Dans la Phénoménologie de l’esprit, le rapport essentiel du travail au temps apparaît par contraste avec la simple consommation. Travail et consommation ont en commun d’être des rapports négatifs à l’objet, mais, dans le cas de la consommation, ce rapport négatif se réalise dans l’annihilation immédiate et sans délai de la chose, tandis que, dans le cas du travail, le rapport négatif à la chose se stabilise et donc se pérennise dans le temps:
Le travail est un désir réfréné, un disparaître arrêté; la relation négative à l’objet devient la forme de celui-ci et quelque chose de permanent, parce que, précisément, pour le travailleur, l’objet a une subsistance par soi.
Dans et par le travail, le rapport négatif de la conscience à l’objet se dit au présent, et pas seulement au passé, comme dans le cas de la consommation: ce rapport obtient par là une subsistance et une durée dans le temps qui rendent aussi possible l’institution d’un monde humain, c’est-à-dire d’un monde de la culture, en l’occurrence celle de l’homo faber. Mais l’on voit que ce lien essentiel du travail au temps se laisse ici établir de manière complètement anhistorique: il est établi comme un rapport qui traverse toutes les formes que le travail peut prendre, et cela tout à fait indépendamment des types de sociétés au sein desquelles ce travail à lieu, de la manière dont il y est organisé et socialement divisé, et indépendamment aussi des moyens et du développement des outils utilisés pour travailler.

Construction d’un data center en Finlande
Or les historiens ont montré que le rapport du travail au temps subit des transformations majeures selon la manière dont le travail est socialement organisé: le passage du travail agricole au travail industriel, le passage du travail à domicile au travail en manufactures, puis du travail en manufactures au travail en usines sont des évolutions qui se sont accompagnées de transformations fondamentales du rapport du travail au temps. On est ainsi passé d’un travail orienté par la tâche, c’est-à-dire d’un temps de travail substantiellement lié au type de la tâche accomplie, à un temps de travail abstrait et quantifiable tout à fait indépendamment de la tâche accomplie, ou encore, on est passé d’un travail essentiellement irrégulier dans le temps (alternant de façon imprévisible des périodes d’intense labeur avec des périodes d’oisiveté) à un travail régulier, organisé et discipliné -certes pas par les vertus de l’épargne ou de l’esprit du protestantisme, mais par la spoliation, le vol et l’expropriation.
Edward P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel
Je voudrais montrer ici non seulement que Marx s’est intéressé à de telles transformations directement liées à l’apparition de la société capitaliste, mais qu’il a donné à son analyse du rapport que le capital et le travail entretiennent avec le temps une ampleur philosophique qui reste aujourd’hui encore souvent insoupçonnée. Un des apports philosophiques majeurs de sa pensée est certainement d’avoir établi non seulement que, dans l’époque dominée par le capital, l’être de toute chose est essentiellement interprété comme valeur, mais qu’en outre la valeur est elle-même fondamentalement une détermination temporelle.
Le lien entre le capital et le temps n’est pas ce qui saute immédiatement aux yeux; on aperçoit en revanche beaucoup plus clairement le lien que le capital entretient avec l’espace. La dynamique du capital apparaît en effet d’abord comme une dynamique essentiellement spatiale, au sens où cette dynamique est d’abord géographique: à partir de quelques centres où s’est réalisée une première accumulation de capital (Venise, les Provinces Unies, les cités hanséatiques), le nouveau mode de valorisation de la richesse s’est progressivement diffusé en exerçant son emprise sur des territoires de plus en plus vastes et en franchissant les océans. C’est sur cette dynamique spatiale et géographique que Marx et Engels insistaient dès le Manifeste du parti communiste:
La découverte de l’Amérique, la circumnavigation de l’Afrique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d’action; les marchés de l’Inde et de la Chine, la colonisation de l’Amérique, le commerce colonial, la multiplication des moyens d’échange et, en général, des marchandises donnèrent un essor jusqu’alors inconnu au négoce, à la navigation, à l’industrie et assurèrent, en conséquence, un développement rapide à l’élément révolutionnaire de la société féodale en dissolution.
La diffusion du capitalisme joue un rôle essentiel d’unification de toutes les régions du globe, et donc de suppression tendancielle de toutes les limites et barrières spatiales et géographiques. D’où l’insistance de Marx sur les moyens techniques (navigation, chemin de fer, moyens de communication) qui ont permis d’unifier l’espace en abolissant les barrières géographiques: par le rapide perfectionnement des instruments de production et l’amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares; le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine (Le Manifeste).
Cet intérêt de Marx pour la dynamique spatiale du capital est tel qu’il me paraît difficile de soutenir qu’il y aurait chez Marx une sous-estimation de l’espace accompagnée d’une surestimation du temps, voire un primat du temps sur l’espace. Pour affirmer cela, on peut évidemment s’autoriser de l’idée restée fameuse, formulée par Marx dans les Grundrisse, d’un anéantissement de l’espace par le temps. Mais cette formule n’exprime aucunement une position philosophique de Marx lui- même, elle se contente de décrire les effets du développement sans précédent des moyens de transport et de communication sous le capitalisme: Marx parle ici de l’accroissement de la vitesse des échanges, et donc de la diminution du temps de circulation du capital en tant que cette diminution autorise une répétition plus rapide du procès de production. L’analyse de Marx se situe ici dans la suite directe de celles du Manifeste: Tandis donc que le capital tend, d’une part, nécessairement à abattre toutes les barrières spatiales qui s’opposent au trafic, c’est-à-dire à l’échange, et à conquérir la terre entière comme son marché, il tend d’autre part, à anéantir l’espace par le temps, c’est-à-dire à réduire à un minimum le temps que coûte le mouvement d’un lieu à un autre (Grundisse).
Ce que le capital vise constamment à nier et à réduire, ce sont les barrières qui freinent ou ralentissent son passage d’une phase à l’autre, en l’occurrence le passage de la phase de production à la phase de la circulation, puis de nouveau à la phase de production. Or, au regard de la création de valeur, si le temps de production est bien un temps qui pose de la valeur, le temps de circulation, en revanche, apparaît comme un temps de dévalorisation: le temps durant lequel le capital circule sous forme de marchandises est un temps qui, à la différence du temps de production, ne pose pas de valeur nouvelle, c’est du temps perdu pour le capital et sa logique de valorisation.
Le temps de circulation ne détermine donc la valeur que dans la mesure où il apparaît comme un obstacle naturel à la valorisation du temps de travail; il est donc en fait une ponction sur le temps de surtravail, c’est-à-dire un accroissement du temps de travail nécessaire.
C’est pourquoi ce temps de circulation doit, tout comme le temps de travail nécessaire, être ramené le plus possible à un minimum. Autrement dit, le temps durant lequel la marchandise circule pour accéder à son marché est un temps que le capital veut rendre le plus court possible parce que c’est un temps qui tombe du côté du travail nécessaire et qui, en tant que tel, n’est pas récupérable pour le surtravail. Il faut donc rendre ce temps le plus bref possible, et cela au bénéfice du temps de production, c’est-à-dire au bénéfice du temps durant lequel sont engendrées la valeur et la survaleur. Et ce qui réduit directement ce temps et qui permet un retour le plus rapide possible à la production, c’est-à-dire la reproduction la plus rapide et la plus fréquente possible de la production elle-même (ou le plus grand nombre possible de cycles de production et donc de valorisation du capital), c’est le raccourcissement des distances par l’accélération de la vitesse de circulation, et c’est donc, tendanciellement, la négation de l’espace.
Mais cet anéantissement de l’espace par le temps n’est qu’un aspect de la question et ce fameux passage des Grundrisse doit être lu jusqu’au bout. Marx écrit en effet ceci:
Si nous revenons maintenant au temps de circulation du capital, le raccourcissement de celui-ci (dans la mesure où il n’est pas développement des moyens de communication et de transports nécessaires pour amener le produit sur le marché) est en partie création d’un marché continu, donc d’un marché toujours plus étendu; en partie développement de rapports économiques, développement de formes du capital par lesquelles celui-ci raccourcit artificiellement le temps de circulation (toutes les formes du crédit).
Marx nous dit ici qu’en reprenant la question du temps de circulation du capital sous un autre angle que celui de l’accélération de la vitesse d’accès des marchandises au marché, alors deux nouveaux aspects apparaissent qui permettent aussi la réduction du temps de circulation: d’une part l’extension et l’unification du marché, d’autre part l’augmentation artificielle de la vitesse de circulation du capital par la mobilisation des différentes formes du crédit, ce qui implique le développement du capital financier.
C’est évidemment le premier point qui nous intéresse ici, dans la mesure où il permet d’exprimer l’une des contradictions du capital, sous l’angle précis du rapport entre le temps et l’espace: la même nécessité de réduire le temps de circulation et d’augmenter la fréquence du retour à la phase de la production engendre d’une part l’anéantissement de l’espace par le temps et l’accélération des vitesses de communication et de transport, mais d’autre part aussi, en même temps et contradictoirement, une re-spatialisation, c’est- à-dire une réaffirmation ou une nouvelle position de l’espace qui prend la forme à la fois d’une extension et d’une unification du marché mondial.

Le capitalisme est contraint à une accélération du temps de rotation, à l’augmentation de la vitesse de circulation du capital, de sorte que le capitalisme est contraint d’éliminer toutes les barrières spatiales, d’anéantir l’espace par le temps, comme le dit Marx, ce qu’il ne peut faire qu’à travers la production d’un espace stabilisé et notamment par la construction d’une infrastructure fixe destinée à faciliter le mouvement, ce qui a pour effet: 1) la réduction du coût et du temps de mouvement dans l’espace, l’affranchissement du mouvement des marchandises et des gens des résistances liées à la distance, 2) qu’une part toujours plus grande du capital s’immobilise dans l’espace, notamment sous la forme des infrastructures urbaines, routières, autoroutières, portuaires et aéroportuaires.
D.Harvey, Géographie et capital
L’anéantissement de l’espace par le temps est donc en réalité tout relatif, il n’est qu’un aspect d’un processus contradictoire en lui-même dont l’autre face atteste que ce même processus est aussi et tout autant un processus spatialisant. En ce sens, le capital abolit moins l’espace qu’il ne le transforme: il tend à créer un espace lisse et le plus homogène possible, sans obstacles ni barrières en lui, unifiant les espaces naturellement séparés, supprimant les différences qualitatives entre les espaces et les ramenant à un seul et même espace abstrait et homogène. Étendre, unifier, mettre en continuité: autant d’opérations qui attestent non seulement que le capital n’effectue pas uniquement une négation de l’espace par le temps, mais qu’il possède bien en même temps une dimension spatiale propre, et qu’il opère spatialement en maximisant l’extension, la continuité et l’unité de l’espace -bref qu’il est une force de reconfiguration spatiale.