Tout cela nous permet de comprendre que Lukacs n’a pas eu tort d’attribuer au capitalisme une nature essentiellement statique et spatiale, ce qui l’a conduit à faire du point de vue dynamique, temporel et historique le point de vue à partir duquel peut être effectuée une critique du capitalisme.
Ce que Lukacs a bien vu, en se fondant sur les analyses que Marx mène dans le chapitre sur La machinerie et la grande industrie dans le Livre 1 du Capital, c’est la manière dont l’introduction de la machine renforce encore la domination du travail mort sur le travail vivant, et a donc pour effet de renforcer également l’emprise de l’espace sur le temps: devenue un appendice et un accessoire de la machine, la force de travail est entièrement soumise à cette dernière, ce qui signifie notamment qu’elle est d’abord soumise au rythme même de la machine qui devient elle- même l’instrument d’une mesure exacte de l’activité des travailleurs. La mesure du temps de travail par la machine elle-même rend réelle l’abstraction du travail humain qui est la source de la valeur et de la survaleur: face à la machine, il faut dire que l’ouvrier ici n’est plus que du temps de travail personnifié et qu’un homme d’une heure vaut un autre homme d’une heure. D’où Lukacs conclut que le temps perd ainsi son caractère qualitatif, changeant, fluide: il se fige en un continuum exactement délimité, quantitativement mesurable: en un espace. En d’autres termes, le temps socialement et historiquement engendré par le capital, c’est le temps des machines, c’est-à-dire le temps de la science et de la physique : c’est le temps abstrait, exactement mesurable, le temps qui est devenu l’espace de la physique. Et ce temps quantifiable et spatialisé de la grande industrie capitaliste ne serait pas autre chose, selon Lukacs, que le produit et le résultat de la captation du temps vivant, fluide et qualitatif propre à la force de travail, et cela à une échelle rendue elle-même encore plus gigantesque par le développement même de la machinerie industrielle.

En ce sens la domination de la machine sur la force de travail est l’expression visible de la domination de l’espace sur le temps, et, au sein même du temps, de la domination du présent sur l’avenir.
Car, au sein de ce temps spatialisé propre au capital, c’est toujours la dimension du présent, de la présence et de la subsistance qui est dominante: cette prédominance du présent, au sein d’un temps qui est essentiellement statique et spatialisé, est elle-même directement liée à la dimension de la valeur en tant que celle-ci est une quantité de travail social nécessaire en moyenne à un moment donné du temps, et une quantité de travail qui est à son tour mesurée au moyen d’unités égales de temps abstrait (par exemple l’heure).
C’est donc à très juste titre que Moishe Postone écrit -dans une formule de grande portée philosophique- que la valeur est une expression du temps en tant que présent, en ce sens que la valeur est une mesure de la dépense actuelle de temps de travail social, telle que cette dépense est requise dans les conditions actuelles de la production, au niveau actuel du développement des forces productives et selon le degré de productivité sociale du travail atteint au moment actuel et présent de son développement.
Il y a donc une dimension normative et même coercitive du présent: sous le règne du capital et de la valeur, les producteurs sont forcés et contraints d’être au présent ou d’être de leur temps.
Ce qui signifie qu’ils ne doivent pas seulement travailler et produire en se conformant à une norme temporelle abstraite (l’heure de travail), mais qu’ils doivent aussi travailler en dépensant pour la fabrication de tel ou tel produit une quantité de temps de travail qui soit le plus possible conforme à la quantité de travail qui est actuellement socialement nécessaire en moyenne.

1908, Grande-Bretagne
C’est ce que montre l’exemple du tisserand anglais qui continue à travailler à la main après l’introduction du métier à tisser à vapeur. Cette nouvelle machine a eu pour effet qu’il ne fallait plus que la moitié du travail qu’il fallait auparavant pour transformer une quantité de fil donnée en tissu: on a donc à faire à un changement matériel dans la production qui a pour effet d’augmenter la productivité du travail, et, en l’occurrence de la doubler. Quelle conséquence cela a-t-il pour le tisserand qui continue à travailler avec son ancien métier à main? Que la grandeur de valeur du produit de son travail s’en est trouvée divisée par deux puisque le produit de son heure de travail ne représentait plus désormais qu’une demi-heure de travail social et tombait du même coup à la moitié de sa valeur antérieure. Voilà donc ce qui arrive à celui qui retarde relativement au nouveau présent tel que socialement et normativement reconfiguré par l’invention et l’entrée en fonction du métier à tisser à vapeur: d’où la nécessité, c’est-à-dire la contrainte sociale pour ce travailleur de se soumettre au nouveau présent -ou de disparaître.
Où il faut voir que ce nouveau présent est celui de la valeur -la valeur s’exprimant toujours au présent et ne connaissant que le présent. Car ce nouveau présent est celui d’une nouvelle quantité normative de travail social moyen, d’une nouvelle norme de temps de travail socialement nécessaire.
La question ici est néanmoins de savoir si, au regard de la valeur, il s’agit vraiment d’un nouveau présent, différent du précédent, c’est-à-dire du moment historique antérieur où régnait le métier à tisser manuel. La réponse de Marx sur ce point est clairement et nettement négative:
Un changement, écrit-il, dans la force productive n’affecte pas en lui-même le travail exprimé dans la valeur. C’est pourquoi dans les mêmes laps de temps, le même travail donne toujours la même grandeur de valeur, quelles que soient les variations de la force productive.

Dean Mills, 1851
Ce passage du chapitre 1 du Livre 1 du Capital est à première vue énigmatique. Comment Marx peut-il soutenir qu’un changement dans la productivité du travail, permettant par exemple de produire en une heure deux fois plus de produits qu’avant, ne modifie pas la grandeur de valeur produite elle-même? A première vue, on se dit que, si un changement technique a pour effet de doubler la force productive du travail ou le rendement du travail, cela veut dire que, dans un même laps de temps (disons une heure), il sera produit le double de valeur d’usage ou une quantité double de richesse matérielle; mais la grandeur de valeur de cette quantité de richesse matérielle sera quant à elle divisée par deux puisque la quantité de temps de travail socialement nécessaire en moyenne aura elle-même été divisée par deux grâce au doublement du rendement du travail. Certes, mais cela n’est vrai que de la valeur des biens produits par ceux qui ne s’adaptent pas au changement technique : c’est vrai, par exemple, de la valeur de la quantité de tissu produite par le tisserand qui n’adopte pas le métier à tisser à vapeur. Avant la machine à vapeur, il produisait en une heure 20 aunes de tissu qui avaient une valeur = x ; après l’introduction de la machine à vapeur, il produit toujours ses 20 aunes de tissu en une heures, mais elles n’ont plus qu’une valeur deux fois moindre, puisque, désormais, la nouvelle machine permet de produire 40 aunes/heure.
Soit, mais ce n’est pas ce que Marx veut dire quand il écrit qu’un changement dans la force productive n’affecte pas en lui- même le travail exprimé dans la valeur. Ainsi que l’a très clairement montré Moishe Postone, ce qui intéresse Marx, c’est le temps de travail socialement nécessaire en moyenne en tant que norme sociale, et c’est de cette norme qu’il dit qu’elle n’est pas affectée par les changements qui interviennent dans la productivité du travail.
Prenons les choses historiquement, phase par phase: avant le métier à tisser à vapeur, la norme est de 20 aunes de tissu/heure, et ces 20 aunes ont une valeur = x. Ensuite, le métier à vapeur apparaît, et certains l’adoptent, d’autres pas: la norme sociale continue d’être égale à 20 aunes/heure, au grand bénéfice de ceux qui adoptent la nouvelle machine et qui produisent ainsi en une heure une quantité de tissu dont la valeur = 2 x. C’est ainsi que, dans un troisième temps, ceux qui n’avaient pas aussitôt adopté la nouvelle machine sont finalement contraints de le faire, sous peine de disparaître: du coup, l’usage du métier à tisser à vapeur fixe une nouvelle norme sociale de la quantité de temps nécessaire en moyenne à la production du tissu. Du fait que cette norme nouvelle est devenue sociale et donc générale, la valeur de 40 aunes de tissu cesse d’être égale à 2 x et redevient égale à x. Du coup, en une heure de temps, une quantité double de richesse matérielle ou de valeur d’usage est certes produite, mais la grandeur de valeur de cette richesse matérielle reste ou plutôt redevient identique à ce qu’elle était auparavant: Marx peut donc en effet écrire que, en vertu de la distinction fondamentale entre le travail concret (dont relève la productivité ou le rendement de la force de travail) et le travail abstrait (origine de la valeur), dans le même laps de temps, le même travail donne toujours la même grandeur de valeur, quelles que soient les variations de la force productive.

Tissage sur métier mécanique, 1834, Thomas Allom
Il faut donc dire non seulement que la valeur s’exprime toujours au présent, mais qu’elle définit normativement ce qu’est le présent: M. Postone me paraît donc voir juste lorsqu’il note que la valeur est une expression du temps en tant que présent en ce sens qu’elle est une mesure de et une norme coercitive pour la dépense de temps de travail immédiat, quel que soit le niveau historique de productivité.
Par où on retrouve l’idée que le temps de la valeur et de la valorisation, c’est-à-dire du capital, est un temps figé, immobile et donc spatialisé: le temps de la valeur est celui d’un présent perpétuel qui agit comme une norme et qui possède la particularité de s’imposer aux agents de façon coercitive.
La question serait alors de savoir si l’on peut échapper à l’emprise coercitive du perpétuel présent de la valeur en puisant à la source d’une autre temporalité qui ne serait plus le temps figé et spatialisé de la pure présence propre à la valeur, mais une temporalité mouvante, fluide et dynamique. C’est ce que Lukacs a cru pouvoir faire en opposant au temps spatialisé du capital la dynamique temporelle de l’histoire.
M. Postone, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx
Un commentaire sur “V Sous le règne du capital, les producteurs sont forcés et contraints d’être au présent”
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