Théorie et pratique du collectivisme oligarchique

La censure bâillonne, elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue … Le libéralisme fonde son pouvoir sur l’absence de censure, mais il a recours à l’abus de langage. Le discours qui étalonne la valeur des mots, le vide en fait de sens -d’où une inflation verbale qui ruine la communication à l’intérieur de la collectivité et par là-même la censure … Il faut créer le mot de sensure, qui par rapport à censure indique la privation de sens et non de parole … Et le culte de l’information raffine encore cette privation en ayant l’air de nous gaver de savoir.

L’outrage aux mots, Bernard Noël

Le consensus construit un monde commun, défini par la loi du marché et du profit. Il ne définit la construction de l’État, des États, qu’en définissant en amont les rapports entre les États et des institutions supra-étatiques. Ces institutions supra-étatiques sont elles-mêmes inséparables des institutions financières internationales, qui in fine définissent la part de pouvoir des États, et la façon dont le gouvernement des États répercute dans leur nation les conséquences de l’ordre du monde: à savoir la destruction des systèmes de solidarité, de protection et de sécurité sociale, la précarisation, la liquidation ou la privatisation, quand c’est rentable, de ce qui était le domaine commun.

Le consensus est la construction d’une logique globale de la domination. On peut dire que l’Europe est une forme de capitalisme qui n’avait jamais existé avant.

Le consensus est du même coup une configuration du monde commun comme un monde du nécessaire, d’une nécessité qui échappe donc au pouvoir de ceux qui y vivent. Si le consensus est cet ensemble d’opérations étatiques dont je parlais, il est aussi la fabrication des évidences du monde sensible au sein desquelles ces opérations peuvent s’effectuer sans trop de trouble -en particulier la construction médiatique à laquelle collaborent aussi bien les intellectuels, les historiens, les sociologues, les philosophes universitaires, les journalistes de télé et des quotidiens.

Cela veut dire la construction d’un monde commun où la dimension du conflit est remplacée par le rapport de la connaissance à l’ignorance. Fait partie du consensus cette construction du système global de l’information, du savoir, comme une sorte de triomphe de la logique pédagogique, où chaque évènement, chaque chose qui arrive doit être présentée comme quelque chose à interpréter.

Il ne s’agit pas du tout de noyer les gens sous un flot d’images et de simulations, mais de leur présenter au contraire chaque chose qui se passe comme quelque chose qui leur est dérobé, à laquelle ils n’ont pas accès, qu’il faut leur expliquer, leur décrypter. Cette représentation du monde commun en majore l’opacité, et pose à la fois la nécessité d’un gouvernement d’experts, et la nécessité d’être constamment mis en possession des clés de ce qui se passe. C’est ce qu’on appelle parfois le retour aux Lumières …

L’ordre policier se construit comme ce qui n’a plus en face de soi d’instances conflictuelles légitimes mais seulement des actes erratiques, maladifs, criminels et autres. L’achèvement de l’ordre policier est le fait que tout ce qui n’est pas pris dans le système devient une affaire de marginalité, de migration, de pathologie, de délinquance, de complotisme, de terrorisme … Du même coup, l’ordre consensuel est obligé de se doter d’instruments de police renforcés pour contrôler les marges et les fuites qu’il ne cesse de créer.

Quand on parle d’épistémocratie, on définit un des aspects du processus, à savoir la légitimation croissante des formes de gouvernement par la science, y compris dans cette situation absurde où tout le monde voit bien qu’on obéit à des normes dites scientifiques dont on voit par ailleurs qu’elles sont inopérantes, et éventuellement manipulées par des escrocs. Tout le monde voit bien que Sarkozy ne connaissait rien à l’économie, qu’il se reposait sur des vérités économiques qu’on croyait éternelles il y a dix ans et qui se sont effondrées, qu’il se battait pour maintenir une note donnée par des agences composées de financiers eux-mêmes largement corrompus. L’épistémocratie désigne cette représentation du pouvoir qui est nécessaire à son fonctionnement, pas l’effectivité d’un gouvernement de la science sur le modèle platonicien, tel que le rêvent encore quelques énarques compétents, naïfs et honnêtes.

Campagne de publicité pour BFM TV, en rêve

Il faut cependant éviter de substantialiser la police. Il existe un état des rapports entre police et politique, un état d’avancée de la politique, qui fait que nous avons en Europe des conditions de vie meilleures que d’autres. Il existe des critères très simples, on peut penser à la corruption. On sait qu’il existe des États où on ne peut rien avoir sans payer l’agent de police, le fonctionnaire concerné, etc … Le fait de vivre dans des États où l’administration à la base n’est pas systématiquement corrompue est extrêmement important. Mais cela ne définit pas une bonne police. Cela définit un état favorable des rapports entre des logiques contradictoires, un système de contraintes pour les pratiques gouvernementales. Savoir si la réaction normale quand les gens descendent dans la rue est de tirer sur eux, ou au contraire d’éviter de tirer, c’est un critère qui permet de distinguer l’état de ces rapports.

Jacques Rancière

Roland Topor

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