3 En enfer, les voix des morts redisent à l’infini les faits d’un passé qui ne peut plus changer …

L’histoire pourrait ne pas être à l’abandon, si jamais certaines vieilleries religieuses se trouvaient être vraies. Mais rien n’est moins sûr et en attendant, dans un présent plutôt attristé par ces débris d’hypothèses, les personnages subissent comme ils peuvent un passé dégénéré et surtout un passé littéraire surabondant. Seuls sur la scène au début du deuxième acte, Vladimir et Estragon n’osent pas se taire de peur d’entendre toutes les voix mortes.

Ce sont en premier lieu les voix des morts dans l’enfer de Dante, redisant à l’infini les faits d’un passé qui ne peut plus changer, d’un temps qu’il est impossible de racheter. Le dialogue des clowns constitue même un commentaire pénétrant de L’Enfer:

Vladimir. -Que disent-elles ?

Estragon. Elles parlent de leur vie.

Vladimir. Il ne leur suffit pas d’avoir vécu.

Estragon. -Il faut qu’elles en parlent.

Vladimir. -Il ne leur suffit pas d’être mortes.

Estragon. Ce n’est pas assez.

Cette présence de LEnfer n’est pas sans importance. Elle rapproche de nouveau Beckett et Eliot, chez qui on passe souvent par les lieux et les paroles mêmes de Dante. Ce sont des citations de L’Enfer qui suggèrent dans La terre vaine l’arrière-fond infernal des cités terrestres. Même dans les Quatre quatuors on peut se trouver au milieu du che­min dans la célèbre forêt obscure, et reconnaître, dans un ancien maître mort rencontré au hasard d’une rue, le Brunetto Latini du chant 15 . On sait que pour Eliot l’exemple de la Commedia était déterminant, et il ne faudrait pas limiter son influence multiple, mais on comprend la pertinence pour Bec­kett, et peut-être aussi un peu pour notre siècle, d’un enfer four­millant de damnés qui parlent et se racontent. On comprend aussi pourquoi Prufrock entendait déjà dans l’épigraphe de son poème, et semble avoir emprunté pour le poème lui-même, la voix morte de Guido da Montefeltro (chant 27), dont les paroles sont horriblement entravées (par la flamme qui l’empri­sonne) comme le sont partout les paroles d’Eliot et de Beckett.

Mais toutes les voix mortes, ne seraient-elles pas aussi les voix des écrivains morts, qui parlent toutes ensemble dans La terre vaine et qui reviennent dans En attendant Godot? La preuve qu’Estragon et Vladimir ont pensé, c’est le fait qu’ils sont environnés de restes mortels: Ces cadavres … Ces ossements … Un charnier, un charnier.

Ils voient que les pensées meurent tout au long d’une vie humaine si elles ne réussissent pas à épouser ou à créer un réel; que l’activité de l’intelligence a besoin d’un monde intelligible, et peut-être même intelligent, sous peine de dépérir dans le vide. Et leurs pensées sont pour l’essentiel celles des autres, des réflexions qui leur sont venues à la lecture d’un grand nombre de textes.

Les ossements ressemblent aux fragments et aux images brisées qui jonchent la terre vaine: ce sont des restes de culture, des cassures d’histoire, les idées mortes qui demeurent après la Pensée des hommes.

Il est vrai que certaines citations fonctionnent bien, dans le sens qu’elles collent au texte et introduisent même une signi­fication supplémentaire. Quand Estragon se nomme devant Pozzo: Catulle, et que Pozzo, qui n’a pas écouté, se sou­vient de ce que lui-même disait: Ah oui, la nuit, le spectateur peut faire le rapprochement et se rappeler le passage le plus célèbre de Catulle dans la cinquième de ses poésies: Nobis cum semel occidit brevis lux/Nox est perpetua una dormienda, Nous, quand une fois est morte notre brève lumière, il nous faut dormir une seule et même nuit éternelle. Si Lucky introduit un vers de Verlaine: Mettront à la fin le feu aux poutres assavoir porteront l’enfer aux nues si bleues par moments encore aujourd’hui et calmes si calmes … La barbe les flammes les pleurs les pierres si bleues si calmes …, c’est pour qu’on retrouve le vers pré­cédent: Le ciel est, par-dessus le toit … (Sagesse, III, 6).

S’il se réfère, dans la version anglaise de la pièce, aux labours lost, aux peines perdues, de Steinweg et Peterman, c’est pour faire penser, au moyen de l’ordre inusité des mots, à Love’s Labours Lost de Shakespeare. Vladimir ayant cité imparfaitement, encore une fois dans la traduction anglaise, le livre des Proverbes: Hope deferred maketh the something sick (un espoir différé rend le machin malade), le lecteur qui se reporte au texte trouve que le machin, c’est le cœur, et que le verset continue: Mais un désir accompli est un arbre de vie (13, 12). Se profilent ainsi derrière les paroles des personnages et en retrait de ce que dit ouvertement la pièce: la nuit éter­nelle, le ciel, l’amour, le cœur, l’arbre de vie. Que Vladimir se tourne vers l’Ancien Testament pour pouvoir réfléchir, comme c’est le cas, à son problème urinaire, est conforme en outre au désir de la pièce d’impliquer les choses les plus graves -ici, l’espoir- dans les vulgarités de la vie des hommes, et de créer des perspectives grotesques pour railler la solennité de la pen­sée, le sérieux des aspirations humaines.

L’Innommable mesure ainsi la distance qui le sépare du Commencement, et se réveille dans un maintenant sans sub­stance, qui ne sera pas pour lui une origine et où il n’y a ni ange ni dieu pour répondre à ses questions. La fin lui est refu­sée aussi.

Déjà dans les dernières pages de Molloy, Moran fut préoccupé par certaines questions d’ordre théologique, dont celle-ci: L’antéchrist combien de temps va-t-il nous faire poireauter encore? C’était considérer l’attente dans une perspective, en l’occurrence, tout à fait orthodoxe, mais où priment néanmoins le sinistre et le burlesque. Une forme hypo­thétique pour l’histoire est esquissée et en même temps effacée, pour devenir un simple rêve, que l’esprit exige. L’Innommable vise moins haut. S’il invente une histoire de tâche à accomplir, c’est en partie dans l’espoir de se croire quelque part, mou­vant, entre un commencement et une fin. Il cherche les conditions minimums d’une attente valable dans l’histoire, et touche à un besoin fondamental des hommes: être quelque part et aller quelque part, avoir un lieu et un sens. Hors du rêve, il retombe dans un devenir inexpliqué, ne pouvant ni rayer le passé, ni instituer un commencement véritable, ni envisager une vraie fin: Je suis obligé de parler … Le plus simple serait de ne pas commencer. Mais je suis obligé de commencer. C’est-à-dire que je suis obligé de continuer.

Nous habitons, c’est notre malheur, un monde intermi­nable, où les choses ne cessent pas, et nous ne pouvons pas faire taire notre voix puisque le langage qui nous habite est intarissable. En l’absence d’une Fin comme d’un Commence­ment, les discours des hommes s’accumulent autant que les jours et les années.

Devant la pensée extrême de Beckett, on pourrait conclure que chez lui effectivement, l’écriture n’est qu’une amère folie. Mais peut-être faut-il vraiment que tout s’épuise, pendant notre attente à travers l’histoire, et le langage a-t-il un rôle à jouer dans cet épuise­ment. On dirait que l’histoire est le site de nos secrets, et qu’il faut les divulguer. Eliot avait déjà demandé, dans un vers célèbre de Gerontion: After such knowledge, what forgiveness? Après un tel savoir, quel pardon? L’histoire, c’est ce que nous avons fait -l’histoire, c’est nous- et si nous savons ces choses-là, par le fait de manger, de continuer de manger et de ne pouvoir éviter de manger le fruit de l’arbre de la connais­sance du bien et du mal, c’est que nous avons pénétré dans un monde exclu de l’innocence et incapable en lui-même de par­donner.

Parler, écrire, de siècle en siècle, de millénaire en mil­lénaire, c’est extraire lentement tout ce qu’il y a en nous et qui n’a pas encore été dit. La littérature dans cette perspective -à laquelle il conviendrait, bien évidemment, d’en ajouter d’autres- est une sorte de confession universelle et continue. Il est difficile de ne pas croire, en effet, qu’il y a l’histoire parce que le monde est déchu, même si on rejette l’idée d’une chute réelle et qu’on préfère rester sans explication devant la mort, la souffrance, la guerre. On dit qu’un peuple heureux n’a pas d’histoire; l’histoire existe du fait que les peuples ne sont pas heureux. La perspective de Beckett répond au moins à la réalité de cette déchéance, et cherche à la résoudre sans tomber ni dans le césaro-papisme ni dans un optimisme pernicieux.

Sir Michael

Andy

A suivre …