Les derniers jours

Le monde allait finir.

Oui, le mal -car c’était donc un mal, en dépit de tant d’espérances- qui avait commencé avec la première idole grossièrement taillée dans la pierre, ou dès même la première entaille furtive sur un tronc d’arbre, allait achever son travail, remontant par les veines de la nature jusqu’aux métaux les plus ignorés, jusqu’aux particules les plus furtives.

Le monde allait finir, brusquement, car -semblait avoir crié une voix- dans quelques semaines, dans quelques jours, peut-être dans quelques heures, l’ensemble des images qu’a produites l’humanité aurait passé en nombre celui des créatures vivantes.

Le monde allait finir. La vie s’effondrer sous le poids du rêve.

A moins, avait dit cependant la voix -mais l’avait- elle bien dit, ç’avait été très rapide, un soir, au bout d’un champ, à la lisière d’un bois, la terre était en ce lieu comme au premier jour encore, et un peintre était venu là mais qu’avait-il vu, ou entendu, le bruit s’était répandu à partir d’un tableau peut-être, c’est-à-dire du sein d’une représentation encore, cette source si tôt tarie- à moins qu’une image, et cette fois il suffirait d’une seule, ne soit, par quelque alchimie d’avant la seconde ultime, purifiée, lavée de, comment dire –car ici la voix avait hésité, assurait-on, cherchant un mot- purifiée, lavée, de son être, qui est sa différence, d’image.

Lavée, comme la paillette d’or dans le ruisseau; délivrée, en sa naissance même, en sa conception par l’artiste, de la boue de la rêverie, de l’attrait pour une fumée, pour une ombre dans l’apparence, sauvée de tout travail du désir sur un aspect arraché à l’unicité, à la sainteté de la chose. Que, tout d’un coup, cette figure ne montre plus, ne dise pas, ne suggère rien, ne soit plus la rivale illicite de ce qui est –soit, elle-même et tout simplement, comme les images jamais ne furent, qui se dédoublent sans fin, se déchirent, renaissent, dans l’espace de la parole, soit comme l’arbre ou la pierre sont, dans l’ignorance d’eux- mêmes.

Mais qu’est-ce que cela pourrait être, ce second niveau de la flamme?

Un fait de hasard pur, ou le comble de la conscience?

La photographie de quel­ques arbres sur une crête mais prise par accident, d’un déclic imprévu, inaperçu, de l’appareil, et jamais développée, puis jetée et perdue, vraiment perdue, rendue aux dissolutions et transmutations de la matière sous un éboulement de décombres -l’humidité défaisant les sels, l’astre sans dimension ni couleur se levant dans la couleur, dans la forme?

Yves Bonnefoy

L’artiste du dernier jour

Une installation à partir des photographies de Vincent Munier

Piero Della Francesca, La Madonna Del Parto, détail