Communautarisme, à l’américaine ? Universalisme républicain, à la française? Sortir de l’alternative, trouver le bon mélange …

Parmi les textes fondateurs de la culture occidentale, peut-on en trouver qui offrent des outils pour penser une autre pureté? Voyons deux exemples, tirés de la Bible et qui en des­sinent certains traits.

On sait que, selon ce Livre, nul ne peut prétendre s’ap­procher du sanctuaire sans préparation. Les prêtres sont priés de se laver les mains et les pieds pour ne pas mou­rir (Ex. 30,21), la contamination par l’impureté de ce qu’ils ont pu toucher et par celle des lieux où ils ont mar­ché faisant, comme toujours, courir un risque de mort. C’est derechef le cas dans le sanctuaire puisque celui-ci met en proximité directe avec le Dieu créateur de toute vie et que la moindre once d’impureté -donc de mort, sous la forme de tous les miasmes charriés avec soi quand on ne prend aucune précaution- serait fatale dans un tel cas.

Souccot en Israël

Pourtant, parmi les prescriptions énoncées avant d’entrer dans le sanctuaire, on en trouve une relative à la préparation d’un parfum qui sera déposé là où le Dieu qui a libéré les Hébreux d’Égypte viendra parler à Moïse. Or, pour ce faire, il s’agit de choisir diverses essences, le tout d’un poids égal:

Tu en composeras un parfum, composé selon l’art du parfumeur; bien mélangé, ce sera une chose pure et sainte (tahor veqodech) (v. 35). C’est une composition obtenue par l’art du mélange, ce parfum sera pur, insiste Rachi dans son commentaire.

Mais Dieu seul pourra le respirer, il est interdit de le fabri­quer pour soi-même dans le but d’en inhaler l’odeur et d’en être enivré sans doute, sous peine d’être retranché de son peuple (v. 37-38). Toutefois, commente Rachi, tu peux te servir de ces mêmes essences pour composer un parfum que tu vendras afin de subvenir aux besoins de ta communauté. La pureté de ce mélange est donc compatible avec la nécessité de commercer, le seul interdit qui pèse sur elle: vouloir s’en réserver les bienfaits.

Il y a donc des mélanges purs. Mais quels sont-ils? Ce sont ceux que l’on a choisis et agencés avec grand soin en vue de les faire respirer à Dieu, répondent ces versets. Comme toute tâche, cette composition prend du temps et est soumise aux aléas de ce que l’on peut trouver en termes d’ingrédients, de leurs qualités, de leur abondance ou de leur rareté, etc … En outre, et surtout, ces mélanges ne sont jamais destinés à soi seul, nul ne peut se préparer un mélange pur afin d’en jouir, lui et les siens, sous peine de défaillir; il peut en revanche les vendre à d’autres pour le bien de tous. La pureté résulte donc bien ici du mélange, d’un mélange toujours destiné à une altérité: Dieu ou d’autres personnes. La force odorante de telle plante se mélangeant avec celle de telle autre pour constituer une nouvelle force odorante, différente de chacune prise séparément mais aussi pure que chacune d’elles, voire d’une pureté supérieure censée réjouir qui respire ce mélange. Et si un tel mélange ne peut être préparé pour soi seul, c’est sans doute parce que la jouissance qu’il procurerait serait alors insoutenable. De même que le mélange est pur tout en faisant entrer l’altérité dans sa composition, la jouissance qu’il procure doit être altérée par celle d’autres que soi. Celui qui voudrait faire siens -et uniquement siens- ses effets bénéfiques devrait se purifier d’une telle tentation au risque d’en mourir.

Le second exemple d’une pureté obtenue grâce à un mélange sera celui du bouquet de la fête de Souccot. Il s’agit en effet d’un assemblage de quatre espèces (minim) différentes -sous peine de perdre toute valeur- que les juifs tiennent serrées dans leurs mains et agitent dans les quatre directions du cosmos pendant cette fête. Le livre du Lévitique, si soucieux des questions de pureté, le décrit ainsi:

Vous prendrez, le premier jour, du fruit de l’arbre hadar (cédrat), des branches de palmier, des rameaux de l’arbre aboth (myrte) et des saules de rivière, et vous vous réjouirez, en présence de l’Éternel votre Dieu pendant sept jours (Lv 23,40).

La tradition juive donne à chaque espèce un sens symbo­lique: le cédrat a un bon goût et une bonne odeur, il s’agit de celui que l’étude de la Torah rend sage et qui fait de bonnes actions; le palmier, comestible mais inodore, correspond à celui dont la sagesse ignore la nécessité des bonnes actions; le myrte a uniquement une bonne odeur, c’est celui qui agit bien mais n’a pas de sagesse; le saule enfin n’a ni goût ni odeur, c’est celui qui manque de sagesse et ne peut se prévaloir d’une quelconque bonne action. La pertinence de cette symbolique pour ceux qui se saisissent de ces quatre espèces ne s’applique toutefois à personne en particulier au temps de la fête. La pureté rituelle du bouquet résulte de ce mélange des quatre espèces et il ne vient à l’idée de personne d’agiter uniquement la branche ou le fruit de ce qu’il estimerait lui correspondre! Chacun(e) fait aussi partie du mélange en cet instant. Dans ce cas donc, aucun quant-à-soi ne peut garantir la pureté, au contraire seul le consentement à l’altérité et à l’altération veille sur elle et suscite la joie pendant sept jours.

La pureté n’est donc pas étrangère aux mélanges. Sur un mode concret dont la charge symbolique est évidemment primordiale, ces deux exemples plaident la cause d’une pureté qui résulte non pas de la préservation d’une espèce, d’une essence ou d’une identité propre, mais d’un mélange soigneusement pensé et créateur de pureté. Une pureté qui n’est donc pas une donnée immuable -telle une essence à l’abri du devenir et des métamorphoses- mais une belle et neuve réalité qui résulte d’une composition d’éner­gies, de forces et de qualités. Dans les deux exemples, cette pureté-là reste inappropriable par quiconque, elle n’a de sens qu’à être offerte (le parfum) ou partagée, mise en mouvement (le bouquet). Elle soigne la maladie de l’allergie, si fréquente quand on allègue la nécessité de protéger la pureté, en désirant l’apprivoiser plutôt que de la combattre. Le rôle de l’intention dans ces compo­sitions créatrices de pureté s’avère en effet indispensable, avec cette certitude que l’intention ne peut jamais virer en complaisance à soi sous peine d’abîmer la pureté.

Sur un plan historique et politique, cette pureté-là ne garde sa vigueur qu’à condition de plaider la cause d’une vie qui se servirait des traces du passé dont elle a souvent la nostalgie, surtout quand celui-ci a été sou­mis à des violences infâmes, non pas pour y retourner illusoirement, en désirant retrouver la soi-disant pureté de ce passé abîmé par l’histoire, mais pour créer à partir de ces traces. Aucun Tabernacle, ce lieu qui ne tolère que la pureté, n’existe en effet hors du temps qui puisse être retrouvé, resté sauf des altérations souvent extrêmes que lui a infligées le devenir et prêt à accueillir ceux qui feraient retour vers lui. Un Tabernacle resté intact malgré l’histoire qui a passé, qui passe encore, reste à jamais indéchiffrable.

Rameaux! Giotto, L’entrée du Christ à Jérusalem, détails

La pureté altère donc alors que l’essence, en voulant se mettre à l’abri, échoue à rester pure. Mais tous les mélanges ne sont pas purs, seuls le sont ceux qui puri­fient de la fascination exercée par la mort, par tout ce qui la fait pressentir ici et maintenant, par tous les dispositifs qui l’amplifient, et enfin et surtout, par nos propres dispositions à l’accueillir en nous-mêmes.

Catherine Chalier