1 Feu la cendre …

Adspice: corripuit tremulis altaria flammis Sponte sua, dum ferre moror, cinis ipse. Bonum sit! Nescio quid certe est, et Hylax in limine latrat. Credimus? aut qui amant ipsi sibi somnia fingunt. Parcite, ab urbe venit jam parcite, carmina, Daphnis.

Virgile, Bucolique VIII, vers 106-110

Regarde: saisissant de flammes en transe l’autel, d’elle-même elle prend feu, la cendre, pendant mon impatience. Serait-ce un bien? Je ne sais plus, et le chien Hylax aboie sur le seuil. Y croyons-nous? Est-ce que ceux qui s’aiment se font des rêves? Retenez-vous, poèmes, il arrive de la ville, retenez, Daphnis…

La riche filière sémantique dont donner serait l’entrée la plus commune dans notre langue, réclame l’attention. Je me tourne vers doter, se doter … Mélangeant la filière et l’affinité assonantique, autrement dit l’oreille étymologique et l’ouïe poétique, j’in­venterais volontiers une famille où opter, adopter seraient … adoptés. Optons pour. Il faut donc sous peine de mort se doter d’âme, se douer, se redoter, se surdouer, d’âme. Comment faire?

Se douer à nouveau de ce dont on se croyait doué par naissance et pourvu par nature, par créa­tion: se la donner, se la faire. De tous les supposés transcendants ou transcendantaux (unum, esse, verum, bonum, pulchrum, convertuntur) aucun n’est sous la main, apporté (à portée) avec le corps, psychique -donné, pas même la beauté. Il faut les produire, les éduquer, se transformer pour en inventer une version, une grandeur s’il s’agit de l’âme par exemple. Et que la chair se fasse verbe …

Fra Angelico

Qu’est-ce que l’âme? Je ne sais plus. L’âme des théologiens, celle dont le salut, ou l’immorta­lité préoccupa les sauveurs, a quitté l’expérience. L’âme mortelle, psychologique, dont la complexe singularité se fit objet de science(s), a ses théra­peutes. Distincte de ces deux, l’âme dont je cherche l’épreuve et la preuve, n’est-elle pas à réinventer, comme l’amour rimbaldien? L’âme monte avec la sublimation. Réenchanter le monde, ce slogan politique, ne se réalisera pas par la politique, même rêveusement socialiste.

L’un des moyens pour redouer l’âme de sens est de trouver l’âme sœur. Par une âme-sœur, si j’opte et adopte, je pourrais peut-être me doter d’une âme; accéder au régime que Simone Weil appelait du surnaturel, qui est celui d’une nature relevée, élevée, sublimable au sens chimique, vers un autre état de la matière.

Une autre voie est de revenir à l’expérience du mal, je veux dire à la pensée du mal, qui détruit l’âme et donc la fait paraître, exister, pour un sujet pensant.

Je ne sais plus ce qu’est l’âme, et serais prêt à renoncer à son emploi … N’était l’âme-sœur, dont la rencontre espérée, une ou deux fois, par vie, fait pressentir la possibilité, la quasi-réalité. Dans l’affect et l’affaire de l’âme-sœur, le vocable de l’âme trouve un possible usage. Le sens d’âme, voire, peut-être, sa signification, commence de poindre. Un différentielle, en auxiliaire pour âme (dans l’ex­pression, le syntagme, âme-sœur) donne un sens à l’inconnue (à jamais inconnaissable X s’il restait seul). Non à l’Âme; oui à l’âme-sœur. Les corps, conjoints, ça sert à chercher (à trouver peut-être) l’âme-sœur. Si non, tout est manqué (un seul être vous manque et tout …).

Jacques Derrida composa une cantate, un genre de cantate …, qu’il appela feu la cendre …