Dominique Vanoli, Les couvents soyeux, suite
Mais il y a un moment où le système casse. C’est ce qui se produit à Saint Hippolyte du Fort (Gard), en 1895, où, à la suite du renvoi de deux ouvrières pour travail mal fait, les ouvrières des deux usines du patron se mettent en grève. Elles réclament la suppression des tableaux accrochés aux portes des usines au su de toute la population.

Steinlen, Le coup de vent
La même demande est faite lors de la grève des fileuses de l’usine Palluat à Largentière (Ardèche) en 1907. Un tel tableau n’existait plus dans aucune usine. Les ouvrières qui arrivaient à faire un rendement supérieur à la moyenne acceptaient d’abandonner la gratification qui leur était accordée. Contre la concurrence entre les ouvrières, les grévistes réclament un prix unique de la journée.
Souvent, lors des petites grèves dans les hameaux, les ouvrières ignorantes des règles de la lutte des classes ne tiennent pas de réunions, ne présentent pas de revendications au patron qu’elles estiment assez au courant de leur situation, se contentent de se promener dans les rues parfois en chantant, puis au bout de quelques jours reprennent le travail spontanément. Ainsi, en 1898: “Les fileuses de Saint-Beauzille, se sachant les seules de la région à travailler 10 h 30 par jour, il y a eu entente entre les ouvrières pour manifester par la grève leur mécontentement de voir inécoutées par les patrons leurs revendications: réduction de la durée de travail (une demi-heure). Mais cette revendication n’ayant jamais été l’objet d’une démarche régulière auprès des patrons, personne n’ayant osé en prendre l’initiative, ces derniers ne la connurent que par la rumeur publique et n’en tinrent aucun compte. Une fois en grève, les ouvrières ne formulèrent officiellement aucune demande. Elles estimèrent que le motif de la grève était assez connu pour que satisfaction leur soit donnée sans démarche officielle”.
Mais le plus souvent, les ouvrières se chargent de faire connaître leur mouvement en présentant des revendications, en manifestant bruyamment, surtout sous les fenêtres des patrons lorsqu’ils habitent dans la commune. C’est le cas des ouvrières de Vizille en 1905, qui augmentées de la majorité des femmes de la population, allaient tous les soirs “donner la sérénade” au patron, armées de chaudrons, casseroles, etc …

La subversion des instruments de cuisine en instruments de musique connaît une si grande faveur que les socialistes s’en inquiètent et enjoignent aux grévistes de passer à l’âge adulte. Le spectacle devait pourtant être bien réjouissant, car les 150 grévistes se voyaient renforcées des 3000 femmes de Vizille, et des “apaches”, voyous lyonnais, jeunes chômeurs volontaires ou non, dont la tâche toujours troublée par la police était de mettre le feu aux palissades protégeant l’usine.
Les socialistes dénoncent les apaches comme provocateurs payés par la police, et la police demande à ses troupes d’arrêter ces anarchistes. Les socialistes n’aiment pas ces manifestations désordonnées. Ils aiment l’ordre prolétarien, comme on peut s’en apercevoir à la lecture du compte rendu de la grandiose manifestation” lors de la grève de Renage en 1911:
1) En tête marche un groupe de fillettes portant le drapeau rouge.
2) Ensuite viennent les personnalités.
3) Puis les militants socialistes et syndicalistes de Renage.
4) Les suit le comité de grève.
5) Enfin arrivent les 150 grévistes “endimanchées, rubans rouges dans les cheveux et au corsage, “gracieuses et alertes”, “qui donnent un air de fête à la manifestation”.
6) En dernier, la foule (3000 personnes), composée en grande partie des familles des grévistes. Aux chants socialistes et révolutionnaires se mêlent les chants créés à l’occasion de la grève. Des huées sont poussées devant le domicile des jaunes, et, au meeting qui clôt la manifestation, la “citoyenne Durand”, secrétaire du syndicat textile, nommée assesseur au bureau ne prend pas une seule fois la parole. Par contre, parlent abondamment les socialistes, qui sont tous des hommes.
Dans les usines, et notamment dans les internats, la cohabitation des Françaises et des Italiennes avec les autres ouvrières n’est pas sans poser de problèmes. Les Italiennes et les orphelines, plus rentables, tendent à remplacer les autres. Ainsi, à l’usine Permezel de Voiron, les internes mènent de nombreuses grèves dont une, en 1899, où les Françaises demandent à être séparées des Italiennes tant dans les dortoirs qu’au réfectoire, car elles se sentent narguées dans une langue qu’elles ne comprennent pas. On utilise les “étrangères”, italiennes comme orphelines, contre les grèves …

Steinlen
De la violence ouvrière dans les internats, on n’a qu’un seul exemple relatif aux grèves, celui de l’internat Genthon à Saint-Paul en CorniIlon dans la Loire, en 1912: “Une des ouvrières ayant il y a trois jours lancé des pelures d’orange et une fourchette en direction d’une des surveillantes a été prévenue que dans trois jours elle cesserait son travail. Quatre camarades, ayant pris fait et cause pour elle, ont été prévenues de la même façon et ce matin vers 10 heures, ces cinq ouvrières ont été invitées à se présenter au bureau pour recevoir leur dû, n’ont pas voulu se soumettre à cette formalité. Les autres ouvrières ont aussitôt cessé le travail et se sont rendues dans la cour principale de l’usine où elles ont lancé des pierres dans les vitres des ateliers et des réfectoires, puis elles se sont rendues dans la cuisine où elles ont brisé divers ustensiles de cuisine et ensuite dans un dortoir où elles ont tout bouleversé”.
Les surveillantes de l’internat étaient d’anciennes religieuses, très sévères. Six jeunes filles sont inculpées de destruction de matériel, et la meneuse de menaces à surveillantes. Elles sont âgées de 16 à 21 ans. La presse reflète l’étonnement de la population devant la violence dont ont fait preuve ces jeunes filles:
“Jamais peut-être les bancs de la correctionnelle, ces bancs légendaires au renom d’infamie et à la réputation pouilleuse, n’avaient été si joliment, ni si gracieusement garnis … Qu’ont bien pu faire toutes ces porteuses de frais minois et quel crime leur reproche la justice répressive? D’avoir entravé la liberté du travail et de s’être livrées dans l’usine de leur patron à un pillage en règle”.
A Jujurieux, la seule grève qui a lieu, en 1896, est le fait d’ouvrières externes. Mais elle revêt cependant une grande importance: “C’est la première fois, depuis plus d’un demi-siècle que l’usine existe, que les ouvrières refusent de se soumettre docilement aux ordres des patrons”.

“L’usine occupe d’une part ou d’une autre, presque toute la population de Jujurieux. Les pères, mères, frères et sœurs des grévistes y travaillent et ont continué d’y travailler. On aperçoit très nettement la situation. Il suffit du bon vouloir du seigneur de Jujurieux pour affamer, pour réduire à la misère toute une population. Et effectivement on n’a pas tardé à le faire. L’usine a organisé autour d’elle des économats, des boulangeries, merceries, épiceries … En un mot, elle a réuni sous son toit tous les commerces, et les ouvriers et ouvrières sont obligés d’y prendre les objets de consommation ou autre dont ils ont besoin. C’est de la philanthropie patronale, de cette douce philanthropie qui consiste à réaliser des bénéfices non seulement sur le travail, mais encore sur ce que consomme le travailleur”…
“On a supprimé le pain aux grévistes, on les affame”… “Où les grévistes trouveraient-ils du pain? C’est l’usine qui leur en fournit habituellement, et pour ne pas perdre de l’argent on a soin de retenir d’avance, l’argent nécessaire au paiement de cette marchandise”. Devant un tel pouvoir, les grévistes ne résistent que deux jours. Il reste qu’elles ont osé exprimer leur refus d’une diminution de salaire justifiée par une amélioration technique.
D’ailleurs, les ex-grévistes ne sont pas tout à fait matées puisque le 14 juillet, soit 4 jours après leur rentrée, elles sortent de l’usine et “parcourent les rues du village derrière une grosse caisse et un piston en chantant la Marseillaise. Le cortège grossit. Les habitants applaudissent à ce réveil de l’esprit de liberté. A midi, un banquet réunissait un grand nombre de citoyens et de citoyennes, puis à l’issue du banquet un grand bal populaire était organisé. Les esclaves pour une fois échappées à leurs chaînes s’en sont donné à cœur joie … Bravo les ouvrières de Jujurieux, sans le secours de personne, de vos frêles mains, vous avez secoué le joug qui vous opprimait”. Seules 120 ouvrières ont participé à ces actions, les autres ayant peur de faire une grève de pure solidarité, car elles n’étaient pas concernées par la diminution.

Steinlen, Un Apache
Les internes ne mènent pas de longues grèves, sauf lorsqu’elles sont impliquées dans une grève générale qui les soutient, car elles sont dépendantes des patrons pour leur logement. Ce sont les externes qui, plus libres, peuvent résister le plus longtemps. Ainsi, à Vizille en 1905, 200 ouvrières sont en grève pendant quatre mois, faisant preuve d’une “énergie peu commune parfois chez les hommes”.
Depuis longtemps déjà, les ouvrières, sous la direction de leur déléguée Lucie Baud, avaient des entrevues avec le patron au sujet du chômage qui sévissait dans l’usine. N’obtenant pas de résultats, elles décident la grève “à outrance”. Pour ce faire, elles organisent des soupes populaires. Les socialistes organisent de nombreux meetings de soutien avec la population. La première manifestation effraye grandement les notables de la ville qui demande protection au préfet. Le patron se plaint des manifestations qui se répètent quotidiennement : “Monsieur le Préfet. 8 avril 1905. J’ai l’honneur de vous confirmer ma lettre en date du 4 mars dernier. Depuis deux jours, sous prétexte de manifestations pacifiques, ont lieu dans Vizille des scènes de graves désordres qui menacent de tourner au tragique. Des agitateurs de toutes origines ont surexcité au plus haut point les grévistes de notre usine avec lesquelles se sont solidarisés les pires éléments de la population de Vizille. Le but évident de ces excès est de terroriser les quelques ouvriers et ouvrières qui travaillent encore dans l’usine. Le renouvellement des scènes qui ont eu lieu hier et avant-hier nous fait craindre de nouveaux conflits, graves, sanglants même. Il nous paraît incompatible avec le bon ordre d’autoriser des cortèges composés de gens ivres pour la plupart qui viennent la nuit briser nos vitres et nos clôtures et proférer à l’adresse de notre personnel des menaces de mort. Les manifestants d’hier soir s’étaient munis d’une poutre arrachée à nos clôtures et apportée d’une distance de plus d’un kilomètre dans l’intention évidente de s’en servir comme d’un bélier pour enfoncer la porte principale de l’usine. Ce projet, grâce à la présence du commissaire de police n’a pu être mis à exécution, mais un tel esprit nous fait craindre pour l’avenir de nouvelles violences”.
Le patron ne hâte pas la reprise, car il est dans une situation économique difficile. Il attend d’avoir un nombre de “renégates” suffisant pour organiser la reprise à ses conditions: “Le patron envoya la femme de son chauffeur et celle de son comptable racoler les ouvrières à domicile, dix-neuf se laissèrent séduire. Ces quelques ‘renégates’ décidèrent du sort de la grève, qui finit rapidement”.

Steinlen
Le racolage est très fréquent chez les campagnardes qui sont isolées du centre urbain de la grève. C’est pourquoi les gréviste de Voiron, en 1906, seront attentives à ne pas laisser les campagnardes livrées à elles-mêmes et aux mensonges patronaux.
Lucie Baud est chassée de Vizille. En même temps qu’elle, 150 des 200 grévistes ont été licenciées. Elle trouve du travail à Voiron en février 1906. En mars éclate la grève générale, qui vise à l’obtention d’un tarif uniforme au niveau local puis régional. C’est le syndicat du tissage mécanique de Lyon qui dirige la grève, Joseph Auda en tête, car le syndicat de Voiron ne date que de 1905. Il est donc faible, et ne compte qu’une centaine d’ouvrières et d’ouvriers sur 1 500, Le rôle d’Auda est ainsi défini: “Nous avons usé de notre droit de posséder parmi nous un conférencier, un professionnel de la soierie, capable de nous défendre et de prévenir les pièges que pouvait nous tendre le patronat”. Durant trois mois, les ouvrières occupent la rue. La presse réactionnaire ne reste pas muette devant cette prise de conscience de femmes:
Nous avons eu les immenses défilés des grévistes à travers nos rues comme partout et dans toutes les grèves. Derrière le drapeau rouge largement déployé, se prolonge le chaos étourdissant des chants révolutionnaires et d’autres plus orduriers. Cette violence de paroles est la seule que déploient nos manifestantes. Mais la fougue que les ouvrières mettent à proférer ces propos sanguinaires montre bien à quels dangers peut entraîner la condescendance coupable des pouvoirs publics envers ceux qui ont laissé s’acclimater comme principaux chants révolutionnaires ‘L’Internationale’, la ‘Carmagnole’ et le ‘Ça ira’, qui tendent à remplacer notre hymne national, ‘La Marseillaise’. Ces chants subversifs excitent tous les mauvais instincts de ces individus, leur insufflent la haine, semeuse de ruine, déforment le cœur en déprimant le cerveau. Les malheureuses qui les chantent ne réfléchissent certainement pas à la gravité des paroles qu’elles prononcent et elles ne se doutent pas en s’habituant à proférer ces chants inhumains, qu’elles font rougir leur humanité. Dans la bouche des femmes, dont la nature est faite de séduction, ces hymnes barbares transforment les plus belles d’entre elles en Viragos, en Furies repoussantes!
Les principales manifestations sont dirigées contre les jaunes. Le préfet envoie 3000 hommes de troupe (un par ouvrière), dont de nombreux dragons, pour protéger les usines: “A 9 heures du matin, l’aspect de la ville est lugubre. La gare est occupée militairement; de petits détachements sont postés aux carrefours des rues, des banques, de plusieurs magasins, les entrées de quelques maisons sont occupées militairement. Une centaine d’hommes sont massés sous le viaduc du chemin de fer; 400 dragons environ sont massés sur le Mail, prêts à charger au moindre signal. Toutes les usines sont occupées par des détachements importants ; des patrouilles de gendarmes et de dragons parcourent la ville”.

Valloton
Le 17 avril, a lieu une manifestation très violente, à la gare, où des jaunes devaient arriver. Les gendarmes tentent de disperser les manifestants. Des pétards et des pierres sont lancés contre eux, faisant un blessé. Mais l’objectif des grévistes est atteint, car les jaunes ne peuvent débarquer et sont obligées de passer la nuit dans le train avant de retourner chez elles. La manifestation était d’autant plus importante que le matin, les patrons ayant décidé la reprise avec des jaunes, toutes les corporations de Voiron, soit 10000 ouvriers, s’étaient mises en grève.
La manifestation du 1er mai est évidemment interdite, mais aura lieu. Un rendez-vous public est donné, mais les soldats s’y retrouvent seuls. Pendant ce temps, 2000 ouvriers se sont réunis dans un bois, par petits paquets, venus de Voiron et de Moirans. A 16 h, le cortège s’ébranle et descend vers un village, aux accents de l’Internationale. Toutes les routes menant à Voiron sont barrées, mais l’armée évite l’affrontement avec le bloc de la manifestation et laisse entrer les manifestants, par groupes de dix. Dans Voiron, les petits groupes sont chargés, et une violence féroce se déchaîne contre les femmes qui sont piétinées par des chevaux et grièvement blessées. Certaines sont pourchassées jusque dans la campagne. Pourtant, une action avait été tentée vers les soldats, et Lucie Baud avait été arrêtée “pour avoir lancé sur les troupiers des papillons les invitant à ne pas tirer”. Les conditions matérielles de l’hébergement auraient pu les révolter contre leurs gradés, elles les ont au contraire monté contre les grévistes. D’ailleurs, ces grévistes se moquent d’eux! Ainsi, le 5 mai décident-elles d’aller pique-niquer au nombre de 1500, mais par groupes de dix, en un lieu impossible d’accès pour les chevaux. Les dragons, furieux, sont obligés de rebrousser chemin.
Pourtant, un certain mécontentement régnait dans l’armée, mais il n’est pas apparu publiquement, mis à part les mauvais soldats qui préféraient l’ordinaire des grévistes au leur. Cependant, un chef de bataillon demande à ce qu’on évacue son unité qui s’agite. Les soldats se plaignent de ne rien faire, ce qui est ambigu, et se sentent nargués par la population. Ainsi, dès qu’une jaune paraît, il se trouve soudain 300 personnes à un carrefour pour la huer, sans que les soldats aient rien vu venir. De même, des cris hostiles sont poussés dans le dos des gendarmes, sans qu’ils en trouvent les auteurs. Après la reprise, les jaunes d’une usine restée à l’index se font insulter quotidiennement lorsqu’elles passent devant une autre usine, par les ouvrières qui quittent toutes leur travail pour se mettre aux fenêtres. La police est encore impuissante ici.
De nombreuses usines en grève combinaient internat et externat. L’usine Permezel employait de nombreuses Italiennes “réduites à ramasser dans les caisses à ordure les débris de légumes que jetaient leurs camarades françaises”. “Une d’elles, atteinte de tuberculose, mourut même au cours de cette grève, faute de soins: elle en était réduite à manger du pain trempé dans du vinaigre”. Elle était âgée de 16 ans. C’est Auda qui, Italien lui-même, pourra leur parler et faire inculper le patron.
La grève, réussite ouvrière, inséparable des luttes des immigrées italiennes, a permis la constitution de nombreux syndicats dans toute la région. Lucie Baud a donné plusieurs conférences à ce sujet: “C’est avec beaucoup d’à propos et d’esprit de suite, que la camarade Baud fit l’historique de la grève de Voiron et des faits qui l’ont émaillée et ont failli l’ensanglanter. Elle invite les ouvriers et ouvrières de Saint-Jean en Royans à imiter les ouvriers textiles voironnais et à s’organiser sérieusement dans leur syndicat”.
Le congrès de 1908 offre de nombreux aspects intéressants. Une fileuse de Saint-Hippolyte du Fort est présidente de l’Union régionale (le syndicat n’existe qu’au niveau régional). Il y a 150 délégués et déléguées du Gard, de l’Hérault et de l’Ardèche. La salle est composée de plus de 1 500 fileuses. Le congrès se déroule à la veille du renouvellement des primes à la sériciculture et à la filature. Ces primes étaient versées aux patrons afin de leur faire supporter les aléas de la conjoncture économique. Les fileuses, victimes plus que les patrons des crises, ne bénéficiaient d’aucun soutien de la part de l’État. Ces primes, versées quelle que soit la situation, correspondaient à 1 F 33 par fileuse, et les patrons ne payaient donc leurs ouvrières que 27 centimes. C’est pourquoi les fileuses demandent à être payées 2 F par jour. Les bénéfices s’élèvent à 2 à 3 F par ouvrière par jour, sans compter les amendes. La question des primes est au centre du congrès. Les patrons les touchaient même lorsque la fileuse enceinte était obligée de s’arrêter. Les ouvrières demandent à ce qu’elles soient versées à la fileuse pendant un mois avant et après l’accouchement. La maternité est mise en avant pour la justification des revendications. C’est pour avoir de beaux enfants et ne pas perpétuer une “race des pauvres”, que les fileuses réclament la journée de 8 heures, cinq jours par semaine, et de 6 heures le samedi. Mais ce n’est pas la seule raison : “Plus la journée est courte, et plus le travail est intense et de bonne qualité”… “On a remarqué d’ailleurs que c’est surtout dans les dernières heures du travail que les accidents se produisent”.
On trouve également l’argument du retour de la femme au foyer:
“La femme à l’atelier toute la journée, c’est le foyer éteint, l’intérieur nécessairement délaissé… Leur place est à la maison où leurs vertus de ménagères sauront bien souvent créer un milieu agréable et doux qui retiendra le mari que guette le cabaret”. Décrivant la double journée de la fileuse, elles en arrivent à la conclusion que leur “sexe est souvent dénommé à tort faible”. Même si les positions qu’on pourrait appeler “politiques” de ce syndicat ne sont pas révolutionnaires, au moins, les problèmes spécifiquement féminins y sont abordés.
Les Lyonnaises décident en 1914 de créer une “Ligue Féminine d’Action Syndicale”. Chaque syndicat comptant des femmes y envoie deux déléguées. La Ligue a pour but la syndicalisation des femmes à partir des problèmes féminins. De nombreux accents féministes s’en dégagent: critique du mariage où la femme doit “se prostituer légalement, se faire la domestique d’un homme qui souvent ne lui plaît pas”. Elle rend hommage aux féministes d’ailleurs, et considère son action comme complémentaire à la leur: “Émancipation qui ne consiste pas seulement à l’égalité des droits civiques, mais surtout à l’obtention d’une situation économique permettant à fa femme de subvenir par elle-même à ses propres besoins”… “Seules les femmes pourront faire partie de la Ligue”.
En 1914, les ouvrières en soie sont très syndicalisées. Mais les tisseuses, intégrées à des structures masculines de lutte, sont maintenues aux échelons inférieurs. On retrouve la soi-disant infériorité des femmes à l’intérieur des syndicats. Le féminisme n’a guère pénétré que chez quelques ouvrières lyonnaises. Chez les hommes, il n’en est pas question. Il est vrai que promouvoir l’expression des femmes dans le syndicat poserait quelques problèmes quand à leur docilité à la maison. Ce n’est peut-être pas un hasard si Lucie Baud est veuve et donc “chef de famille”.
Lip au féminin: “Pourquoi les problèmes spécifiques des femmes chez Lip ( et ailleurs): sous-qualification, sous-formation, peu de possibilités de promotion, difficulté de concilier vie familiale, tâches ménagères et vie militante, solitude des femmes de militants, etc … n’ont-ils pas été pris en considération durant ce fantastique échange d’idées qu’a réalisé notre conflit?”.

Lucie Baud: Les tisseuses de Vizille et de sa région. Mouvement socialiste, 1er juin 1908
Julien Turgan: Les grandes usines de France
Louis Reybaud: Etudes sur le régime des manufactures -les ouvriers en soie, 1859
Il ne faut pas trop chercher à établir des rapports directs entre notre présent et telle ou telle figure du passé. La sagesse officielle parle toujours des leçons du passé et nous invite à rechercher dans l’histoire des situations semblables à celles que nous vivons ou à suivre l’enchaînement des étapes qui conduisent du passé au présent afin d’y trouver des règles d’action. La politique du savoir que nous pratiquions aux Révoltes logiques était tout autre. Ce que nous cherchions dans l’histoire était des moments de rupture, des blocs de présent qui contredisaient précisément la vision évolutionniste qui cherche des leçons du passé. Plutôt que d’éclairer le présent par le passé, nous voulions jeter dans le présent des blocs de passé, comme des pavés, pour fracturer notre présent, y faire entendre des voix étranges et dissonantes, propres à ébranler les analyses dominantes, consensuelles, de ce présent et la vision de l’histoire qui les soutenait.
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