C’est une belle aventurière. Elle parle le français, l’italien, et un peu d’allemand. Et le martien à la perfection …

Une aventurière? Allons donc! C’est une demoiselle de magasin!

… D’un grand magasin, d’une de ces maisons de commerce d’où est bannie toute notion d’humanité et où les malheureuses sont contraintes de rester debout onze heures par jour, et exposées aux foudres de l’honorable patron pour chaque instant de repos pris à la dérobée et par contrebande, sur quelque méchant escabeau. Elle souffre de dysménorrhée, elle a connu une phase de ménorragie et d’affaiblissement général, nécessitant un repos complet de six mois, à la suite d’une période de surmenage où elle dut travailler debout à son magasin encore plus que de coutume.

Mais quand l’auteur de ces lignes éloquentes, Théodore Flournoy, rencontre en décembre 1894 cette très jolie femme dans un appartement genevois, elle n’est plus une employée.

Elle a été princesse hindoue, reine de France, et pour l’heure, elle échange avec les Martiens:

Tous s’apprêtent à converser avec les morts, comme ils en ont l’habitude, sous la conduite de leur médium, Hélène Smith. Or la dictée des esprits prend un tour radicalement nouveau -Mlle Smith, qui était mal à l’aise, se trouve mieux, elle distingue trois énormes globes, dont un très beau. Sur quoi est-ce que je marche demande-t-elle. Et la table de répondre: Sur une terre, Mars. Bientôt la dame se met à parler martien, à l’écrire même, car elle en dresse l’alphabet et l’enseigne à son cercle d’initiés. Un guide qui l’accompagne en esprit, Esénale, lui apprend les rudiments, puis elle devient bilingue et rédige directement dans la langue de la planète rouge: là-bas, Monsieur se dit Métiche, Madame Médache et Mademoiselle, Métaganiche. Et les Genevois marsophones sont bientôt capables d’articuler une phrase aussi complexe que Véchêsi tésée polluni avè métiche é vi ti bounié, seïmiré ni triné, ce qui ressemble à de l’Arpitan, et signifie: Voyons cette question, vieil homme; à toi de chercher, comprendre et parler.

La médiumnité interplanétaire d’Hélène Smith suscite l’attention d’un … comment dire, aliéniste, médecin, psychologue, Théodore Flournoy, qui lui consacre un livre au titre ébouriffant (et au très grand succès): Des Indes à la planète Mars.

De son vrai nom Catherine-Élise Müller, la locutrice est une Suisse de père hongrois, née à Martigny en 1861. Simple employée dans une maison de commerce, elle est depuis plusieurs années connue comme un bon médium, et elle a déjà inventé une langue d’inspiration sanskrite dont elle use dans un roman hindou dicté par les voix de l’au-delà. Plus tard, c’est Marie-Antoinette qui lui inspire des lettres échevelées dans un cycle royal tout aussi romanesque.

Une riche Américaine fait une rente à Hélène Smith qui, jusqu’à sa mort en 1929, pourra se consacrer aux échanges spirituels avec Mars: elle captera sur la fin des messages en ultra-martien, idiome d’une planète secondaire dont l’écriture, sous forme d’étranges idéogrammes en lignes brisées, enchantera les surréalistes.

Contrairement à son confrère autrichien Sigmund Freud ou au français Jean-Martin Charcot, le psychologue genevois ne considère pas les manifestations hystériques d’Hélène Smith comme une pathologie. Il ne cherche donc pas tant à la soigner qu’à comprendre l’origine de ces phénomènes mentaux mystérieux. Et pour cela il faut connaitre Hélène, mieux la connaitre, bien la connaitre.

Ce que Freud écrit de Hanold (personnage de la Fantaisie pompéienne de Jensen, commentée par Freud dans la Gradiva) s’applique à Flournoy: la motivation scientifique sert de prétexte à la motivation érotique inconsciente. Pour Hélène Smith aussi, le roman hindou, où elle donne à Théodore Flournoy le rôle du prince, est une façon déguisée de déclarer son amour. Elle, sous couvert d’incarnation et de vies antérieures revécues; lui, sous prétexte d’observations de chercheur: tous deux mettent en scène la rencontre entre un homme et une femme. Ou plutôt la rencontre entre une femme et des hommes. Flournoy n’est pas seul; il est entouré, protégé par ses collègues et amis scientifiques, et bourgeois -ou plutôt patriciens protestants du canton de Genève, ce qui ne revient pas -tout à fait- au même (parmi lesquels Saussure).

Des savants qui jouent un fantasme: en étant présent à l’origine d’une langue, à la naissance de sa construction, ils découvriraient l’origine du monde, au sens de Courbet. Mais le réel (du féminin) n’est pas un sexe, contrairement à ce que pensaient les inquisiteurs qui fouillaient le corps de la possédée jusque dans son vagin, pour y trouver enfin le fin mot.

Quant à Hélène-Elise, elle aura tout gagné.

En perdant leur regard, elle a trouvé son nom.

Son nom de femme, son nom d’aile, pour voler au-delà des langues.

Un néo-archaïsme ouvrant une voie … ultra-moderne:

Les phénomènes mis en lumière par Freud sont moins spectaculaires que ceux des médiums. Lapsus, actes manqués, symptômes organiques, et le rêve lui-même, ne valent pas, pour l’étrangeté et la beauté, l’écriture automatique, les révélations spirites ou les romans subliminaux. L’importance de ces irruptions de l’inconscient est moindre; elles ne représentent plus, pour le malade, ces tremblements de terre intimes. On passe de la merveille au symptôme.

Flournoy achevait le dix-neuvième siècle au lieu de commencer le vingtième. C’est peut-être en cela que réside son importance, à travers un nécessaire retour aux sources. Cet inconscient prisé des surréalistes, héritier à la fois des conceptions romantiques sur l’âme et le rêve et des théories des psychiatres sur l’automatisme, faut-il renoncer à en comprendre le fonctionnement? Est elle dénuée de valeur, cette inquiétante et belle idée d’univers achevés, déployés dans le canton le plus retiré de l’esprit humain, univers-îles, galaxies intimes destinées à rester inconnues?

Nous ne saurions mieux conclure qu’en rappelant avec Ellenberger (dans le mot de la fin de son monumental The Discovery of the unconscious), que peu d’attention a été portée, après Flournoy, à l’inconscient mytho-poétique. Flournoy ne serait pas la fin d’une lignée de vieux magnétiseurs, mais deviendrait le lointain fondateur d’une nouvelle branche de la psychologie.

Après ses explorations, Flournoy est de retour dans son Cabinet de travail

Soit Mathurin Milan, mis à l’hôpital de Charenton le 31 août 1707, sur Lettre de Cachet. Sa folie a toujours été de se cacher à sa famille, de mener à la campagne une vie obscure, de promener son pauvre esprit dans des routes inconnues. J’ai entrepris, écrit Foucault, de savoir pourquoi il avait été soudain si important que soient étouffés (comme on étouffe un cri, un feu ou un animal) un moine scandaleux ou un usurier fantasque et inconséquent; j’ai cherché la raison pour laquelle on avait voulu empêcher avec tant de zèle les pauvres esprits de se promener sur les routes inconnues. Deux siècles après, Flournoy n’a enfermé personne. Il a écouté. Et dialogué. Et suscité. Pour que l’écoute ne soit pas une mise à distance et ainsi un rejet, un étouffement subtil, il fallait bien discuter de la géographie martienne, aller soi aussi sur ces routes inconnues empruntées par Hélène.

Le transfert, amour artificiel, désir de connaissance et connaissance du désir, est un moment nécessaire pour comprendre, un peu. Quant à l’amour … Est-il artificiel? Naturel? Culturel? Surnaturel! On passe du symptôme à la merveille.

[Pourquoi diable les rebelles, qui, attaquant naguère la psychanalyse, au nom d’une radicalité supposée, en la caricaturant en Lettre de Cachet moderne et démultipliée, ont-ils oublié qu’elle n’existe que du transfert? Quand le transfert s’évapore, quand dans le même temps, forcément, rêvez-y, œdipe est congédié sans égards, lamour est ramené à un exercice gymnastique et les savoirs se pétrifient en un amoncellement de références mortes. Il n’y a plus rien à imaginer. On ne (se) raconte plus d’histoires. Fin de l’Histoire! Était-ce le but recherché? Inconsciemment]

Mars, l’Océan septentrional en été.

Jung raconte: Lors de notre premier entretien, Freud me demanda tout à trac: Et que pensez-vous du transfert? Je lui répondis qu’à mon avis c’était l’alpha et l’oméga de la méthode. Alors, me dit-il, vous avez compris l’essentiel.

L’admirable roman de Wells parait en 1898, L’Interprétation des rêves, de Freud, en 1900, Des Indes à la planète Mars … en 1901. En 1983 sa réédition est commentée de belle manière par Mireille Cifali:

-La découverte de l’inconscient

-Les chiffres de l’intime