IV Le capital a besoin du temps -mais il ne peut le consommer sans le spatialiser, et donc sans le nier comme temps

Franck Fischbach

Voilà qui amène à comprendre que l’extension spatiale du capital est un trait décisif de la forme de domination sociale qu’il incarne et exerce. Le règne tyrannique de la valeur se manifeste et apparaît comme une accumulation spatiale de plus en plus énorme de travail objectivé: plus cette masse de travail objectivé s’accroît, plus elle s’autonomise, et plus elle domine le travail réduit à la seule capacité subjective et vivante de travail. Ce que Marx explique de la façon suivante:

Le fait que, dans le développement des forces productives du travail, les conditions objectives du travail, le travail objectivé, doivent croître par rapport au travail vivant ce fait apparaît du point de vue du capital non pas de telle sorte que l’un des moments de l’activité sociale (le travail objectif) devienne le corps de plus en plus puissant de l’autre moment, du travail subjectif, vivant, mais au contraire que les conditions objectives du travail acquièrent, face au travail vivant, une autonomie de plus en plus gigantesque, qui se manifeste par leur extension même, et que la richesse sociale se présente face au travail comme puissance étran­gère et dominatrice dans des proportions de plus en plus fortes (Le Capital).

Le terme le plus important ici est certainement celui d’extension: ce passage montre que l’aliénation -puisque c’est bien de cela que Marx parle ici- prend sous le capital la forme spatiale d’une accumulation de plus en plus grande de travail objectivé détaché de la force de travail, c’est-à-dire rendu de plus en plus autonome à l’égard du travail, lui-même réduit à une simple capacité subjec­tive de travail. Et loin que cette quantité de travail accumulé et objectivé puisse être utilisée par la force de travail comme le moyen de plus en plus développé de sa propre réalisation et de son propre accomplissement, elle apparaît au contraire comme son autre et comme ce qui la domine de plus en plus massivement. Mais pour que, justement, le travail objectivé (c’est-à-dire le capital) n’ap­paraisse pas comme le corps objectif de l’activité qu’est le travail social, il faut que l’activité effective soit elle-même déjà détachée du travail -ce qui veut dire qu’il faut que le travail ne soit plus rien d’autre qu’une simple force ou une simple capacité subjective de travail: c’est ce qui permet que, lorsque la force est effectivement mise en œuvre, ou lorsque la simple capacité devient activité, cette activité ne soit déjà plus celle du travail et qu’elle soit déjà celle du capital. Tout le procès de travail (y compris l’entrée en contact du travail vivant avec ses objets) se déroule sous la présupposition de sa condition initiale à savoir la séparation entre le travail dans son existence seulement subjective, c’est-à-dire comme simple capacité de travail, et les conditions objectives de sa propre réalisation -et de la nécessaire reproduction de cette condition initiale.

Le pré­supposé historique est toujours que le travailleur soit trouvé là comme travailleur libre, puissance de travail sans objectivité, purement subjective, face aux conditions objectives de la production en tant qu’elles sont sa non-propriété, propriété d’autrui, capital. Non seulement cette condition initiale est maintenue, n’est pas abolie, mais elle doit nécessairement être reproduite au terme du procès. Et non seulement le caractère fondamental de la capacité de travail, à savoir qu’elle est sans objectivité (gegenstandslos), doit être reproduit au terme du procès, mais il ressort de ce procès à chaque fois d’autant plus accentué et accusé (reproduit sur une base élargie) que la puissance de travail, en s’exerçant comme travail vivant, a encore accru la valeur de l’ensemble de ces conditions objectives en quoi consiste le capital.

En d’autres termes: sous le capital, les choses sont ainsi disposées que le travail, comme puissance temporalisante, créatrice de richesses et tournée vers l’avenir, est forcé de reproduire les conditions de sa propre domination par son autre, c’est-à-dire par l’espace, ou par le passé et par le présent en tant qu’ils ont la subsistance d’une présence spatiale. C’est bien là l’inversion qui caractérise en propre la production capitaliste, à savoir la perver­sion même du rapport du travail mort au travail vivant, de la valeur à la force créatrice de valeur: au lieu que le travail mort et objectivé soit l’instrument, l’outil dont se sert le travail vivant comme il se servirait de son propre corps organique, c’est exactement l’inverse qui se produit. Le travail mort et objectivé dans les moyens de pro­duction se présente, sous le capital, comme un moyen d’accaparer du travail d’autrui: c’est le travail vivant qui est consommé par le travail objectivé et mort, c’est l’espace qui consomme le temps en ce que le capital a besoin du temps pour en faire le temps de sa propre valorisation -mais il ne peut consommer le temps sans le spatialiser, et donc sans le nier comme temps.