2 Du Droit naturel

La liberté d’opinion, la liberté d’expression, le droit de se déplacer li­brement, l’exclusion de toute forme d’esclavage, la sûreté, la propriété même, on ne les comprend bien qu’en les rapportant à des corps mortels. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, cette phrase n’a de sens que pour des êtres incorporés.

L’universalité des droits de l’homme n’a donc rien de com­mun avec l’universalité d’une idée. Elle ne ressort pas du statut logique qui sépare les particularités empiriques et leur concept suprasensible. Dans le Droit naturel, le corps est conçu comme le lieu de ce que tous les êtres humains ont tout à la fois de commun et de distinctif parmi les vivants. Il est donc réduit à un minimum de capacités: naître, vivre, mourir, parler, pen­ser, marcher debout, se reconnaître dans un miroir et quelques autres caractéristiques. Sont mises à l’écart les différences internes à l’espèce [et éventuellement à d’autres espèces, sur d’autres planètes, qui seraient dès lors humaines en ce sens, ce que Merleau avait déjà remarqué]. La plus importante d’entre elles est la dif­férence des sexes; il en est d’autres. La Déclaration n’en tient pas compte, non pas par idéalisme, mais par matérialisme. Si loin par exemple qu’on veuille pousser les différences entre hommes, femmes et transsexuels, si profondément qu’on veuille inscrire ces différences dans les droits des citoyens, il n’en reste pas moins qu’hommes, femmes, transsexuels ne for­ment qu’une seule et même espèce humaine. Il en va de même des vieillards et des enfants, des malades et des biens portants, etc …

Transhumanisme

… Ou comment déclarer avec enthousiasme l’inégalité des hommes: un projet sans avenir.

Le mot corps est certes équivoque, puisqu’il capte tantôt l’identité à soi de l’espèce et tantôt sa différenciation interne; le mot homme n’est pas moins équivoque et pour les mêmes raisons. On peut accepter le risque, à condition de se préser­ver des effets de confusion. Mieux vaut l’équivoque, quand elle donne à penser, que certaines univocités qui bloquent la réflexion. Le jargon du politiquement correct, la substitution des droits humains aux droits de l’homme portent en eux les germes de la négligence. De la négligence peut naître la barbarie de principe.

Les hommes naissent égaux en droits, la naissance est un événement corporel, qui implique la mortalité; les hommes demeurent égaux en droits, ce demeurer les mène jusqu’à l’heure de leur mort, autre événement corporel. On est dans une déclaration et donc dans une parole: sans l’énon­cer, la Déclaration se fonde sur le droit de parler. On sait que les droits du citoyen n’existent que s’ils sont dits, directement ou indirectement, par une règle formulée. Un droit du citoyen n’est rien, s’il n’est pas explicite. Beaucoup de doctrines considèrent qu’il n’en va pas de même des droits de l’homme; ceux-ci naîtraient spontanément d’une empathie innée chez les êtres vivants ou bien d’une religion naturelle commune à tous les hommes ou bien d’une sagesse commune à quelques civili­sations d’élite. Or cette empathie, cette religion, cette sagesse ne disent justement rien des droits de l’homme. Les déclarants de 1789 ont fait un tout autre choix; des droits de l’homme, il faut parler aussi ouver­tement qu’on parle des droits du citoyen. Là encore, c’est une affaire de décision.

Or, je relève au fil des prises de position un évitement. A l’opposé des déclarants de 1789, on se garde de distinguer les deux sources de droits; on se garde de signaler la persistance des corps au sein de la cité. Quand on fait mine de s’intéres­ser aux corps, on s’arrête aux différences internes à l’espèce humaine; on les appelle minorités. Que les minorités aient des droits, que certaines d’entre elles reçoivent une définition cor­porelle, j’y consens; il n’en reste pas moins que leurs droits, comme tous les droits du citoyen, doivent se soumettre aux droits de l’homme.

Le nouage de la politique et du corps ne suscite pas l’adhé­sion, loin de là. Freud aurait parlé de résistance; je préfère parler de mépris: le mépris qui s’attache au corps, en tant qu’il naît, se nourrit et meurt, mais jamais sans parler. Les fautes de doctrine ont des conséquences matérielles. Elles expliquent que la République française, si révérencieuse à l’égard des droits de l’homme, se montre si indifférente aux conditions de vie dans les prisons, qu’elle tolère la décrépitude de ses bâtiments scolaires et universitaires, sans parler des hôpitaux publics. Par là s’explique aussi qu’elle ait admis sur son sol quelque chose comme la jungle de Calais, en abandonnant aux organisations non-gouvernementales le soin de s’occuper du seul réel qui s’imposait: les nécessités corporelles des mi­grants et le fait brut qu’ils soient des êtres parlants. Ils n’ont été traités ni en citoyens, cela va sans dire, ni en corps por­teurs de besoins élémentaires, ni en corps parlants. Qui s’est préoccupé des langues de la jungle? Personne. Les migrants eux-mêmes se sont amèrement gaussés de cette indifférence; résumant les questions sempiternelles que leur posaient les journalistes, les officiels ou les humanitaires, ils ont placé en premier lieu: Parlez-vous anglais? A l’ère de la mondia­lisation du marché, l’anglais est devenu langue des marchan­dises. On y recourt quand les hommes sont traités en choses sans droits. L’aveu était sans ambiguïté.

 On est là au registre d’une barbarie spontanée. Elle naît de la négligence, mal déguisée en révérence. A force de proje­ter les droits de l’homme dans l’Azur de l’idéal, on a fait des corps un amas de déchets. Sur l’échelle de barbarie dont les êtres parlants sont capables, on franchit ainsi le premier degré. Au dernier degré, on trouve les massacres intentionnels. Entre les deux, au point de passage qui mène de la négligence pas­sive à l’intention active, la Realpolitik. En quoi est-elle réa­liste? En ceci qu’elle prend pour règle la réalité.

Matthieu Gafsou

Lacan notait à juste titre que la réalité n’a qu’une seule définition: elle parodie le réel; elle le couvre d’un ample manteau de Noé, afin de dissimuler le plus difficile à supporter. Le réel prend alors la forme de l’intolérable; si d’aventure, il se fait jour néanmoins par quelques interstices, il sera toujours temps de le présenter comme inévitable ou même nécessaire à la co­hérence d’un grand dessein. Justement parce qu’elle a pour tâche spécifique de masquer le réel en politique, la Realpo­litik en vient toujours à en rencontrer le support, à savoir les corps parlants, sauf qu’elle les rencontre dans la dimension de l’intolérable. C’est-à-dire du massacre assumé. Négligence en temps de paix, massacre en temps de guerre forment les deux faces d’un même réalisme.

Une contribution de Jean-Claude Milner