Si nous voulons mettre en question le monde, nous ne devons pas seulement nous définir contre les démarches conservatrices ou neutres. Nous devons aussi nous méfier de certaines formes d’expression de la critique.
Car il existe ce que l’on peut appeler des critiques systémiques, c’est- à-dire des énoncés qui, malgré les apparences et malgré les intentions de leurs locuteurs, s’inscrivent dans les systèmes qu’ils croient dénoncer et les renforcent. Il y a des discours qui, tout en étant critiques et véridiques, constituent des ruses de la raison conservatrice.
Pour aborder cette question difficile, je voudrais m’appuyer sur certaines analyses développées par Michel Foucault à la fin de Surveiller et Punir. Dans l’avant-dernier chapitre du livre, intitulé Illégalismes et délinquance, Foucault fait en effet une remarque importante. Il note que l’histoire de la prison est indissociable de l’histoire de sa critique. La critique de la prison est née en même temps que la prison: tout de suite, à peine apparue, la prison a été dénoncée comme le grand échec de la Justice pénale.
Plus remarquable encore, les modalités de dénonciation de la prison telles qu’elles ont pris forme dès les années 1820 sont reconduites depuis presque sans aucun changement. Foucault mentionne quelques-uns de ces énoncés que l’on ne cesse de répéter: Les prisons ne diminuent pas le taux de criminalité, La détention provoque la récidive, La prison ne peut manquer de fabriquer des délinquants, Les conditions qui sont faites aux détenus libérés les condamnent fatalement à la récidive, et ainsi de suite: Mot à mot, d’un siècle à l’autre, les mêmes propositions fondamentales se répètent. Ces formulations représentent, aujourd’hui encore, l’essentiel de ce qui est dit, par les sciences sociales ou la théorie dite critique, sur la prison et ses échecs.

Cuba
L’apparition simultanée de la prison et de la critique de la prison et le fait que la réitération des énoncés critiques n’empêche pas la reproduction de l’institution à travers le temps amènent Foucault à poser une question: est-ce que les discours dénonciateurs ne feraient pas au fond, et à leur insu, partie du même système que la réalité qu’ils dénoncent, en sorte que leur circulation ne met pas celle-ci en cause mais participe de son inertie?
La prison, sa critique et sa réforme ne formeraient pas trois moments séparés et successifs. Ils seraient les éléments d’un même bloc discursif et historique.
Foucault s’emploie alors à montrer en quoi la critique de la prison est isomorphe au fonctionnement de l’univers carcéral. Elle se déploie à l’intérieur de l’idéologie de la prison; elle ratifie la représentation de sa fonction officielle, de ses valeurs, de son socle discursif. Elle partage sa façon de définir ce qui constitue un échec ou un défaut de l’institution. Elle parle le même langage que la prison. Si la prison et la critique de la prison se reproduisent avec la même immobilité, c’est parce qu’elles font toutes deux parties d’un même dispositif qui les produit ensemble, et au sein duquel elles se renforcent mutuellement: le système carcéral.
Le système carcéral joint en une même figure des discours et des architectures, des règlements coercitifs et des propositions scientifiques, des effets sociaux réels et des utopies invincibles.
Dans le cadre d’une réflexion sur la pratique intellectuelle et savante, il est important de prendre au sérieux l’idée selon laquelle les diagnostics que Foucault épingle comme complices de la prison sont à la fois critiques et vrais. Leurs auteurs peuvent penser que, en les énonçant, ils participent d’un projet de mise en question scientifique de la prison et de la condition carcérale. Ces énoncés sont néanmoins complices de l’institution et de l’ordre social qu’ils croient dénoncer.

Prison d’Autun, 1852
Désaffecté, le panoptisme? Non, numérisé, miniaturisé, proliférant …
Élaborer une connaissance oppositionnelle de la prison suppose dès lors de rompre avec ces modalités d’énonciation de la critique. Pour ce faire, il est nécessaire d’élaborer des analyses qui ne se limitent pas à prendre pour objet cette réalité spécifique qu’est la prison mais qui vont au contraire penser en termes de système, de totalité, et réinscrire la prison à l’intérieur d’une économie générale des pouvoirs. Il faut reconstituer ce que Foucault appelle le système carcéral, ce qui permet de resignifier la réalité, et de comprendre que ce que la prison et les critiques de la prison s’accordent à désigner comme des échecs représente en fait l’une des fonctions de l’institution dans le cadre d’une gestion disciplinaire des vies.
Lorsque l’on remonte au niveau d’une analyse du système carcéral, on accède à une compréhension nouvelle de ce à quoi sert la prison. Quelles sont ses fonctions objectives? Produire de la récidive, créer un milieu délinquant contrôlé, façonner l’individu déviant comme identité spécifique, bref, aménager les transgressions des lois dans une tactique générale des assujettissements.
Ce qu’un point de vue local et isolé perçoit comme des échecs de la prison apparaît au contraire à un point de vue systématique comme le mode de fonctionnement normal des pouvoirs disciplinaires lorsqu’ils s’appliquent en ce point précis. D’un côté, nous avons un énoncé critique mais fonctionnel par rapport à la prison; de l’autre, une connaissance oppositionnelle par rapport au système carcéral et aux pouvoirs disciplinaires.
Quelles leçons peut-on tirer de ces analyses? Que tout discours véridique et critique n’est pas nécessairement oppositionnel. Il existe des discours vrais, qui se pensent comme critiques, et qui le sont en un sens, mais qui fonctionnent néanmoins à l’intérieur d’un système de pouvoir.
Dire, et prouver avec des statistiques ou des entretiens, que la prison ne réhabilite pas, c’est, en effet, dire quelque chose de vrai et de critique. Mais ces caractéristiques ne suffisent pas pour accorder une valeur à ces énoncés dans le cadre d’une réflexion sur les sciences sociales, la philosophie ou la théorie. Car ces énoncés ne vont pas assez loin: en n’étant pas réinscrits et resignifiés à l’intérieur d’une analyse du système carcéral et de sa fonction objective, ils constituent une manière de faire fonctionner ce système, de le reproduire en reconduisant et réinstituant, à chaque phrase, les valeurs qui sont à la base de son fonctionnement (réhabilitation, récidive, rééducation, correction, etc …). Ils représentent de ce point de vue une formation discursive inscrite dans le système des pouvoirs dont la prison est, elle aussi, l’une des manifestations.
L’exigence éthique de mettre en question le monde doit nous conduire à produire des études qui pensent en termes de totalités et à rompre avec toute forme de projet local, isolé ou spécialisé. Si l’on n’intègre par les réalités spécifiques dans des systèmes généraux inconscients et cachés qui les déterminent, qui nous déterminent, et où elles prennent un sens différent de leur sens apparent, alors les connaissances que nous produirons auront beau être vraies et même critiques, elles n’en seront pas moins, par rapport aux systèmes des pouvoirs, fonctionnelles.
Lier la démarche oppositionnelle et le concept de totalité conduit à retrouver l’idée d’Adorno selon laquelle la notion de système est essentielle car elle permet de saisir le sens caché des faits qui n’apparaît pas en eux. C’est pour la même raison que Horkheimer opposait à la recherche traditionnelle qui se définit comme spécialisée l’attitude globalisante qui, elle, prend immédiatement la société elle-même pour objet. Ne pas penser en termes de totalité revient selon Horkheimer à se condamner à percevoir ce qui ne va pas dans le monde comme des défauts à corriger. Mais remonter à la totalité permet à l’inverse de resignifier ces défauts et de les faire apparaître comme liés de façon nécessaire à toute l’organisation de l’édifice social ou comme un produit de la structure sociale. La recherche traditionnelle veut améliorer ce qui est -c’est-à- dire conserver ce qui est. Quelles que soient ses intentions, elle est condamnée à voir sa portée limitée à cette option. La théorie oppositionnelle (Horkheimer dit critique) veut exercer une action transformatrice.
Indexer la production intellectuelle à une préoccupation politique ne conduit donc pas du tout, contrairement à une objection que l’on entend parfois, à risquer de déserter le terrain conceptuel ou de diminuer le niveau d’exigence à cause d’une tentation idéologique ou d’un refus de la pensée au nom de la bataille. C’est même exactement l’inverse. Ce sont les démarches conservatrices qui n’ont pas besoin de concepts puisqu’elles ratifient le monde tel qu’il va et tel qu’il se livre à l’expérience. C’est la description sans concept qui est liée à la conservation du monde.