C’est au demeurant de cette dimension spatiale du capital que Marx part immédiatement dans le livre 1 du Capital, et cela dès la première phrase: affirmer, comme il le fait, que la richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode capitaliste de production apparaît comme une gigantesque accumulation de marchandises, c’est aussitôt indiquer que le capitalisme est d’abord une énorme accumulation ou collection de choses dans l’espace.
Mais, comme on sait, ces choses ne sont pas n’importe quelles choses, ce sont des marchandises, c’est-à-dire des choses de valeur. On est alors tenté de penser que la dimension spatiale de l’accumulation des choses-marchandises relève de la réalité matérielle de ces choses, et donc de la dimension en vertu de laquelle les marchandises possèdent une valeur d’usage qui est inséparable de leur contenu de choses. L’aspect spatial ne concernerait pas ces mêmes choses considérées sous l’angle de leur forme–valeur qui fait d’elles à proprement parler des marchandises: cette forme-valeur serait au contraire directement liée à la dimension temporelle puisque la source de cette valeur est une certaine quantité de travail humain mesuré par unités de temps. Les deux faces de la marchandise, sa valeur d’usage et sa valeur (d’échange), renverraient donc à la distinction de l’espace et du temps: en tant que valeur d’usage, la marchandise possède une réalité matérielle en vertu de laquelle elle est immédiatement une réalité inscrite dans l’espace, et c’est uniquement sa forme-valeur qui conférerait à la marchandise une détermination de temps.

On ne peut pourtant s’en tenir à cette première analyse parce qu’il faut aussitôt se demander quelle est la nature ou le type de cette détermination de temps propre à la marchandise en tant que chose de valeur. Il faut pour cela revenir à la substance commune à toutes les marchandises, à ce qui fait d’elles des marchandises ou des choses de valeur: Cette substance commune à toutes les marchandises, c’est-à-dire leur substance non en tant que matière organique, donc comme détermination physique, mais leur substance commune en tant que marchandises et, partant, en tant que valeurs d’échange, c’est d’être du travail objectivé.
Or qu’est-ce que du travail objectivé? C’est du travail humain accumulé, aggloméré, déposé dans une chose, bref c’est du travail déposé et présent dans l’espace. Autrement dit la substance commune aux marchandises et qui fait d’elles des choses de valeur est de nouveau une détermination essentiellement spatiale: c’est le travail humain accumulé en ces choses, objectivé en elles et donc spatialisé par elles; le travail humain abstrait comme substance de la valeur ne joue son rôle qu’en se spatialisant dans ces choses auxquelles il confère de la valeur.

Mais ce travail humain abstrait agglutiné dans les marchandises et source de leur valeur, c’est du travail humain quantifiable et qui n’est quantifiable et mesurable que par le temps. Donc la valeur a essentiellement à voir avec le temps, et sa forme spatiale en tant que travail objectivé dans l’espace n’est que la forme (inessentielle) de son apparaître. Je repose donc la question: quel est ce temps ou quel est le type de temps qui sert à quantifier le travail humain objectivé et donc la valeur des marchandises? La réponse de Marx est claire: c’est du temps passé, du temps révolu.
La seule chose qui diffère du travail objectivé, c’est le travail non objectivé, mais encore en train de s’objectiver, le travail en tant que subjectivité ; ou encore, on peut opposer le travail objectivé, c’est-à- dire présent dans l’espace en tant que travail passé, au travail présent dans le temps. Le travail objectivé, cette substance commune constitutive de la valeur des marchandises, est donc un travail qui n’est spatialisé que dans la mesure même où il est un travail passé: le temps en fonction duquel est mesuré la quantité de travail objectivé, et donc la valeur, est un temps passé et révolu, c’est le temps qu’il a fallu à une force de travail conforme à la moyenne sociale pour produire cette marchandise.
Où l’on voit que la distinction entre un travail objectivé et, comme tel, présent dans l’espace, et un travail qui serait présent dans le temps, un travail en train de se faire (c’est-à-dire ce que Marx appelle le travail vivant), se redouble et se complique de la distinction entre un travail passé et un travail présent, entre un travail révolu et un travail actuel, en cours et à l’œuvre.

Il apparaît alors que ce le capital connaît et en quoi il consiste lui-même essentiellement, c’est en une certaine quantité d’un travail passé (tellement passé qu’il est même mort), d’un travail révolu et accumulé, et donc d’un travail spatialisé. Face au travail passé, accumulé et spatialisé en quoi consiste le capital, se tient le travail présent, le travail actuel, le travail qui œuvre activement et actuellement. Mais il apparaît immédiatement que, dès que ce travail actuel, vivant et actif se manifeste comme tel, alors il s’objective et tombe du même coup aussitôt sous l’emprise simultanée et de l’espace et du capital.
Ce travail vivant et actuel ne peut donc faire face au capital que comme simple capacité ou possibilité, ce que Marx précise aussitôt dans les termes suivants:
Pour autant qu’il est censé exister dans le temps comme travail vivant, il n’est présent qu’en tant que sujet vivant au sein duquel il existe comme capacité, comme possibilité, et, partant, comme travailleur. Dès que cette possibilité se réalise ou commence seulement à se réaliser, dès que cette capacité s’actualise ou commence à s’actualiser, c’est-à-dire dès que cette subjectivité commence à s’objectiver dans un procès de travail effectif, elle tombe immédiatement sous le contrôle et le commandement du capital.
Roland Topor
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