III Le capital est du travail mort qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce davantage

Franck Fischbach

Cela signifie qu’on ne peut pas se contenter de l’opposition entre, d’une part, le capital comme travail passé accumulé, objectivé et spatialisé et, d’autre part, le travail vivant, actuel et présent : en tant qu’il est actuel, c’est-à-dire à l’œuvre et en train de s’objectiver, le travail est déjà passé sous l’emprise du capital. Ce que le capital fait au travail en l’utilisant pour se valoriser est donc plus complexe qu’à première vue: l’opposition qu’il institue n’est pas entre travail passé et travail présent, mais entre le travail passé et présent d’une part, et, d’autre part, le travail à venir, c’est-à-dire le travail comme capacité de travail ou comme possibilité d’un travail futur.

La position du travail comme force de travail, c’est-à-dire son institu­tion en tant que capacité de travail est indissociable de sa transfor­mation en travail à venir, en une capacité de travail susceptible de s’actualiser à l’avenir si et seulement si les conditions de cette actualisation lui sont fournies -et elles ne peuvent l’être que par le capital lui-même. Il faut donc dire que l’opposition entre le capital et le travail prend la forme de l’opposition entre le travail passé (le travail comme travail accumulé, objectivé) et le travail à venir (le travail comme capacité ou force de travail), et que ce dont le capital a besoin, c’est du travail présent, actuel et vivant. Le dispositif est donc tel que le capital ne peut mettre la main sur le travail présent et vivant, et le faire fonctionner à son bénéfice comme source de la valeur et de la survaleur, qu’à la condition de le soumettre à une double opération temporelle: premièrement le considérer comme une certaine capacité de travail à venir et, deuxièmement, poser que la valeur de cette capacité est égale à une certaine quantité de travail passé et accumulé (à savoir une valeur égale la quantité de travail passé accumulée dans les marchandises nécessaires en moyenne à la reproduction de la capacité de travail).

Autrement dit, ce que connaît le capital et ce en quoi il consiste essentiellement lui-même, c’est en une accumulation, une objecti­vation et une extension spatiales, mais ce dont il a absolument besoin (et qu’il ne peut trouver qu’en dehors de lui-même, dans ce qui lui fait face), c’est d’un déploiement temporel en acte et effecti­vement à l’œuvre: Le capital est du travail mort qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce davantage. Le capital doit donc capter le temps du travail vivant pour le transformer dans le temps de sa propre valorisation -valorisation qui retombe aussitôt dans la forme spatiale propre au capital et qui se traduit par l’extension et l’emprise spatiales toujours plus vastes du capital (d’où le fait, comme dit Marx, que la tendance à créer le marché mondial soit immédiatement donnée dans le concept de capital).

Ce qui nous conduit à la thèse fondamentale selon laquelle, pour le capital, le temps lui-même est considéré comme espace: le capital ne peut pas se rapporter au temps autrement qu’en le spatia­lisant. Et c’est là une manière d’exprimer la contradiction qui habite le capital, ou la contradiction que le capital est lui-même: étant de nature essentiellement spatiale et étendue, le capital est renvoyé à ce qu’il n’est pas, à son autre, c’est-à-dire au temps, mais il ne peut pas se rapporter au temps comme tel, et dès qu’il s’y rapporte, c’est inévitablement en le niant comme temps, et donc en le spatialisant.

Cette tendance fondamentale du capital à spatialiser le temps s’illustre d’un exemple très précis. On sait que le capital désigne un mode de production dont la spécificité historique remarquable est qu’il n’est pas ordonné à la production de valeurs d’usage, de choses utiles, de richesse matérielle, mais à la production de la valeur et de la survaleur. C’est la raison pour laquelle le capital doit constam­ment réduire la part utile du travail et augmenter celle du travail comme créateur de valeur. Pour cela, le capital commence par prolonger la durée de la journée de travail jusqu’aux limites naturelles (au-delà desquelles la force de travail serait épuisée au point de ne plus pouvoir se reproduire); ces limites atteintes du côté de l’extraction de la survaleur absolue, il reste la possibilité, sur la journée de travail, de réduire au minimum la part du travail nécessaire et utile (équivalent au prix de la force de travail) et d’aug­menter au maximum la part du surtravail, c’est-à-dire la partie de la journée de travail durant laquelle le travail produit de la valeur (sur­valeur relative). Mais quand cette solution là est elle aussi explorée au maximum (c’est-à-dire au maximum des moyens techniques dont on dispose à un moment donné), quelle possibilité reste-t-il au capital pour continuer d’accroître la création de valeur? Il lui reste une possibilité dont l’exploration rend à nouveau manifeste la nature inévitablement spatialisante du capital: il n’a en effet plus d’autre solution que de juxtaposer spatialement le plus grand nombre possible de journées de travail, ou, comme dit Marx, d’ajouter dans l’espace plus de journées de travail simultanées. C’est-à-dire que le capital n’a pas d’autre solution que d’augmenter la part de la population qui travaille.

Mais c’est là, pour le capital, à la fois une solution inévitable et une solution qui le place nécessairement en contradiction avec lui-même: lui qui tend constamment à réduire et à nier la part du travail nécessaire et utile afin d’augmenter la part du travail créateur de valeur, est en même temps obligé de mettre la plus grande part possible de la population au travail, et donc d’accroître socialement la quantité de travail nécessaire. La contradiction est ici celle qui consiste à vouloir accroître constamment la quantité de travail créateur de valeur, et donc la quantité de surtravail au détriment du travail nécessaire, alors même que le surtravail ne peut exister comme tel que relativement au travail nécessaire:

Le capital est lui-même la contradiction qui tient à ce qu’il cherche constamment à supprimer le temps de travail nécessaire, mais que le temps de surtravail n’existe que d’une façon oppositive, uniquement en opposition au temps de travail nécessaire; donc que le capital pose le temps de travail nécessaire comme nécessaire pour les conditions de sa reproduction et de sa valorisation, tandis que, en même temps, ce sont justement cette reproduction et cette valorisation qui impliquent la négation du temps de travail nécessaire. Exprimée du point de vue du temps et de l’espace, cette contradiction consiste en ce que c’est sa propre quête du maximum de temps de travail créateur de valeur qui conduit le capital à accumuler dans l’espace de plus en plus de travail nécessaire sous la forme de la juxtaposition spatiale du plus grand nombre possible de journées de travail, et donc à mettre la plus grande part possible de la population au travail dans les usines de la grande industrie.

Le surtravail n’existe que par rapport au travail nécessaire, donc dans la seule mesure où celui-ci existe; c’est pourquoi le capital doit constamment poser du travail nécessaire pour poser du surtravail; il doit l’augmenter (augmenter notamment les journées de travail simultanées) pour pouvoir augmenter le surplus; mais il lui faut tout autant l’abolir comme travail nécessaire pour le poser comme surtravail (Grundisse); de sorte que, en contradiction avec la tendance précédente, le capital tend aussi à réduire constamment le nombre de travailleurs néces­saires: la conciliation de ces deux tendances contradictoires ne peut mener à rien d’autre qu’à la constitution d’une armée industrielle de réserve, c’est-à-dire d’une masse de main d’œuvre disponible et inemployée.

La même chose peut se dire encore autrement: le capital est le mode de production qui réduit le travailleur à rien (c’est-à-dire à une simple puissance ou capacité de travail), mais qui, en même temps, démultiplie et accroît la quantité et le nombre de travailleurs dans des proportions qui sont inconcevables dans n’importe quel autre mode de production, et qui prennent la forme spatiale de l’amoncellement de la main d’œuvre disponible dans des conurbations de plus en plus vastes – processus plus actuel que jamais et qui prend sous nos yeux la forme (spatiale s’il en est !) de ce que Mike Davis appelle le bidonville global.

M. Davis, Le pire des mondes possibles. De l’explosion urbaine au bidonville global

A suivre

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