3 La Mère des démons, renversée dans la boue, pétrifiée

Quand les galles ne sont plus qu’un lointain souvenir, des éléments hérités du rituel politique, et en particulier la procession de l’image cultuelle, subsistent encore longtemps, liés à une déesse que l’Antiquité tardive et chrétienne s’évertue à appeler Bérécynthia.

Les Acta Sanctorum, à la date du 22 août, rapportent que la population d’Autun, chez les Éduens, avait une vénération toute particulière pour cette Mère des dieux devenue mère des démons, mater demonorum, à côté d’Apollon et de Diane. Au cours d’une procession où l’idole de Bérécynthia était promenée sur un char à travers les rues de la ville, au milieu de la foule, Symphorien refusa de participer à la fête et fut traduit devant le magistrat municipal Héraclius. Il se proclama chrétien, refusant d’adorer une image démoniaque et proposant même, en demandant avec ironie l’accord du magistrat, de la réduire en poussière. On le conduisait au supplice quand sa mère vénérable, d’une voix sentencieuse, du haut du mur d’enceinte se mit à l’admonester, l’appelant par son nom: Élève ton cœur, mon fils, la vie ne t’est pas retirée, elle se transforme pour nous [chrétiens] en une existence meilleure.

XVIéme siècle, Claudie Quinte, une belle et honnête femme, comme aurait dit Montaigne

L’apparition de la mère humaine au moment de la victoire apparente de la Mère des dieux n’est pas fortuite, ni la précision du lieu de la scène. Substituant son rôle de guide humain et spirituel à celui de la vieille divinité protectrice de la cité, la mère de Symphorien se manifeste au moment du martyre, depuis la muraille de la ville; cette allusion à un attribut essentiel de la déesse -la couronne crénelée- donne à son intervention humaine un caractère de revendication épiphanique: la mère chrétienne apparaît ici comme le substitut humain de la Mère des dieux, vénérable comme l’avait été celle que désormais les chrétiens qualifient de prostituée, mais porteuse d’un tout autre message.

C’est précisément dans les récits relatifs à saint Symphorien, dont le martyre eut lieu autour de 179, mais dont l’hagiographie se constitue au milieu du Véme, que Grégoire de Tours -il nous le dit- puise son information sur un autre personnage lié aux conflits qui opposent les chrétiens d’Autun à Bérécynthia: l’évêque Simplicius, mort en 418. Grégoire de Tours, qui écrit vers 590, est un bon connaisseur de la région, ayant lui-même voyagé à Autun. Tel qu’il le rapporte, puisé dans des sources locales, l’épisode concernant Simplicius est solidaire d’une tradition déjà longue. Connu pour avoir élevé une église sur la tombe de saint Symphorien, l’évêque Simplicius était en fait le héros tout désigné pour mettre un terme au culte de Bérécynthia.

La Vierge allaitant, 1ér siècle

Il s’agit de la nymphe Leucothoé et de l’enfant Persée

C’est donc en plein terroir bourguignon, toujours du côté d’Autun, que nous allons rencontrer la dernière occurrence occidentale précisément décrite d’un rituel adressé à la Mère des dieux, et c’est aussi le récit de la fin d’une religion.

Le bon évêque Simplicius se promène dans la campagne quand il rencontre une grande procession rythmée de chants et de danses, qui transporte la déesse -ici encore nommée Bérécynthia- sur un char désigné comme carpentum ou plaustrum, pour le salut des champs et des vignes. Soupirant face à la sottise de cette foule, Simplicius adresse sa prière à Dieu: Éclaire les yeux de ce peuple, qu’il sache que l’image de Bérécynthia n’est que néant. Ayant fait le signe de croix, il précipite l’idole à terre. Elle reste obstinément fixée au sol, malgré tous les efforts tentés pour la relever. Les bœufs eux-mêmes auxquels le char était attelé n’y parviennent pas. La foule immense est frappée de stupeur. On proclame que la déesse est outragée. On fouette les animaux, on procède à des sacrifices. Rien n’y fait.

C’est alors que, parmi cette foule stupide, quatre cents hommes, spontanément, se disent les uns aux autres: Si cette divinité a du pouvoir, elle devra se relever d’elle-même; elle n’a qu’à ordonner aux bœufs qui sont à terre de se redresser et d’avancer. Si elle est incapable de bouger, il devient manifeste qu’elle n’a rien d’une divinité. Cette proposition qui revêt la forme d’une ordalie imposée à la déesse ayant été acceptée, ils immolent en vain un animal du troupeau. Bérécynthia s’avérant décidément incapable de se mouvoir, ils réclament la présence d’un prêtre et se convertissent sur place à l’Église universelle. Reconnaissant la grandeur du vrai dieu, ils sont consacrés par le saint baptême.

Giovanni Paolo Panini, 18éme siècle.

Au confluent de l’Almo et du Tibre, où un prêtre à la tête chenue, en robe de pourpre, a baigné dans les eaux, avant sa translatio dans la Ville, la souveraine Mère et les objets sacrés, s’élève l’antique basilique de Saint-Paul-Hors-Les-Murs. C’est là, comme il convient, qu’est célébrée chaque année la diversité et l’unité des hommes.

Ce récit, qui se présente comme un rapport sur la dernière procession de la Mère des dieux à Autun au début du Ve siècle, emprunte l’essentiel de sa structure narrative à la plus vieille tradition romaine relative à Claudia Quinta, une tradition encore bien connue des Pères de l’Église. L’immobilisation obstinée de l’image cultuelle de la déesse, ici aussi, est suivie d’une ordalie. Mais ce n’est plus à la communauté humaine et politique que s’adresse le défi. Par l’effet d’un retournement brutal à l’occasion duquel la matrone romaine cède son rôle à la Mère divine, c’est désormais la déesse elle-même qui se voit contestée et l’épreuve, contrairement à celle que s’impose Claudia Quinta, débouche sur un échec pur et simple. La Mater Magna, matrone impure, n’a plus qu’à quitter honteusement la scène à l’issue de cette parodie insultante, sept siècles après sa longue et hésitante entrée dans Rome.

Cela dit, entre le martyre de saint Symphorien et l’époque où Grégoire de Tours rédige son Livre sur la gloire des confesseurs, quatre bons siècles se sont écoulés. Malgré l’intervention ponctuelle de Simplicius, et les efforts de bien d’autres à coup sûr, il s’avère que l’on n’a pas oublié la Mère des dieux. C’est dans la longue durée d’une histoire destinée à rester inachevée que s’inscrit en effet le conflit qui oppose notre déesse au christianisme. Un conflit d’où, apparemment, elle ne sort ni vraiment vaincue ni vraiment victorieuse.

Au terme de ce procès, le christianisme victorieux finit par asseoir Marie, la Mère de Dieu, sur un trône qui ressemble étonnamment à celui de la Mère des dieux, tout en recherchant, derrière l’image hiératique de la souveraine céleste, les émotions d’une mère aimante et souffrante, qui se mêlent de manière paradoxale aux sortilèges d’Ève, coupable de la Chute et du malheur. Ève et Marie, conjointes enfin en une figure, celle de l’Église épouse du Christ.

A suivre …

Philippe Borgeaud