XII Un travail qui ne produirait pas de la valeur, mais créerait des œuvres …

La privation de monde

Je crois que, pour le comprendre, il faut garder à l’esprit que les Allemands entendent ou, en tout cas, peuvent entendre dans le mot Arbeit quelque chose de très différent de ce que nous entendons immédiatement dans notre terme de travail. C’est cette diffé­rence fondamentale qui est indiquée et rappelée par Ernst Jünger, précisément dans une lettre à Heidegger: Travail remonte au latin tripalium, un instrument de torture; Arbeit provient du gothique arpeo, qui signifiait héritage.

Cela signifie que le terme de Arbeit contient en lui-même, en raison de sa provenance à partir d’un mot signifiant héritage, la référence au temps et à l’histoire, référence qui est en revanche tout à fait absente de notre terme travail. Or c’est justement cette signification là de Arbeit, avec sa réfé­rence au temps et à l’histoire, que Heidegger cherche à reconquérir contre la défiguration qu’elle a subie et qu’elle subit en prenant la forme d’un travail productif qui peut être attribué aussi bien aux hommes qu’aux machines et aux animaux. Pour lutter contre la défiguration de l’historicité mise en œuvre par notre époque, Heidegger cherche à prendre pied sur un sol, un terrain à partir desquels cette lutte peut être menée: ce sol, qui me paraît fondamen­talement commun à Heidegger et à Marx, est celui du travail compris comme Arbeit, c’est-à-dire compris en un sens qui n’a définitivement plus rien à voir avec la valeur sous la forme du travail abstrait quantifiable en unités de temps, et au travailleur ou à l’homme-au-travail en faisant de lui le propriétaire d’une capacité de travail elle aussi quantifiable en unité de temps.

Le nazisme, terrifiante caricature d’un monde fraternel, libre et créateur …

Le Diable est habile dans ces simulations, ces court-circuits, qui miment le plan de consistance, comme disait l’autre, dans un avant-coup pour rien, pour empêcher.

Le temps du travail comme Arbeit, ou la temporalité ouverte par le travail comme Arbeit est en effet tout autre que cette pure forme perpétuellement au présent et constamment contraignante dans laquelle tombe un progrès indéfini et automatique. Le travail comme Arbeit n’est pas ce travail quantifiable par unités abstraites de temps, il n’est pas le travail identique dans tous les travaux singuliers et qualitativement distincts, il n’est donc pas ce que Marx appelle le travail abstrait sans lequel quelque chose comme la valeur ne pourrait exister, ce même travail abstrait qui est aussi à la source de la défiguration de la temporalité historique sous la double forme du présent immobile, du cadre perpétuellement reproduit à l’identique de la valeur, et du progrès continuel et indéfini par accroissement permanent du savoir et des moyens de produire, c’est-à-dire de la productivité du travail.Le travail dont parle Heidegger semble ainsi devoir tomber du côté de ce qui chez Marx s’appelle travail concret et travail vivant.

Pourtant, on semble être extrêmement loin de Marx quand on lit la définition du travail que Heidegger donne ici, et dont voici les termes:

Réaliser notre vocation, la mettre en œuvre et l’amener à l’œuvre à chaque fois dans la sphère définie de ce qu’il y a à faire -cela s’appelle travailler. Le travail n’est pas une occupation quelconque dont nous nous acquittons par calcul, à cause d’une situation de besoin, pour passer le temps ou par ennui; le travail, c’est ici l’empreinte et l’armature que donnent l’accomplissement de notre mission et la réalisation de ce que nous avons en charge, à chaque fois dans l’instant historique.

Certainement Heidegger pense-t-il que Marx fait partie de ceux qui ont réduit le travail à une simple occupation à laquelle on se livre pour faire face à une situation de besoin, et que par là Marx devrait donc être compté au nombre de ceux qui ont raté l’ essence du travail. Je pense qu’il a tort sur ce point: avec Marx, en effet, on peut dire que la seule manière de comprendre le travail comme réali­sation d’une vocation, comme mise en œuvre d’une vocation et comme l’activité de donner objectivement forme d’œuvre à cette vocation, c’ est justement de commencer par reprendre pied sur le sol du travail concret qui, sous la forme d’une infinie variété de travaux qualitativement distincts, produit non pas de la valeur, mais effecti­vement ce que Heidegger appelle des œuvres, et que Marx nomme pour sa part de la richesse réelle qui satisfait des besoins humains.

Caroline Corbasson

Ceci dit, la question demeure de savoir en quoi le fait de prendre pied sur le sol ferme du travail concret producteur d’œuvres (Heidegger) ou de richesse réelle (Marx), et non de valeur, peut permettre l’accès à une temporalité qui elle-même ouvre une forme authentique et essentielle d’historicité. Pour le comprendre, il faut partir de l’idée propre à Heidegger selon laquelle ce qu’il appelle le monde du travail appartient essentiellement à la dimension du présent. Mais en prenant garde au fait que le présent en question n’est justement pas le présent permanent du travail abstrait et de la reconduction perpétuelle du cadre normatif de la valeur.

Le présent du monde du travail est le présent de l’entrée en présence de tout étant, le présent de la manifestation de tout étant, et c’est au cœur de cette manifestation de l’étant que, par le travail, est transporté l’existant (Dasein) humain: c’est dans le travail et par lui que l’étant nous devient d’abord manifeste dans ses régions déterminées, et l’homme, en tant que travaillant, est transporté dans la manifestation de l’étant et de son ordonnance.

Où l’on comprend pourquoi, dans Être et Temps, l’accès à la structure de l’être-dans-le-monde se faisait à partir de la description phénomé­nologique du rapport pratique que l’existant quotidien et préoccupé entretient avec les choses toujours d’abord considérées par lui comme des choses maniables et comme des outils pour l’accomplis­sement d’une certaine tâche.

C’est dans l’à-dessein-de-quelque-chose (structure même de l’étant en tant qu’outil pour un travail) que se découvre l’être-dans-le-monde existant en tant que tel, et c’est donc bien à partir du monde quotidien comme monde du travail qu’on accède à la dimension même du monde ou de l’être-dans-le-monde, au sein de laquelle les étants viennent à l’encontre de l’existant et entrent pour lui dans la manifestation selon la stricte mesure où l’existant a été transporté dans cette dernière par le travail.

Ce qui signifie aussi bien que c’est par le travail que devient possible un accès à la temporalité véritablement propre à l’existant, elle-même condition de l’ouverture d’une historicité qui lui soit également véritablement propre: l’exposition au dehors et le transport hors de soi qui, comme dit Heidegger, font exploser l’être-sujet, et qui sont effectués par le travail, sont aussi les plus sûrs indices de la puissance même du temps, à savoir de sa puissance de désincarcération de l’essence de l’existant humain, par quoi l’existant est d’abord porté au-delà de lui-même dans la manifestation de ce qui entre en présence, avant d’être étendu aussi à l’ayant-été et à l’avenir.

A suivre

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