Peut-on encore aujourd’hui, comme Lukacs nous le proposait, chercher du côté de l’histoire ou, mieux, du côté de l’historicité une ressource pour résister au processus capitaliste de négation du temps par spatialisation?
L’espace, ou plutôt la spatialisation est inséparable de la réification dans la mesure où une conception spatiale de la société est une conception de laquelle est exclue la dimension du devenir: une conception spatiale fait de la société et des rapports sociaux des données naturelles trouvées là dans un espace neutre et sans qualité, alors que le devenir rapporte la société et les rapports sociaux à l’activité humaine en en faisant des produits ou des résultats. Aussi Lukacs peut-il écrire que c’est seulement quand le noyau de l’être s’est dévoilé comme devenir social que l’être peut apparaître comme un produit jusqu’ici inconscient de l’activité humaine, et cette activité à son tour comme l’élément décisif de la transformation de l’être.

Or l’une des nombreuses manières dont se manifeste cette contradiction en marche qu’est le capitalisme, c’est qu’il est une formation sociale et un mode de production qui à la fois permet et invite à comprendre le noyau de l’être comme devenir social, et donc à le rapporter au déploiement de l’activité humaine, mais qui en même temps s’y oppose et qui contrarie une telle compréhension.
Il apparaît premièrement que, par suite du développement de la société bourgeoise, tous les problèmes de l’être social cessent de transcender l’homme et se manifestent comme des produits de l’activité humaine; deuxièmement que cet homme doit nécessairement être le bourgeois égoïste, individuel, artificiellement isolé par le capitalisme; troisièmement que c’est justement ainsi qu’est supprimé le caractère d’activité de l’action sociale.
En faisant reculer les limites naturelles dans des proportions qui n’ont pas de précédent historique, la société bourgeoise moderne promeut une conception qui fait de la société elle-même le produit et le résultat de l’activité humaine; mais en ne concevant les hommes que comme des individus bornés et isolés les uns des autres, cette même société bourgeoise fait l’ordre social un ensemble de faits extérieurs aux hommes et sur lesquels ces derniers n’ont ni prise ni maîtrise.
En d’autres termes, aussi puissante que la tendance à la promotion du devenir est, dans le capitalisme, la tendance à la négation du devenir, la tendance à la fixation et à la réification, une tendance qui se manifeste notamment dans une destruction du temps qualitatif, du temps de l’expérience vécue, et dans l’imposition généralisée du temps de la physique, c’est-à-dire d’un temps mesurable, calculable parce que fondamentalement spatialisé, voire réduit à l’espace.

A quoi s’ajoute que ce que Lukacs a également fort bien vu, c’est que cette fixation du devenir, cette spatialisation du temps, cette négation du temps par l’espace s’enracinent dans la forme historiquement spécifique que prend le travail sous le capitalisme.
Lukacs le montre en s’appuyant sur une analyse des conséquences de la décomposition mécanique du processus de production, c’est-à-dire du processus de taylorisation de la production dont la mise en œuvre est exactement contemporaine des essais de Lukacs qui composent Histoire et conscience de classe. L’effet de la mécanisation de la production est que le producteur est intégré à titre de composante à un système productif mécanique qu’il trouve déjà achevé et tout prêt devant lui, un système à l’élaboration duquel il ne participe pas activement et dont il ne possède pas une vue d’ensemble: pour le producteur, un tel système mécanique n’est pas le sien et il n’en est pas le sujet, il n’en est qu’une partie, qu’un rouage parmi d’autres auxquels il est simplement juxtaposé comme sont juxtaposées les unes aux autres les pièces d’une machine. Sur un tel système le producteur n’a pas d’influence, il ne peut le modifier, ce système échappe tout à fait à l’emprise de son activité: d’où le fait que le producteur tende à adopter sur le processus mécanique de production le même point de vue qu’il peut prendre relativement à un processus naturel soumis à des lois, à savoir un point de vue contemplatif, c’est-à-dire le point de vue exactement opposé à celui de l’activité, de l’agir et de la pratique.
Mais par là c’est aussi le temps processuel de l’action et de la pratique qui se trouve nié, ce temps que Lukacs dit qualitatif, changeant, fluide, et qui est le temps que dure la réalisation d’un projet dans et par l’action, ou encore le temps que prend, dans le travail vivant, l’imposition d’une forme à une matière.
Voilà qui a pour conséquence de ramener l’espace et le temps à un même dénominateur, de ramener le temps au niveau de l’espace. Un processus mécanique et taylorisé de production n’est plus un processus qui dure dans le temps, c’est un processus qui s’étale dans l’espace et qui, justement parce qu’il s’étale dans l’espace, est un processus mesurable et quantifiable.
On pourrait sans doute montrer que l’analyse de Lukacs conserve quelque pertinence pour nous aujourd’hui, en dépit du fait qu’elle ait été produite pour penser un système tayloriste de production qui n’est plus le nôtre: il reste que les transformations du travail ces trente dernières années avec l’imposition des nouvelles méthodes dites managériales de gestion du travail, notamment la soumission de ce dernier à l’impératif de la qualité totale, ont maintenu sinon encore renforcé cette attitude contemplative du producteur devant le procès de travail, dont parlait Lukacs, de même qu’elles ont certainement aussi accru l’emprise de la spatialisation et donc la négation du temps qualitatif, du temps qui dure. La gestion du travail dite par objectifs, progressivement imposée depuis les années 80, peut bien être comprise comme une nouvelle négation de la dimension qualitative et temporelle du travail et elle fonctionne entièrement par spatialisation dans la mesure où elle impose le contrôle par le comptage, le mesurage et le fichage quantitatif.
Mais une fois fait le diagnostic de la négation du temps qualitatif et vivant par l’espace, c’est-à-dire le diagnostic de la négation du temps par l’espace, quelle était l’issue proposée par Lukacs? La spatialisation étant comprise par Lukacs comme une réification, son idée me semble avoir été de recourir à toutes les formes possibles de la fluidification pour contrer la tendance à la spatialisation qui est aussi une tendance à la fixation; à quoi s’ajoute que cette fluidification prenait chez Lukacs la forme d’une historicisation de notre formation sociale moderne, une historicisation elle-même permise par l’identification d’un agent, d’un acteur et d’un porteur de cette historicisation, à savoir le prolétariat.
Roland Topor