7 Fuir le vol des blasphèmes épars dans le futur

André Chastel l’a bien souligné: à la Renaissance, la vision de la nature devient une immense projection des énergies conscientes et inconscientes de l’âme … Rien dans la nature ne peut être inerte et indifférent …

Ce n’est pas fortuitement si, dans les almanachs, chaque mois est précédé d’un quatrain obscur. Il s’est agi pour Nostradamus de proposer deux voies cognitives: d’une part, la voie destinée à ceux qui ne peuvent pas aller vers la révélation de la part de déité qui dort en eux-mêmes et qui ne doivent recevoir que l’accumulation oppressante des sinistres événements ou aventures à venir; cela parce que leur âme, comme figée dans la multiplicité sensible, est incapable de vouloir son propre vouloir, de faire en sorte que elle se veut elle-même, et veut se vouloir, et veut vouloir ce qu’elle veut, et ainsi de suite. Il y a, d’autre part, la voie à l’usage de ceux qui sont capables, par un effort méditatif, de percevoir le mystère autour duquel s’ordonnent ces mêmes sinistres événements ou aventures: et ce mystère est terriblement réitératif, même s’il se déplace spatialement, temporellement, nominalement.

ob_921bf8_lucas-cranach-the-younger-portrait-o Les quatrains sont agencés comme une sorte de litanie sur le malheur dont le monde ne peut qu’être saturé. Au point qu’il est possible de se demander si l’imprévu, pour Nostradamus, ne fut pas que ses contemporains, par exemple en juillet 1559, furent saisis par la relation entre un des quatrains de cette grande litanie ne faisant que redire le revolum fatum -le destin revenant sans cesse- ou la Némésis devant violenter l’humanité sans répit, et un événement particulier -la mort accidentelle d’Henri II. Le futur des quatrains, au sein du langage de l’occulte, par son énergétique même, n’est pas un futur historique puisque le futur est à la fois présent, passé, avenir, il est le salut même de l’âme qui se tend vers les mystères du sens et qui va à la rencontre de Dieu.
Jeu d’énigmes qui donc en appellent à la méditation et à la prière. Une longue mélopée à vocation thérapeutique. Passé, présent, futur s’y nourrissent chacun l’un de l’autre et s’y indifférencient, moins pour permettre de saisir l’avenir qu’au contraire de revenir et de réfléchir sur le mystère de la transcendance absolue de Celui qui seul sait ce qui va être. La multiplicité qui devait aller jusqu’au millière, la milliade, en toute logique, devait amener le lecteur à faire retour à l’Un. Contrairement à ce que l’on pense, la finalité du langage est, dans les Prophéties, de faire reconnaître à l’homme l’Inconnaissable et donc de lui faire comprendre sa petitesse face à Dieu, son ignominie et sa faiblesse, son péché. À force d’étirer le sens des mots et de se laisser investir par leur poétique noire et leur profusion, le chrétien ne pourra qu’intérioriser qu’il n’est rien face à un Dieu tout-puissant dont la puissance est une puissance de châtier ceux qui pèchent non seulement par orgueil, lubricité, ambition, mais aussi par certitude qu’ils peuvent accéder au savoir.

La composition des quatrains est à comprendre dans le cadre de la parataxe, une syntaxe disjonctive et contournée, procédant par collages. Une marge quasi infinie est laissée alors à l’interprétation puisque Nostradamus écrivait lui-même sans savoir ce que ses quatrains voulaient dire. À force d’avoir du sens possible, l’écriture prophétique n’en a plus, elle aspire le lecteur dans sa propre impuissance, dans le sentiment de son péché, elle est destinée à lui faire prendre conscience de son incapacité à comprendre ce que Dieu seul sait, corruption et péché.
Au XVIe siècle, le sens joue par effets d’emboîtements qui sont destinés à mettre en cause ou questionner l’accessibilité immédiate comme médiate au savoir. C’est moins l’acquisition d’un sens en définitive qui doit se produire qu’un basculement vers l’interrogation sur l’aptitude à cerner et isoler un sens, et donc un sentiment proche de l’humilité, une conversion de l’âme devant l’immensité de l’indétermination que l’astrophile a reçu la mission de lui révéler.

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Le sens, toutefois, ne peut exister qu’en se défaisant ou en se rendant mobile, et c’est le principe même du langage nostradamique qui est ici mis en valeur. C’est aussi et corrélativement le perpetuum mobile de la Création que Nostradamus dit et redit, son écriture épousant ce mouvement perpétuel dans lequel tout ce qui est cesse d’être selon des modalités sans cesse mouvantes ou contingentes, dans lequel rien n’est stable. Parce que ce qui se comprend se décomprend tout aussi vite. C’est dans ce perpetuum mobile qu’il cherche, par l’instrumentalisation d’un langage occulte, à emporter son lecteur pour le ramener vers le facteur du monde, Dieu.

Et il l’écrit à son fils César, l’univers est placé sous le fait de la totale éternité qui vient en soy embrasser tout le temps, une éternité indivisible dans laquelle le passé, le futur et le présent sont intimement liés et qui est inscrite dans les mouvements des astres, le céleste mouvement, source de connaissance. Pour que l’âme puisse adhérer à cette éternité et incorruptibilité qui sont inscrits dans la loi universelle du changement et dans la constante transition du contraire au contraire, il est nécessaire qu’elle se ressource sans cesse à la conscience que la nature, ou plutôt la vie, est, sous les apparences, un langage.

Lucas Cranach, Jean Clouet