En fait, il y a deux espèces d’utopie: les utopies prolétaires socialistes qui ont la propriété de ne jamais s’accomplir, et les utopies capitalistes qui ont souvent la mauvaise tendance de s’accomplir. L’utopie dont je parle, celle de l’usine-prison, s’est réellement accomplie.
Face aux révoltes ouvrières, les patrons lyonnais, dès 1831, cherchent des solutions. Les salaires sont devenus trop élevés à Lyon. A ce problème économique et politique s’offrent des solutions techniques. Les métiers sont simplifiés et peuvent être manipulés par des femmes puis par des enfants; on y emploiera donc des jeunes filles en majorité.
Cette rupture de la tradition fait partie de l’évolution et de la dégénérescence de la corporation. Ceux qu’on appelle les “patrons” sont à l’origine les fabricants, marchands qui faisaient travailler des maîtres-ouvriers propriétaires d’un nombre de métiers réglementé. Le maître travaillait à un métier et louait les autres à des compagnons. Il y avait peu de compagnonnes. Les règlements de la corporation ont été peu à peu transgressés, permettant la concentration des moyens de production dans un nombre de plus en plus restreint de mains. C’est ainsi que les canuts dépossédés de leurs métiers sont remplacés par des tisseuses, ouvrières de moins en moins qualifiées au fur et à mesure des perfectionnements techniques, surtout avec la mécanisation.

A la baisse des salaires due à la déqualification s’ajoutera celle due à l’âge et au sexe. Le remplacement des hommes par les femmes n’est pas la seule solution employée. Les Lyonnaises n’ont pas été absentes dans les insurrections, et le climat social de la ville est agité. C’est pourquoi la première moitié du 19e siècle voit le départ du tissage vers la campagne environnante; avec la mécanisation il s’oriente vers le Sud-Est, et se concentre dans l’Isère dont Voiron devient le centre le plus important. Le Sud-Est offre au tissage de nombreuses forces hydrauliques et une main-d’œuvre féminine abondante. Lyon reste le centre financier de l’industrie de la soie, mais en 1890, 90 % des tissus sont produits au-dehors. A une époque où la concentration manufacturière puis industrielle conquière les villes, le tissage de la soie se réfugie jusque dans les hameaux les plus isolés.
Dans les filatures, au contraire, la main d’œuvre a toujours été traditionnellement féminine et rurale. Le seul changement qui intervienne est le passage, comme dans le tissage, du travail à domicile au travail en usine. L’Occitanie, avec les départements de l’Ardèche, du Gard et de l’Hérault, connaît cette production depuis des siècles. Sans expérience collective du travail ni de la révolte, les jeunes paysannes du Sud-Est subiront en sus des exploitations “normales” la torture d’être enfermées toute leur jeunesse (12-21 ans) dans des “couvents soyeux” où le patronat et l’Église, avec l’assentiment de la famille, leur imposeront les dures “vertus” du travail et de la morale, dont la plus “haute” est la soumission.
L’aumônier de Montboucher (Règlement de l’internat de La Séauve, Haute-Loire, in Reybaud) définit clairement le but du système: “Il faut moraliser la classe ouvrière”. “Au reste, tout industriel doit tendre à réaliser le plus de bénéfices possibles. Comment se fait-il que ceux qui tiendraient un pareil langage n’adoptent pas un système qui, d’après eux, en assure d’aussi brillants?”. Le plus souvent, les ouvrières ne reçoivent pas de salaire: “Comme première rétribution du travail qu’on demande d’elles, les ouvrières seront nourries, chauffées, éclairées et blanchies à la fabrique; on leur fournit de plus un lit”. “Les ouvrières selon leur capacité, leur travail, et surtout le travail exécuté dans de bonne conditions, seront rangées dans trois classes. Ce classement se renouvellera tous les trois mois”. Seules les deux premières classes reçoivent des primes. Les ouvrières ne touchent que la moitié de ces primes, l’autre est versée dans la caisse de secours.

Premier et modèle, l’enfermement qu’il réalise ne sera jamais égalé. L’internat industriel, de par sa direction patronale, se différencie totalement de l’ouvroir. Les sœurs ne sont ici que le employées du patron et reproduisent à l’intérieur de l’usine, en dehors des heures de travail, une hiérarchie similaire à celle de l’encadrement des ouvrières pendant le travail. L’internat de Jujurieux est dès sa fondation un établissement à moteurs mécaniques, comme les grands internats qui seront créés par la suite. Les ouvrières y font toutes les opérations du travail de la soie, de la filature au tissage. “Ces jeunes filles viennent pour un sixième environ de l’hôpital des enfants trouvés de Lyon; les autres ont été admises dans l’usine sur la recommandation d’ecclésiastiques ou de personnes qui connaissaient l’établissement et quelque-fois même y ont été employées”.
C’est le plus gros établissement mécanisé, et il le restera jusqu’en 1914, employant l 800 jeunes filles dont 1 500 internes et un grand nombre de tisseur à domicile en 1896. Reybaud évalue à 40 000 le nombre total des jeunes filles soumises à un tel régime dans tout le Sud-Est. En 1906, on en compte
100 000 environ. A Tarare, “l’apprentissage est de 3 années consécutives, non compris un mois d’essai obligé”. Le contrat est renouvelé pour une durée de trois ans en général. L’apprentie doit être encore plus soumise qu’une autre: “Toute apprentie qui quitterait l’établissement avant la fin de son temps, ou qui aurait mérité son renvoi pour cause de mauvaise conduite, coalition, rébellion, paresse ou infraction grave au règlement, perdra ses droits au gage de l’année courante; en outre, dans ce cas, le père ou le tuteur de l’élève s’engage à payer au directeur de l’établissement la somme de 100 F pour le dédommager de la non exécution du présent engagement; la moitié de cette somme sera versée au bureau de Bienfaisance de la paroisse de l’élève”. De quoi inciter les jeunes filles à la sagesse!
Les parents, paysans le plus souvent croyants et apolitiques, sont heureux de se débarrasser d’une fille et d’en toucher les gages. Ils peuvent ainsi lui constituer une dot et lui trouver un bon parti terrien. En effet, à leur sortie de l’internat, les jeunes filles sont mariées, après avoir été pendant de longues années maintenues dans la soumission, prêtes à faire des épouses travailleuses et obéissantes.

Jean-François Millet, la récolte des pommes de terre
“Lorsqu’un jeune homme des environs de la fabrique, cultivateur ou ouvrier, désire se marier, il en fait la demande au directeur qui s’enquiert de sa situation avec autant de sollicitude que s’il s’agissait d’un de ses enfants, et si les renseignements obtenus sont bons, il consent au mariage”. Les sœurs se prêtent volontiers à ces unions et le fondateur y prend un intérêt très réel. Il aime à marier ses ouvrières et leur cherche au besoin des partis; quelquefois, il règle les accords et assiste en personne à la cérémonie. C’est un grand bonheur pour les fiancés et une réjouissance pour la maison. On ouvre alors la chapelle, on prodigue les fleurs et les cierges sur l’autel; l’orgue résonne
sous les voûtes, les chants s’y associent; aucune fête n’émeut plus profondément les cœurs. Pour les sœurs, c’est un membre de la famille qui s’en va; pour les jeunes filles, c’est une perspective qui sourit; elles auront aussi leur jour et n’en sont que plus disposées à le hâter par la sagesse et le travail”.
Toute la vie des ouvrières est conditionnée par l’internat. Les ouvrières de Jujurieux sont très recherchées par les jeunes paysans: “La réputation de bonne éducation et de sagesse des ouvrières de Jujurieux rend ces unions fréquentes”. Les bonnes ouvrières ont plus de chances que les autres:
“En général, ces prix constatent l’habileté et la bonne conduite des jeunes filles; facilitent beaucoup leur établissement, non seulement parce que les jeunes gens qui les recherchent en mariage peuvent ainsi constater leurs bonnes qualités, mais encore parce que l’épargne accumulée par leur travail représente une somme plus forte que celle de leurs compagnes”. Cette “bonne réputation” de l’établissement permet au patron d’instaurer une sélection à l’entrée, d’après les rapports de moralité des curés de village: “Le directeur n’admettra comme ouvrières à la fabrique que des personnes pouvant donner de bonnes attestations ou de bons répondants sur leurs antécédents”.
Dans certains internats, les ouvrières ne rentrent pratiquement jamais dans leur famille. A la Séauve, “les apprenties ne peuvent sortir que toutes les six semaines”. Dans d’autres internats, plus nombreux, les ouvrières rentrent le samedi soir chez elles, et retournent à l’usine pour le lundi matin. Elles habitent souvent à dix ou vingt kilomètres et marchent parfois toute la nuit. Elles apportent leurs provisions pour la semaine et touchent des gages plus élevés.
Extérieurement et intérieurement, les internats ressemblent à des couvents, “bien qu’on n’y prononce pas de vœux”. Il s’agit d’appliquer le “ressort religieux” à l’industrie.
La référence aux différentes formes carcérales pour qualifier l’usine: prison, bagne, couvent, caserne, forteresse, très fréquente au 19e siècle, est systématique en ce qui concerne les internats. A Tarare, “rien n’y trouble la tranquillité dont jouissent les recluses” bien que les ouvriers de l’usine à côté dénoncent cette “Cayenne” auprès des parents qui y emmènent leurs filles. Les ouvrières de l’internat Permezel à Paviot près de Voiron appellent les voitures qui les amènent à l’usine des “galères”. Les ouvrières qui ne rentrent pas chez elles le dimanche ne sortent même pas toujours pour aller à la messe, car souvent il y a une chapelle à l’intérieur de l’usine. Elles n’ont pas la moindre liberté pour s’échapper des dures structures disciplinaires qui les encadrent. Toute la semaine il est interdit de parler pendant le travail, au réfectoire et au dortoir. Seules les récréations sont plus animées, bien que les conversations y soient surveillées, et qu’il y soit interdit de courir ou de crier. La plupart des ouvrières ainsi enfermées sont des Italiennes ou des orphelines:
“Voici de quelle façon on était allé les chercher en Italie. M. Permezel avait envoyé son directeur, accompagné de son aumônier, racoler dans le Piémontais des femmes et des enfants en leur promettant 3 F par jour, une indemnité de 25 F pour leur apprentissage, le paiement des frais de voyage, et un voyage annuel dans leur pays… Hélas! une fois arrivées dans le bagne, les choses avaient tourné tout autrement. Impossible de repartir pour l’Italie, car elles ne gagnaient même pas de quoi vivre.”…
“L’usine Permezel n’est pas une exception. Il faut aussi citer l’usine Ruby à Paviot. Il est vrai qu’ici il s’agit d’orphelines recrutées par le trop célèbre abbé Santol de Paris. Une fois amenées dans le bagne, ces jeunes filles ont bien peu de chances de n’en sortir jamais. Elles sont étroitement surveillées même à l’intérieur de l’usine par des sœurs qui leur interdisent même de parler et surtout de se syndiquer au syndicat rouge… C’est avec ces inconscientes qu’on a constitué un syndicat jaune à Voiron”.
Au sommet de la hiérarchie siège le patron, auréolé d’un prestige entretenu par ses subalternes, lointain et peu connu des ouvrières, jouant la carte du paternalisme, comme on le voit dans les différentes citations. Dieu, le Patron et le Père sont une triple puissance qu’on respecte et qu’on craint. Dans les conflits, le patron est très souvent considéré comme un arbitre, bienfaiteur trompé par ses employés qui maltraitent les ouvrières: “A la maison centrale (siège social), on ne sait pas ce qui se passe ici, l’on ne sait pas les bénéfices énormes que l’on prélève sur notre dîme soit par amende soit par chaque métier”.

“Le directeur est le représentant et le détenteur de l’autorité administrative dont toute impulsion et toute règle doivent découler”… “C’est à lui à donner l’impulsion morale et à veiller au maintien d’une discipline qui, sans être celle d’un corps militaire ou d’une association religieuse, doit être strictement et continuellement observée”. A Jujurieux lors de la première grève en 1896, le directeur et la directrice, châtelains du pays, en place depuis 1886, sont dénoncés avec haine dans les articles du journal socialiste régional. Mais le directeur “seul ne pourrait certainement pas veiller à tous les détails, aussi a-t-il sous ses ordres les contremaîtres”.
“Les contremaîtres ont non seulement pour attributions, dans les salles soumises à leur surveillance, de veiller en première ligne à la bonne fabrication, mais aussi de maintenir et de faire exécuter partout le règlement d’intérieur. Ils peuvent pour les cas qui seront déterminés plus loin, imposer des amendes, réprimander les ouvrières, leur donner des notes hebdomadaires et veiller à
la propreté des ateliers, etc etc”… “Il doit être à tout moment en état de renseigner les patrons ou le directeur de l’établissement sur la marche de tous les métiers soumis à sa surveillance, de même que sur les ouvrières qui les conduisent”. Cette sévérité qu’on leur demande et qu’ils appliquent directement sur les ouvrières les désigne comme les oppresseurs les plus insupportables. Enfin, le médecin veille à ce que le corps soit apte au travail: “Les ouvrières lui doivent de la reconnaissance et une obéissance complète à ses prescriptions. »
Plusieurs dizaines de communautés religieuses se sont mises au service de l’industrie. Certaines ont été créées expressément pour la surveillance des ateliers dans l’industrie de la soie, et notamment la communauté des Saints Cœurs de Jésus et Marie, de Recoubeau, lieu de la fondation, dans la Drôme, en 1851: “Le règlement de la congrégation a été fait en vue d’en accommoder
les règles aux exigences de l’usine et d’éviter ainsi les entraves qui troubleraient le travail iindustriel”. On trouve ces religieuses dans de nombreuses filatures, entre autres celle de Montboucher dont Reybaud avait dit : “On dirait un couvent plus qu’une filature”.
L’emploi du temps à Tarare: Le travail effectif est de 12 heures. La journée, été et hiver, commence à 5 heures et finit à 7 h 1/4. On déjeune de 7 h 1/2 à 8 h 1/4. On dîne de midi à 1 h, on goûte de 5 h à 5 h 30, on soupe de 7 h à 7 h 1/4. Les élèves, après la deuxième année, reçoivent des leçons de lecture, d’écriture et de calcul. On leur apprend à coudre et à faire un peu de cuisine.

Soieries Bonnet, années 30
“Comment! Des grévistes, ça? L’hydre effarant de l’action directe et du
sabotage, ayant pour mieux se démasquer cet agréable déguisement de cotillons gentiment troussés?”
Dieu, autorité incontestée et suprême occupe le sommet de cette seconde hiérarchie. La Supérieure orchestre l’activité des sœurs. “Hors de l’atelier, le contremaître n’a pas à s’occuper des ouvrières, la surveillance qui doit s’exercer est de l’attribution des sœurs”… “C’est avec une grande confiance dans l’heureuse et salutaire influence des sœurs de Saint-Joseph que les propriétaires de la fabrique de la Séauve les ont appelées pour concourir dans leurs attributions à faire régner dans l’établissement un caractère sincèrement religieux que les patrons veulent lui imprimer”.
Enfin l’aumônier, médein des âmes, veille à la bonne santé morale des ouvrières: “l’aumônier, viendra dire la messe dimanches et jours de fête. Il est entendu que toutes les ouvrières et apprenties y assisteront avec recueillement … L’aumônier fera tous les dimanches une instruction en forme de prône ou de sermon toujours à la portée de son auditoire. Le dimanche avant les vêpres
il fera le catéchisme aux apprenties auquel assisteront aussi les ouvrières. Les apprenties, les ouvrières et tous les ouvriers doivent porter à l’aumônier tout le respect qu’on doit non seulement à un ministre de la religion, mais à un père spirituel”.
A Jujurieux, en 1896: lever 5 h, prière, café. Travail: 6 h à 8 h 30. Repos: 8 h 30 à 9 h; soupe. 9 h à 12 h: travail. 12 h à 12 h 30: déjeuner. 12 h 30 à 13 h: récréation. 13 h à 16 h: travail. 16 h à 16 h 30: repos, goûter. 16 h 30 à 19 h 30: travail. 19 h 30: souper, puis 1/4 h de récréation. Prières, puis coucher.
Auparavant, le café n’était pas quotidien à Jujurieux: “Le dimanche, le mardi et le jeudi on donne du café au lait, ce qui est une grande fête pour toute la maison. Le directeur nous a affirmé que pour toutes les ouvrières, et notamment pour celles employées aux bassines, il retrouvait une ample compensation au surcroît de dépense occasionné par le café dans l’augmentation et surtout dans la qualité du travail produit”. A La Séauve: “Les ouvrières doivent se lever au son de la cloche et descendre aux ateliers au moment où on met l’eau. A huit heures moins cinq minutes on fera la prière du matin, dans les ateliers d’où l’on descendra au réfectoire pour déjeuner… A 9 heures, au son de la cloche, prière du soir au réfectoire, après laquelle les ouvrières se rendront dans les dortoirs”.

La Séauve, Usines Colcombet aujourd’hui
Le dimanche: “Les ouvrières se lèveront à 6 heures, après s’être habillées elles
descendront à la chapelle, pour y faire sous la direction des sœurs la prière du
matin, suivie d’exercices religieux qui dureront jusqu’au moment du déjeuner.
Pour celles des ouvrières qui voudraient s’approcher des sacrements, à 9 heures
du matin, la messe. Ce n’est qu’après la messe seulement que les ouvrières
qui doivent sortir ce jour là peuvent quitter la fabrique, où elles devront être
rentrées à 8 heuresdu soir. Après la messe, il y aura récréation jusqu’à 10 h
et demie; depuis ce moment jusqu’à midi moins un quart, les ouvrières non
sortantes seront appliquées à lire et à écrire sous la direction des sœurs. A
midi et demie, dîner, de 1 heure à 2, récréation, à 2 heures catéchisme jusqu’à 3 heures. Après les vêpres, les sœurs pourront, quand le temps le permettra, faire avec les ouvrières et les apprenties des promenades qui, dans la belle saison, se prolongeront jusqu’à 7 heures. Si le temps ne permet pas de sortir, on remplace la promenade par des lectures en commun auxquelles toutes les ouvrières assisteront”.
La couture, pour la Bienfaisance ou pour leur trousseau de mariage, est une
activité importante en dehors des heures de travail: “Leur ambition est de
se faire par leur travail un trousseau complet et au moment de leur départ
d’avoir une malle plus grande et plus pleine que celle de leurs compagnes”.
On les prépare dès l’enfance au mariage: “L’une des premières sciences nécessaires à la femme est de savoir travailler l’aiguille, de connaître la manière de tenir le linge, de diriger une maison d’après les règles de l’ordre et d’une sage économie”.
“Les ouvrières reçoivent à Jujurieux de si bons principes d’ordre et d’économie que la plupart d’entre elles semblent ne pas vouloir perdre une minute, et c’est en cousant ou en tricotant qu’elles passent leurs récréations; elles tricotent même en allant à leurs repas et en revenant. Dans les intervalles forcés de leur travaille tricot est toujours sous la main, et dès qu’un métier s’arrête; dès qu’une interruption quelconque a lieu dans le travail ou que la cloche sonne pour se rendre au repas, les aiguilles sont mises en mouvement”.

Usine-pensionnat-couvent de Bourgoin
Rien d’étonnant à ce qu’on n’entende pas les voix de celles qui sont ainsi retranchées du monde! C’est pourquoi les deux jours de révolte d’une centaine d’ouvrières de Jujurieux, après les 61 ans de soumission collective, paraîtront si importants. La révolte s’infiltre dans les lieux les plus protégés contre elle. Muettes de par la prise de parole des hommes prolétaires, les ouvrières ont eu elles aussi leurs immenses révoltes, en regard de l’oppression qu’elles subissaient. Une seule ouvrière, Lucie Baud, raconte les luttes qu’elle a menées, c’est-à-dire celles de Vizille en 1905 et de Voiron en 1906. Pour connaître les autres luttes, il faut en référer aux documents administratifs et à la presse locale.
Les grèves sont très nombreuses dans l’industrie de la soie. L’année 1893
voit un mouvement très important dans les filatures de l’Ardèche, pour
l’application de la loi du 2 novembre 1892 fixant la durée de la journée de
travail des enfants à 10 heures. Cependant, l’année suivante, 22 établissements
du canton de Marcols-Saint-Pierreville dont 17 avaient fait grève en 1893,
cessent le travail pour le motif inverse. Le mouvement de 1893 n’a pas mené
de débat politique permettant aux ouvrières de résister aux arguments patronaux en faveur de la journée de 11 heures.
L’un des patrons explique la grève au préfet de l’Ardèche: “Il ne s’agit nullement d’une grève comme on l’a dit à tort, mais d’une protestation contre la loi du 2 novembre 1892 dont l’application rigoureuse gêne autant les ouvriers que les patrons… il y a lieu d’espérer que la journée de 11 heures sera admise si on ne veut pas mettre l’industrie française dans des conditions trop défavorables vis-à-vis des autres pays; l’Italie, par exemple, pour ce qui concerne l’industrie où la durée de travail est de 20 à 25 % plus grande avec des salaires moindres de 40%”.
Un thème fréquent de lutte pour les ouvrières qui sont souvent payées au
rendement est la norme. Le plus souvent, la “norme” ne représente pas un
rendement moyen, mais le maximum qui puisse être atteint, et parfois
un but inaccessible pour la majorité des ouvrières. Des pénalisations s’en
suivent qui grèvent d’autant le salaire. Les stimulants du travail, argent et
amour-propre, sont visés. Afin de stimuler l’amour-propre, les patrons ont
instauré dans de nombreuses usines des tableaux de rendement où sont inscrites, au vu de tous, les bonnes et les mauvaises ouvrières. L’internat de Tarare combine les deux stimulants:
“Comme mesure d’encouragement et à titre purement gratuit, il est établi
qu’à la fin de chaque mois les jeunes personnes seront classées ainsi qu’il
suit: 1ère classe étrennes pour le mois 1 F 50
2e classe étrennes pour le mois 1 F
3e classe étrennes pour le mois 50 c
4e classe étrennes pour le mois 10 c
Chaque mois un nouveau classement sera effectué, et la jeune personne montera ou baissera, selon son mérite. Ce classement aura pour base l’ensemble de la conduite, la quantité de travail et sa qualité, la docilité et l’application”.
Une concurrence s’installe ainsi entre les ouvrières …
*
On trouvera les références exactes des citations dans Les Révoltes Logiques, 2: Les Couvents soyeux.
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Lucie Baud: Les tisseuses de Vizille et de sa région. Mouvement socialiste, 1er juin 1908
Julien Turgan: Les grandes usines de France
Louis Reybaud: Etudes sur le régime des manufactures -les ouvriers en soie, 1859