A la croisée, et au-delà:
-Du positivisme logique
-De la tradition puritaine
-De la French Theory
-De la réception occidentale du Bouddhisme Zen …
… Les avancées originales et conséquentes d’un théologien éminemment américain. Les contresens naturalistes qui guettent inévitablement (anarchie sacrée peut aussi bien être une expression libertarienne, et même nazie …) sont écartés de belle manière.
Adam S. Miller est mormon. Cette obédience ne transparaît que très épisodiquement dans son travail. On peut relever une sensibilité synergiste que la doctrine mormone a héritée des milieux protestants, mais que partagent aussi de nombreux courants de théologie libérale, y compris catholiques et orthodoxes, dans la lignée d’Irénée de Lyon.
Une approche récente de la grâce radicalise l’immanence au point d’éliminer toute transcendance au sens traditionnel d’une réalité fondatrice au-delà, derrière ou sous le réel commun. Le philosophe américain Adam S. Miller développe ainsi une théorie de la grâce spéculative qu’il qualifie de grâce immanente et qui s’inspire de la tradition théologique (notamment par une lecture herméneutique des chapitres 1 à 8 de l’Épître aux Romains), tout en s’intégrant dans le cadre conceptuel de philosophes français contemporains.

Hans Hofmann
Penser la grâce constitue pour Miller un défi à la fois théologique et anthropologique. Si Dieu existe, il est indispensable de penser la proximité (nearness) de sa grâce. Or, si Dieu est mort, la question de cette grâce proche ne disparaît pas pour autant, puisque la vie est plus que vie animale seulement dans la mesure où la grâce intervient de manière palpable.
La grâce, en effet, est à comprendre comme la qualité de quelque chose d’authentiquement (genuinely) neuf, la promesse que les choses ne restent pas nécessairement telles qu’elles sont. Se référant à la proclamation du Royaume de Dieu par Jésus, Miller rappelle que la conjonction de la grâce et de la nouveauté est profondément chrétienne; elle est illustrée par l’appel à la repentance et l’annonce du pardon du péché ou encore par l’amour des ennemis qui interrompt les cycles de violence. Dans l’anarchie sacrée du Royaume, un renversement fascinant a lieu. La grâce casse la rigidité causale du monde. Pour le dire autrement: sans la grâce, le monde est une machine, la société un mécanisme de sélection et l’humain un robot vivant.
Or, comment penser la grâce, dans les conditions de plausibilité contemporaines, comme relevant non d’un monde surnaturel au-delà du nôtre mais de l’immanence? Et comment éviter en même temps que la grâce ne se réduise à un supplément d’âme dans un monde foncièrement pareil à lui-même? La solution devra se situer entre les pièges de l’obscurity surnaturelle et de la banality d’un monde refermé sur la variation du même. Non, la grâce ne descend pas du ciel (une idée mythique dépassée) mais, oui, la grâce est effectivement présente, actuelle, dans un monde qui permet et atteste la nouveauté.

Joan Mitchell
On voit que Miller veut dépasser deux représentations modernes traditionnellement inconciliables mais obsolètes l’une et l’autre: un dualisme philosophique et spirituel (ciel et terre, esprit et matière, sujet et objet) et un monisme, matérialiste et déterministe en l’occurrence, où l’enchaînement des causes abolit toute liberté réelle et toute nouveauté réelle. Entre un monde ouvert, mais qui n’est que fuite vers un espace imaginaire, et un monde fermé mais qui nie la grâce de la nouveauté pourtant manifeste, Miller et les philosophes sur lesquels il s’appuie, cherchent une troisième voie.
Son modèle est le messianisme de l’apôtre Paul (dont il interprète en détail un texte majeur, les chapitres 1 à 8 de l’Épître aux Romains). Si l’on oublie un instant qu’il s’agit d’un penseur du christianisme primitif pour en faire notre contemporain, Paul est traditionnel dans l’affirmation d’une instance transcendante de laquelle émane la grâce (le Père, le Christ ressuscité, l’Esprit). Mais il est très proche de préoccupations contemporaines lorsque sa confession de la venue effective (et non seulement promise) du Messie se heurte à deux difficultés qui sont autant de tentations: la marche du monde continue comme si rien ne s’était passé (c’est son problème à lui de la banality); la perspective du retour du Christ permettrait d’imaginer la réalisation fracassante du monde nouveau, messianique, sur lequel porte l’espérance (c’est sa tentation à lui de l’obscurity). Or, il développe dans sa pensée et sa spiritualité l’actualité de la grâce, et ce dans le cadre immanent du monde présent.

Joan Mitchell
En suivant pas à pas l’argumentation de Miller, on saisit deux points cruciaux dans sa lecture du texte paulinien. Premièrement, la révélation de la grâce et la révélation de la colère de Dieu sont une seule et même révélation. C’est le même monde, la même vie, la même histoire qui apparaissent, devant Dieu, comme une grâce reçue dans la confiance ou comme une humiliation inadmissible interprétée comme une expression de la colère divine.
C’est la reconnaissance de notre statut de créature qui fait apparaître la droiture de Dieu [dikaïosyné théou, the Righteousness of God] sous le jour de la grâce, alors que son refus dans la honte la révèle sous le jour de la colère. Le jugement est immanent: nous nous condamnons nous-mêmes en méprisant la grâce d’exister. Le péché consiste à maudire la grâce de notre être-créé. Et la loi (divine) peut devenir l’instrument du péché puisqu’elle atteste, de manière vexante, le manque d’autonomie réelle qui nous caractérise.
Deuxièmement, dans l’interprétation de la grâce, la distinction entre la création et le salut est abolie. En effet, la grâce se manifeste d’abord dans le don de l’existence que nous avons reçue, ensuite dans l’engagement inconditionnel du Créateur dans la relation ainsi établie. La croix et la résurrection ne sont pas qualitativement différentes de la création, mais elles attestent définitivement la droiture de Dieu, son engagement inconditionnel en faveur de toute la création. Un argument d’ordre théologique qui me semble avoir du poids est le suivant: la grâce ne répond pas au péché (comme si elle en dépendait), elle le précède et le dépasse.

Willem de Kooning
Deux millénaires plus tard, dans un contexte d’immanence radicale, le défi consiste à penser le don de la grâce sans Donneur transcendant (c’est l’apport de Marion) et l’infinité actuelle de la grâce -pourtant toujours immanente (c’est la piste ouverte par Badiou en référence à la théorie des ensembles du mathématicien Georg Cantor).
Dans son deuxième livre sur le sujet, Speculative Grace, Miller développe un projet similaire, mais cette fois en dialogue avec Bruno Latour (1947-2022). Dans ce cadre de pensée, le défi de la grâce immanente se radicalise par la perte d’un monde unifié. Latour critique les pensées de l’unitotalité car elles sont toujours conspiratives: elles supposent une cohésion secrète assurée, derrière les objets, soit par une puissance divine transcendante, soit par des quasi-divinités épistémologiques (p. ex. la raison transcendantale kantienne) ou scientifiques (p. ex. l’aspiration de la physique des particules à l’unification des forces fondamentales à l’intérieur de ce qu’elle considère comme un univers).

Joan Mitchell
Contre la prétention à la validité universelle de ces conspirations menées par des facteurs ou des agents sous-jacents, Latour argumente par ce qu’il appelle le principe d’irréduction.
Quelle erreur d’avor opposé l’affirmation du Multiple et la célébration de l’Unique: ils se présupposent l’un l’autre, le monde est déjà un plurivers -il y a beaucoup d’autres mondes, et ils sont en celui-ci. Le Monde est fait d’une multitude d’objets qui sont autant de sujets car toutes les interrelations sont faites de négociations réciproques, ouvertes et toujours à reprendre (ce qui n’exclut pas des stabilités relatives). Et les choses aussi ont une voix (que des prothèses diverses permettent d’entendre, par exemple des techniques de laboratoire). La théorie de l’acteur-réseau fait fi des distinctions classiques entre les personnes et les choses, le vivant et l’inerte, le macroscopique et le microscopique, et surtout: la nature et la culture. Et elle privilégie, en termes de structure, le réseau à la hiérarchie.
Que devient la grâce dans ce monde où tout est lié par des interactions et où, pour exister, il faut constamment trouver un équilibre entre la disponibilité et la résistance à autrui [resistant availability dans le langage de Miller]? Tout objet se livre, en quelque sorte, en entrant dans les enchaînements qui le relient à d’autres objets; sans ces liens, il perd sa pertinence, son agency. Mais du fait d’entrer en relation, l’objet risque de se réduire aux objets auxquels il est relié. Une part de résistance est donc nécessaire pour que l’objet continue d’exister: every object is resistent to equivalence; objects are trouble-makers.
On peut dire que dans cette conception, la grâce première et exemplaire est celle d’exister (et de durer), d’être soi d’une certaine manière: idée cohérente avec la manière dont Miller fusionnait, dans son livre précédent, la grâce de la création et la grâce du salut.

De Kooning
La grâce est plus fondamentale que Dieu lui-même. Elle est à la fois travail (work) et souffrance (suffering), pour tous les objets, pour Dieu aussi. Elle est travail dans l’inlassable constitution même des objets. Et elle est souffrance puisque les objets doivent souffrir autant (passivement) leur mise à contribution par d’autres objets (dans la disponibilité) que (activement) la résistance à d’autres objets, leur art de se maintenir dans la relation. La grâce a donc affaire à ce qui est tout près: au travail et à la souffrance qui constituent (établissent et font durer et vivre) les objets-sujets.
En passant de l’abstraction philosophique à une splendide passion théologique, Miller s’engage dans un plaidoyer en faveur de la concentration de la religion sur ce qui est tout près. Le mot ordinary revient régulièrement: la religion investit dans ce qui est commun; Dieu lui-même a toujours insisté non sur la bonne doctrine mais sur la place centrale du plus petit, du commun, de ce qui relève de l’ordinaire et du populaire, des opprimés et des pauvres. La révélation consiste non à s’évader dans des mondes lointains, mais à découvrir la grâce invisible de ce qui était déjà donné. Sinon nous sommes dans le péché qui rejette la grâce telle qu’elle est engagée avec les objets. Simulant l’autosuffisance, le péché provoque l’isolement.
L’antidote est la foi-confiance: en étant confiants (faithful) et en persistant dans la fidélité, nous vivons la présence de la grâce qui se dévoile. L’attention joue donc un rôle important dans la religion -attention à la respiration par exemple et à la multitude d’objets impliqués par le travail et la souffrance de l’activité respiratoire: en y étant attentifs, nous redistribuons l’opération (agency) de tant d’objets avec lesquels nous entrons en interaction.

Joan Mitchell
Au terme de mon exposé, je tiens à faire ressortir une différence significative du profil de la grâce: dans le premier livre que Miller consacre au sujet, la grâce est très étroitement articulée avec la nouveauté (novelty). Elle est une force anti-déterministe et novatrice. C’est le cas aussi dans le second livre, mais avec un déplacement révélateur de l’accent: la grâce devient également, et très nettement, une force anti-chaos de régularité et de fidélité. La grâce apparaît lorsqu’au lieu de nous éloigner, de nous évader, nous nous exposons à la disponibilité résistante des objets, lorsque nous participons au travail et à la souffrance qui les font exister et durer.
Je propose la définition théologique suivante de la grâce: la nouveauté et la fidélité du don et du charme dans les reprises de la vie. Nous avons relevé l’importance complémentaire de la nouveauté et de la fidélité. Car la grâce est une force anti-loi et une force anti-chaos. Dans un monde fermé, une vie recourbée sur elle-même, dans les cycles qui tournent à vide sous le poids de la nécessité, la grâce fait irruption et change la donne. Son assimilation au Royaume de Dieu, plausible par le rapprochement des évangiles et du corpus paulinien, accentue cet aspect de la merveille du neuf et du renversement attendu et inattendu du monde tel qu’il est.
Or, le Dieu qui vient est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, de Sarah, de Rebecca, de Léa et de Rachel. La grâce habite les souvenirs et les réconciliations, le retour des saisons, les vies partagées dans la durée, les dons réciproques entre les générations.

Willem de Kooning
En parlant des reprises de la vie, j’esquisse la synthèse des deux aspects de la nouveauté et de la fidélité. Un terme technique intéressant serait celui d’itération. Initialement, l’itération consiste en l’application répétitive de la même opération mathématique sur une structure donnée. Au fil du temps, l’itération est devenue un concept exprimant moins la répétition que la reprise adaptative d’un processus. Dans la construction d’une machine par exemple, l’itération signifie l’affinement de la conception et de son exécution en fonction des retours d’expérience obtenus. En pédagogie, l’itération désigne le fait de réessayer et de refaire plusieurs fois en apprenant une méthode ou une technique.
La vie est itérative. Elle n’est pas éternel retour du même ni bouleversement constant par l’imprévisible. La grâce intègre la nouveauté dans la fidélité et c’est ainsi que, contre l’étouffement déterministe et contre l’éclatement chaotique, elle met de la vie dans la vie.