Le secret que murmure le vent dans les branches des saules …

Dans la ville de Lashnik, non loin de Lublin, vivaient un homme et une femme. Lui, c’était Chaïm Nossen. Elle, c’était Taibelé. Ils n’avaient pas de descendance. Non pas que le couple fût stérile: Taibelé avait donné à son époux un fils et deux filles, mais les trois enfants étaient morts bien jeunes, l’un de la coqueluche, le second de la scar­latine et le troisième de la diphtérie. Après quoi les entrail­les de Taibelé restèrent obstinément inertes. Rien n’y fit; pas plus les prières que les sortilèges; la médecine pas davantage. De chagrin, Chaïm Nossen rompit avec le monde extérieur. Il n’approcha plus son épouse et s’abstint dorénavant de viande. Il passa bientôt ses nuits sur un banc de la synagogue. Taibelé, qui, pour sa part, avait hérité de ses parents une mercerie, y passait ses journées entières, entre une mesure de bois et une paire de ciseaux, le front penché sur le livre de prières des femmes juives. Chaïm Nossen, grand et maigre, les yeux noirs et la barbe taillée en pointe, avait toujours été d’humeur morose et taciturne, même au temps les plus heureux. Taibelé, elle, était petite et blonde; deux yeux bien bleus éclairaient son visage potelé. En dépit du châtiment dont le Très-Haut l’avait accablée, elle conservait ce sourire perpétuel qui creusait deux fossettes dans ses joues. Désormais, elle n’avait plus personne pour qui faire la cuisine. Toutefois, elle allumait chaque jour le fourneau et se préparait tantôt un peu de soupe, tantôt un peu de bouillie. Elle continuait également à tricoter, soit une paire de bas, soit un gilet; il lui arrivait encore de faire du canevas. Elle n’était pas femme à maudire le destin ou à s’abandonner au déses­poir.

Un jour, Chaïnt Nossen rangea dans un sac son châle de prières et ses phylactères, du linge de rechange et une miche de pain ; puis il partit. Les voisins lui demandèrent où il allait. Là où mes yeux me guideront, répondit-il.

Quant on prévint Taibelé que son mari l’avait quittée, il était trop tard pour le rattraper. Il avait déjà passé le fleuve. On apprit qu’il avait loué une carriole, avec l’inten­tion de gagner Lublin. Taibelé envoya un messager à sa recherche, mais jamais on ne vit revenir ni messager ni mari. C’est ainsi qu’à trente-trois ans Taibelé se retrouva seule et abandonnée.

Pendant un certain temps, elle poursuivit ses recher­ches; puis elle comprit qu’il n’y avait plus aucun espoir. Dieu lui avait tout pris, enfants et époux. Jamais plus elle ne pourrait se remarier; c’est seule qu’il lui faudrait vivre désormais. Il ne lui restait que sa maison, sa boutique et ses effets. Les voisins la plaignaient, car c’était une femme digne et bonne, et aussi une commerçante honnête. Cha­cun s’interrogeait. Comment avait-elle pu mériter tant de malheurs ? Mais les voies de Dieu sont insondables.

Taibelé comptait plusieurs amies d’enfance parmi les ménagères de Lashnik. Naturellement, dans la journée, ces mères de famille étaient retenues auprès de leurs casseroles et de leurs fourneaux. Mais, quand le soir tombait, elles venaient volontiers bavarder avec Taibelé. En été, elles s’installaient sur le banc, devant la maison, et papotaient.

C’est ainsi que, par une chaude soirée sans lune, alors que la ville était plongée dans des ténèbres aussi profondes que celles dont Dieu avait jadis puni l’Égypte, Taibelé, assise sur le banc en compagnie de ses amies, leur contait une histoire qu’elle avait lue dans un livre acheté à un colporteur.

C’étaient les aventures d’une jeune Juive et d’un démon qui l’avait séduite. Ils avaient vécu ensemble comme mari et femme. Taibelé racontait l’histoire dans ses moindres détails. Les femmes se serraient les unes contre les autres, joignant les mains et crachant pour éloigner le mauvais esprit. Elles riaient, certes, mais leur rire ne dissimulait pas leur frayeur. L’une d’elles demanda:

Pourquoi ne l’a-t-elle pas éloigné avec un phylactère?

Oh! Mais il y a des démons qu’un phylactère n’ef­fraie pas! rétorqua Taibelé.

Et pourquoi ne s’est-elle pas rendue auprès d’un vénérable Rabbin?

Le démon l’avait menacée de l’étrangler si elle le trahissait …

Pauvres de nous! Que le Seigneur nous protège! Qu’aucune de nous ne connaisse pareil sort! s’écria une femme.

Je sens que je vais avoir peur de rentrer à la maison, maintenant! dit une autre.

Je t’accompagnerai, lui promit une troisième.

Tandis qu’elles devisaient vint à passer Alchonon. Alchonon était surveillant à l’école, mais il espérait un jour être promu animateur des noces. Veuf depuis cinq ans, il avait une solide réputation de farceur et de van­tard; on connaissait aussi ses mœurs relâchées. Son pas était silencieux: les semelles de ses souliers étant complè­tement usées, il marchait en réalité pieds nus. Quand il entendit Taibelé raconter l’histoire, il s’arrêta pour écou­ter. L’obscurité était si dense et les femmes étaient si captivées par l’étrange récit qu’elles ne le virent pas. Cet Alchonon, qui était aussi rusé que dépravé, combina en un instant un plan machiavélique.

Lorsque les femmes furent parties, Alchonon s’introduisit subrepticement dans le jardin de Taibelé. Il se cacha derrière un arbre et épia la fenêtre. Quand il vit Taibelé se coucher et souffler la chandelle, il se glissa dans la maison. Taibelé n’avait pas verrouillé la porte; en effet, on n’avait pas entendu dire qu’il y eût des voleurs dans la ville. Arrivé dans le couloir, il ôta son caftan râpé, son vêtement à franges, son pantalon, et se retrouva aussi nu que sa mère l’avait fait. Sur la pointe des pieds, il s’approcha alors du-lit de Taibelé; elle sommeillait déjà. S’éveillant soudain, elle aperçut une silhouette se profiler dans l’obs­curité. Bien trop terrifiée pour crier, elle chuchota d’une voix tremblante:

Qui est là?

Alchonon prit une voix sépulcrale et répondit:

Ne crie pas, Taibelé. Si tu cries, je t’anéantirai. Je suis le démon Hurmizah, le maître des ténèbres, de la pluie, de la grêle, du tonnerre et des bêtes sauvages. Je suis l’esprit malin qui a pris pour femme la jeune Juive dont tu parlais ce soir. La saveur de ton récit m’a fait brûler de désir pour toi du fond de mon gouffre. N’essaie pas de résister, surtout; car, celles qui se refusent à moi, je les traîne au- delà des Montagnes des Ténèbres, sur le Mont Saïr, dans un pays sauvage où aucun homme n’a jamais mis le pied, où aucune bête n’ose s’égarer. Le sol y est de fer et le ciel de cuivre. Là, je les roule dans les épines et dans le feu, parmi les vipères et les scorpions, jusqu’à ce que chacun de leurs os soit réduit en poussière. Et elles sont à jamais précipitées dans les Enfers. Si, au contraire, tu te soumets à mon désir, pas un cheveu ne tombera de ta tête, et je te porterai chance dans tout ce que tu entreprendras …

A ces paroles, Taibelé resta figée, comme hypnotisée. Son cœur battait à rompre. Elle croyait sa fin venue. Au bout d’un moment, elle rassembla son courage et mur­mura:

Que veux-tu de moi? Je suis une femme mariée!

Ton mari est mort. J’ai suivi moi-même son enter­rement.

La voix du surveillant gronda:

Certes, je ne peux aller en témoigner auprès du Rabbin afin de te permettre de te remarier, car les rabbins ne prêtent pas foi aux créatures de notre espèce … Et, d’ailleurs, je n’oserais pas franchir le seuil de la chambre du Rabbin, car je redoute les Parchemins Sacrés. Mais, crois-moi, je ne mens pas. Ton mari est mort au cours d’une épidémie; à l’heure qu’il est, les vers ont déjà rongé son nez. Et, quand bien même il vivrait, rien ne t’empê­cherait de coucher avec moi, car les lois de Shulchan Aruch ne s’appliquent pas à nous.

Hurmizah, le surveillant, accumulait arguments sur ar­guments, les uns doucereux, les autres menaçants. Il en appelait aux anges et aux diables, aux bêtes démoniaques et aux vampires. Il jurait que Asmodeus, le Roi des Démons, était son propre oncle. Il disait que Lilith, la Reine des Esprits Malins, dansait pour lui sur un pied et ne savait que faire pour lui être agréable. Shibtah, la diablesse qui vole leurs nouveau-nés aux accouchées, con­fectionnait pour lui dans les fours infernaux des gâteaux aux graines de pavot qu’elle pétrissait de graisse de sorcier et de chien noir… Il se montra si persuasif, citant para­boles et proverbes, que Taibelé -si grand était son désarroi- finit par lui sourire. Hurmizah lui jura qu’il l’aimait de longue date. Il lui décrivit les robes et les châles qu’elle avait portés cette année et l’année précé­dente; il lui dit les pensées secrètes qui la hantaient tandis qu’elle pétrissait la pâte, préparait le repas du Sabbat, faisait ses ablutions ou vaquait à ses occupations quoti­diennes. Il lui rappela également le matin où elle s’était éveillée avec, au sein, une marque noire et bleue. Elle avait pensé que c’était le pinçon d’un vampire. Mais, en fait, expliqua-t-il, c’était l’empreinte laissée par un baiser de la bouche de Hurmizah …

Le démon entra bientôt dans le lit de Taibelé et lui imposa sa volonté. Il lui dit que désormais il la visiterait deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, nuits où les esprits immondes errent de par le monde. Si elle révélait à qui que ce fût ce qu’elle avait subi, si même elle y faisait seulement la moindre allusion, son châtiment serait atroce: il lui arracherait les cheveux, lui crèverait les yeux et. d’un coup de dent, lui enlèverait le nombril. Il la jetterait dans une contrée sauvage où l’on mangeait de la fiente en guise de pain et où l’on buvait du sang en guise d’eau… Jour et nuit, on y entendait gémir Zalmaeth. Il ordonna alors à Taibelé de jurer sur le cadavre de sa mère qu’elle garderait le secret jusqu’à son dernier soupir. Taibelé comprit qu’il n’y avait aucune échappatoire pos­sible. Elle posa sa main sur la cuisse du démon et prêta serment; et elle se plia à toutes ses exigences.

Avant de partir, Hurmizah l’embrassa longuement et voluptueusement, et, comme ce n’était pas un homme mais un démon, Taibelé lui rendit ses baisers. Elle baigna de ses larmes la barbe de Hurmizah, car, tout démon qu’il fût, il l’avait traitée avec gentillesse.

Quand Hurmizah eut disparu, Taibelé sanglota dans son oreiller jusqu’à l’aube.

Comme il l’avait dit, Hurmizah revint chaque mercredi et chaque samedi, à la nuit. Taibelé redoutait de se trouver enceinte et de donner naissance à quelque monstre cornu. Mais Hurmizah lui promit de lui éviter la honte. Taibele lui demanda si, après ses règles, elle devait aller à la piscine rituelle pour la purification. Mais Hurmizah lui répondit que les lois concernant la menstruation ne s’ap­pliquaient pas aux femmes qui avaient des rapports avec l’Immonde.

Comme le dit le proverbe, que Dieu nous préserve de toute accoutumance! Or, Taibelé s’accoutumait. Au début, elle avait craint que son visiteur nocturne ne lui fît subir des sévices, qu’il ne lui donnât des furoncles ou des touffes de crins embroussaillés, qu’il ne la fît aboyer comme un chien et ne l’obligeât à s’abreuver d’urine, qu’enfin il ne lui apportât le déshonneur. Mais Hurmizah ne la fouettait ni ne la pinçait, et il ne crachait pas sur elle. Au contraire, il la caressait, lui chuchotait des mots tendres, lui dédiait des épigrammes et des poèmes. Quel­quefois, il faisait de tels tours et babillait de telles incohé­rences qu’elle ne pouvait s’empêcher de rire. Il lui mordil­lait amoureusement l’oreille ou l’épaule et, au matin, elle reconnaissait sur sa peau l’empreinte de ses dents. Il l’avait persuadée de laisser pousser ses cheveux sous sa coiffe et il s’amusait à les lui tresser. II lui apprenait des sortilèges et des charmes, lui parlait de ses frères de la nuit, les démons, en compagnie de qui il survolait les ruines et les champignonnières, les marais salants de Sodome et les étendues désolées de la Mer de Glace. Il ne niait pas avoir d’autres épouses, mais toutes étaient des diablesses; Taibelé était la seule épouse humaine qu’il possédât. Quand Taibelé lui demanda le nom de ses femmes, il les lui énuméra: Namah, Machlath, Aff, Chuldah, Zluchah, Nafkah et Cheimah.

Hurmizah dépeignait ses femmes à Taibelé. Il lui décrivait aussi comment il se comportait avec elles, com­ment ils jouaient à chat sur les toits, faisant toutes sortes de farces. En principe, Taibelé aurait dû être jalouse que Hurmizah fréquentât d’autres femmes, mais comment un être humain pourrait-il être jaloux de diablesses? Bien au contraire, les récits de Hurmizah divertissaient Taibelé et elle ne se lassait pas de le questionner. Parfois, il lui dévoilait des mystères qui n’avaient jamais été révélés à aucun mortel, sur Dieu, ses anges et ses séraphins, ses palais célestes et les sept firmaments. Il lui décrivit aussi les tortures que subissaient pécheurs et pécheresses, tantôt plongés dans des barils de poix, tantôt dans des chau­drons, suspendus au-dessus de braises incandescentes, ou encore cloués sur des lits de neige, tandis que les Anges Noirs les fouettaient avec des verges de feu.

Hurmizah entretenait ainsi Taibelé toute la nuit. Bien­tôt, elle trouva longues les absences du démon. Quand l’été vint, les nuits lui parurent bien courtes, car Hurmizah avait coutume de partir aussitôt après le chant du coq. D’ailleurs, les nuits d’hiver elles-mêmes n’étaient pas assez longues. La vérité, c’est que Taibele s’était éprise de Hurmizah, et, bien qu’elle sût qu’une femme ne doit pas désirer un démon, elle soupirait après lui nuit et jour.

Cela faisait maintenant neuf ans que Alchonon était veuf. Cependant, les marieurs ne désespéraient pas de lui faire prendre femme. Ils lui proposaient des jeunes filles de modeste condition, ou encore des veuves et des divorcées, car un surveillant d’école ne peut être qu’un médiocre soutien de famille… et, d’autre part, Alchonon passait, non sans raison, pour un propre à rien. Alchonon écarta successivement toutes les propositions qui lui furent faites: celle-ci était trop laide, celle-là était mauvaise langue, la troisième n’était qu’un souillon. Les marieurs s’éton­naient: comment un surveillant d’école, qui ne gagnait que neuf groschen par semaine, osait-il se montrer si difficile? Pourtant un homme ne pouvait vivre seul bien long­temps … Mais enfin il est hors de question de traîner qui que ce soit de force sous le baldaquin nuptial …

Pendant ce temps, Alchonon continuait de rôder par les rues de la ville, grand, maigre, déguenillé, la barbe em­broussaillée au-dessus d’un cou décharné que parcourait sans cesse sa pomme d’Adam. Il attendait toujours, pour prendre sa place, que l’amuseur des noces, Reb Zekele, voulût bien mourir. Mais Reb Zekele n’était pas pressé; il continuait d’animer les noces d’un flot inépuisable de sarcasmes et de quolibets, comme aux meilleurs jours de sa jeunesse. Lassé d’attendre, Alchonon essaya de se met­tre à son compte comme maître pour les tout-petits, mais il dut y renoncer: aucun père de famille ne voulait lui confier son enfant. Alors, il se contenta d’accompagner les enfants à l’étude le matin et de les reprendre le soir. Entre­temps, il restait assis dans la cour de l’instituteur, Reb Itchele; tantôt, il s’appliquait à tailler des baguettes, tantôt il découpait de ces ornements de papier qu’on n’utilise qu’une fois dans l’année, à la Pentecôte; tantôt, il mode­lait dans l’argile quelque statuette. Non loin de l’échoppe de Taibele se trouvait un puits. Alchonon y venait très souvent dans la journée, soit pour tirer un seau d’eau, soit pour se désaltérer ou pour se rafraîchir le visage et la barbe. Il en profitait pour lancer vers Taibele un coup d’œil discret. Taibelé le plaignait fort: quelle pitié de voir cet homme errer de. par les rues toujours tout seul! Mais Alchonon se disait en lui-même: Si tu savais la vérité, Taibelé!…

Alchonon occupait une mansarde dans la maison d’une veuve très âgée, à moitié sourde et aveugle. La vieille lui reprochait souvent de ne pas aller prier à la synagogue, comme doivent le faire les Juifs. En effet, aussitôt après avoir reconduit les élèves chez leurs parents, Alchonon rentrait, disait en hâte la prière du soir et se couchait.

Parfois, la vieille femme croyait l’entendre se lever en pleine nuit et sortir. Le lendemain, elle lui demandait où il avait bien pu vagabonder ainsi, mais Alchonon lui répon­dait qu’elle avait rêvé. Parmi les femmes qui tricotaient sur les bancs en papotant, le bruit se répandit qu’Alchonon, minuit venu, se changeait en loup-garou. Pour certaines, il devait fréquenter un succube. Comment s’expliquer autre­ment qu’un homme restât si longtemps sans femme?

Bientôt les riches ne voulurent plus lui confier leurs enfants. Il n’escorta plus que ceux des pauvres. Il dut se contenter de vieux croûtons, auxquels ne s’ajoutait que rarement une cuillerée de nourriture chaude.

Alchonon maigrissait à vue d’œil, mais sa démarche restait aussi alerte que par le passé. Avec ses longues jambes décharnées, il avait l’air de marcher sur des échas­ses. Il devait être bien souvent assoiffé, car il ne quittait guère les abords du puits. De temps à autre, il aidait quelque marchand à abreuver ses chevaux. Un jour, Taibelé, qui le regardait de loin, constata que son caftan était en loques; elle l’appela dans sa boutique. Effrayé, il blêmit.

Je vois que ton caftan est déchiré, lui dit Taibelé. Si tu le veux, je te ferai l’avance de quelques mesures de tissu. Tu pourras t’en acquitter plus tard en payant cinq sous par semaine.

Non.

Pourquoi pas? demanda Taibelé avec surprise. N’aie crainte, si tu ne peux honorer ta dette, je ne te traînerai pas pour autant devant le Rabbin. Tu me paieras quand tu le pourras …

Non.

Sur quoi, il se hâta de quitter l’échoppe, de peur qu’elle ne reconnût sa voix.

C’était bien facile, l’été, de rendre visite à Taibele en pleine nuit. Alchonon empruntait des ruelles désertes, son caftan serré autour de son corps nu. Mais en hiver, se dévêtir et se revêtir dans le couloir glacial de la maison de Taibele lui devenait de plus en plus pénible. Les nuits de neige avaient un autre inconvénient: Alchonon redoutait que Taibelé ou l’un de scs voisins ne pût découvrir et suivre ses tracés. Par une nuit glacée, il attrapa froid et se mit à tousser. Il entra dans le lit de Taibelé en claquant des dents et mit longtemps à se réchauffer. Craignant qu’elle ne découvrît sa mystification, il inventa des explica­tions et des excuses. Mais Taibelé ne s’étonna pas outre mesure. Cela faisait longtemps qu’elle s’était dit que, fina­lement, les démons avaient toutes les habitudes et les faiblesses des humains: Humizah transpirait, éternuait, hoquetait et bâillait. Il arrivait aussi que son haleine sentît l’oignon ou l’ail. Quant à son corps, il ne différait pas de celui de son mari. Comme lui, il était osseux et velu. Lui aussi avait une pomme d’Adam et un nombril. Comme à n’importe quel homme, il arrivait à Hurmizah d’être tour à tour d’humeur badine ou morose, et, parfois, il laissait échapper un soupir. Ses pieds n’étaient pas palmés; ils étaient tout semblables aux pieds des humains, avec des ongles et des engelures. Une fois, Taibelé lui demanda comment il se faisait qu’il eût ainsi l’apparence d’un homme. Hurmizah expliqua:

Quand l’un de nous a des relations avec une femme, il prend lui-même forme humaine pour ne pas l’effrayer ...

Oui, Taibelé s’était habituée à lui et l’aimait. Il ne la terrifiait plus. Souvent, Taibelé relevait des contradictions dans l’intarissable verbiage de son étrange compagnon, car, comme tous les menteurs, Hurmizah avait la mémoire courte. Il lui avait dit naguère que les démons étaient immortels. Or, une nuit, il lui demanda:

Et si je mourais, que ferais-tu?

Mais les démons ne meurent pas!

Ils partent pour les plus profonds abîmes …

Cet hiver-là, une épidémie décima la ville. Des effluves empoisonnés s’élevaient du fleuve, des forêts et des marais. Le fléau, loin de frapper les seuls enfants, s’attaqua aussi aux adultes. Pendant ce temps, pluie et grêle se relayaient inlassablement. Une crue gigantesque rompit la digue. La tempête arracha une aile du moulin. La nuit du mercredi au jeudi, quand Hurmizah entra dans le lit de Taibelé, elle remarqua que son corps était brûlant, à l’exception de ses pieds, qui étaient glacés. Il frissonnait et gémissait. Il essaya de la distraire par des histoires. Il lui raconta comment les diablesses séduisaient les jeunes gens, com­ment elles s’accouplaient avec d’autres démons; il lui décrivit leurs ébats dans le bain rituel, et la façon dont elles s’amusaient à nouer la barbe des vieillards … Mais il était bien faible et se sentait incapable de la prendre. Elle ne l’avait encore jamais vu dans un état aussi pitoyable. Son cœur se serra. Elle demanda:

Veux-tu que je te prépare un peu de lait aux fram­boises?

Hurmizah répliqua:

De tels remèdes ne peuvent rien pour des créatures de notre espèce …

Que faites-vous, alors, quand vous tombez malades?

Quand nous avons des démangeaisons, nous nous grattons …

Puis, il se tut. Quand il l’embrassa, Taibelé trouva son haleine aigre. Alors qu’il avait coutume de rester jusqu’au chant du coq, il partit cette nuit-là bien plus tôt. De son lit, Taibelé, immobile, écoutait. Hurmizah s’agitait dans le couloir. Il lui avait juré qu’il s’envolait par la fenêtre, même fermée. Mais elle entendit la porte grincer. Taibelé savait que c’était un péché de prier pour les démons, qu’on devait les maudire et les effacer de sa mémoire; pourtant, elle implora Dieu de venir en aide à Hurmizah.

Au supplice, elle s’écria: Il y a tant de démons, faites qu’il y en ait un de plus …

Le samedi suivant, jour du Sabbat, Taibelé attendit en vain Hurmizah. L’aube blanchissait déjà le ciel qu’il n’était pas venu. Elle l’appelait en son cœur et marmonnait les sortilèges qu’il lui avait appris, mais le couloir restait silencieux. Taibelé restait prostrée, comme paralysée. Cer­tes, une nuit, Hurmizah s’était vanté d’avoir dansé pour Tubal-Caïn et Enoch, de s’être assis sur le toit de l’Arche de Noé. Certes, il lui avait annoncé qu’il se réincarnerait un siècle plus tard en une princesse, et qu’il la ravirait, lui Hurmizah, avec l’aide de ses esclaves, Chittim et Tachtim, pour la conduire dans le palais de Bashemat, femme d’Esaü. Et pourtant, Taibelé se disait qu’il gisait sûrement quelque part, malade, pauvre démon abandonné et solitaire, sans père ni mère, sans épouse fidèle pour prendre soin de lui. Taibelé se remé­morait la dernière nuit passée ensemble: sa respiration avait été haletante et sifflante. Du dimanche au mercredi suivant, les heures parurent des siècles à Taibele. Enfin, minuit sonna. Mais la nuit s’écoula sans que Hurmizah apparût. Taibelé tourna alors son visage vers le mur.

Le jour vint, sombre comme la nuit. Une neige fine tombait d’un ciel couvert. La fumée n’arrivait pas à s’élever et planait sur les toits comme une nappe en lambeaux. Les corneilles craillaient à écorcher les oreilles. Les chiens aboyaient. Après cette nuit d’attente angoissée, Taibelé n’avait pas le courage d’aller à son échoppe. Elle s’habilla néanmoins et sortit. Elle aperçut alors quatre croque-morts qui portaient un brancard. Les pieds bleuis d’un cadavre dépassaient de la couverture balayée par la neige. Seul le fossoyeur suivait le mort. Taibelé demanda qui il était. Le fossoyeur lui répondit:

C’est Alchonon, le surveillant de l’école.

Étrange désir, Taibelé voulut escorter dans son dernier voyage Alchonon, ce pauvre homme qui était mort comme il avait vécu, seul. Qui viendrait à l’échoppe par un temps pareil? Et, d’ailleurs, que lui importaient les affaires? Taibelé avait tout perdu. Là, au moins, elle ferait une bonne action. Elle suivit le mort sur la longue route du cimetière. Puis elle attendit que le fossoyeur écartât la neige, et creusât une tombe dans la terre gelée. Ils enve­loppèrent Alchonon le surveillant de l’école d’abord dans un châle de prière, puis dans un capuchon, posèrent des tessons sur ses yeux et lui mirent une brindille de myrte entre les doigts, afin qu’il pût trouver le chemin de la Terre Sainte quand viendrait le Messie. Puis on referma la tombe et le fossoyeur récita le Kaddish.

Un cri jaillit de la bouche de Taibelé. Tout comme elle, cet Alchonon avait vécu une vie solitaire. Comme elle, il ne laissait aucune descendance. Oui, Alchonon le surveillant de l’école avait dansé sa dernière danse. Hurmizah avait confié à Taibelé que les défunts n’allaient pas tout droit au ciel, mais que tout péché donnait naissance à un démon et que ces démons sont les enfants des morts. Ils appellent le mort Père et l’entraînent a travers bois et landes, jusqu’à ce que le châtiment soit consommé. Après quoi seulement le mort peut accéder aux Enfers pour y être purifié.

Ghetto de Lublin, 1942

A partir de ce jour, Taibelé se retrouva définitivement seule, deux fois abandonnée, d’abord par un ascète, ensuite par un démon. La vieillesse la rida bien vite. De son passé, rien ne lui restait qu’un secret qu’elle ne pourrait jamais partager et que, de toute façon, personne n’aurait cru.

Il est de ces secrets qui ne franchissent pas les lèvres et sur lesquels se referment les tombes. Les saules les murmurent, les freux les croassent et les dalles du cimetière les disent silencieusement dans le langage de la pierre.

Isaac Bashevir Singer

Enluminures, XIV et XVéme siècles