sont atteints les rapports sociaux les plus conformes à la nature, ceux auxquels il n’y a plus rien à changer, ceux qui ne peuvent que se reproduire à l’identique dans un perpétuel présent.
Peut-être est-il au moins envisageable de commencer à désigner le terrain à partir duquel il deviendrait possible de conquérir une autre forme de temporalisation historique et sociale. Je crois qu’il peut être utile de recourir ici à certaines analyses de Heidegger. Ce qui justifie une telle mise en dialogue de Marx et de Heidegger, c’est d’abord le fait qu’ils portent sur ce qu’il advient de l’histoire à l’âge moderne ou bourgeois très exactement le même diagnostic. Voici ce qu’écrit Heidegger sur ce point:
Il n’y eut jamais jusqu’à présent un âge où tout l’advenir historique s’étalât aussi ouvertement que dans le nôtre. Mais, d’un autre côté, aucun âge n’est aussi anhistorique que le nôtre, et dans aucun autre la paresse historique n’est devenue aussi grande.

Heidegger désigne très clairement par là les deux caractéristiques paradoxales du régime d’historicité propre à l’époque bourgeoise déjà mises au jour par Marx, à savoir d’une part l’étalage d’historicité sous la forme de la représentation dominante d’un progrès historique irrépressible et indéfini, et d’autre part, en même temps, la conviction que l’histoire est finie et le règne d’un présent anhistorique dans lequel rien ne peut plus être entrepris qui puisse encore faire histoire. Ces deux caractéristiques, à première vue paradoxales, sont, on l’a vu, en réalité indissociables l’une de l’autre: il faut précisément que l’histoire soit vue comme le lieu d’une accumulation sans fin et d’un progrès irrépressible ou automatique pour qu’on puisse en conclure qu’il n’y a plus rien à faire, qu’il n’y a plus rien qui puisse encore être historiquement entrepris, que tout est présent, déjà donné, achevé et accompli. “En fin de compte, tout a déjà existé” -une proposition qui sert à entériner le manque de force d’une époque; elle consolide un état que j’appellerais volontiers l’état de la paresse historique.
Sur la base de ce constat, les questions que pose Heidegger sont les mêmes que celles posées par Marx: y a-t-il une autre manière d’être historique, d’exister historiquement? Peut-on envisager un autre régime d’historicité, alternatif au mode d’historicité actuellement régnant sous sa double forme de la contrainte du progrès et du présent coercitif et permanent? Et, si oui, sur quelle base et comment y accéder?
Comme Marx, Heidegger lutte contre ce qu’il considère comme les formes d’une défiguration de l’historicité, et il désigne précisément le terrain, le sol à partir duquel il devient possible de mener cette lutte. Dans le cours de 1934 intitulé La logique comme question en quête de la pleine essence du langage, Heidegger note ceci: Parce qu’on a attribué une capacité de travail à la machine, l’homme en tant que travailleur a pu ensuite à l’inverse être rabaissé au niveau de la machine- jusque là rien qu’on ne trouve à l’identique dans les Manuscrits de 1844 de Marx et même déjà dans les écrits de Iéna de Hegel, mais la suite est bien plus originale: conception, ajoute en effet Heidegger, qui est au plus intime d’elle-même inséparable d’une position par rapport à l’histoire et au temps qui les prend dans le sens de l’inessentiel qui défigure l’essence de l’être historique.
Heidegger indique ici que la défiguration de l’essence de l’être historique doit être comprise comme la conséquence d’une première défiguration qui est d’abord la défiguration du travail.
Une telle défiguration du travail se produit à partir du moment où on ne se contente pas de mettre les machines au travail ou de faire travailler des machines, mais où on se met à considérer que la proposition les machines travaillent peut avoir du sens: à partir de ce moment là, dès lors donc qu’on pense que les machines et les hommes ont en commun la capacité de travail, et que la force de travail des hommes peut être confondue avec une capacité machinique de travail, à partir de ce moment là, donc, c’est l’essence même du travail humain qui ne peut qu’être manquée, voire perdue: et la meilleure preuve de cette perte, c’est justement qu’on ne sait plus qu’à proprement parler seul l’homme travaille, et que les autres étants, notamment les animaux (une mule ou un cheval) et les machines (un métier à tisser à vapeur), sont arbeitslos, c’est-à-dire sans travail.
Soit, mais comment Heidegger peut-il dire que celle occultation ou perte du sens du travail comme travail humain engendre comme conséquence une certaine position par rapport au temps et à l’histoire qui les prend tous deux dans un sens inessentiel et engendre une défiguration de l’essence même de l’historicité? Où est et quel est le lien entre une défiguration de l’essence du travail humain et une défiguration de l’essence de l’historicité?
Un commentaire sur “XI Il y a eu de l’histoire, autrefois”
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