8 Toute la nature parle d’un dieu caché …

Quant à savoir comment ce vrai Dieu parle et vit en la personne croyante, Nostradamus le précise dans un quatrain qui souligne l’attachement du prophète à une piété eucharistique profonde:

Le divin verbe donra à la sustance, Comprins ciel terre, Occult au fait mystique, Corps, ame, esprit, Aiant toute puissance, Tant sous ses pieds, comme au siège celique.

Il est possible ici de se rallier à l’interprétation de Pierre Brind’Amour pour qui le Divin verbe est le fils de Dieu qui donnera à la substance eucharistique, par un mystère occulte transformant le pain en corps et le vin en sang, son corps et son âme, l’Esprit saint ayant toute puissance sur terre comme sur son trône céleste. Le Christ s’incarnera, le ciel et la terre étant unis par l’or caché qu’est le fait mystique -qu’on peut corriger en lait mystique- les enseignements divins qui donc seront universellement reçus. L’Esprit aura alors toute puissance sur les corps et les âmes, tant en ce bas monde qu’au siège du ciel. Image d’un temps de bénédictions qu’à nouveau il ne faut pas seulement cerner comme le temps parousique, mais à travers la particularisation dans le motif du lait mystique, un lait qui est synonyme de Parole. Désirez, comme des enfants nouveau-nés, le lait spirituel et pur, afin que par lui vous croissiez pour le salut.

Lucien Febvre, dans Amour profane, amour sacré, caractérise à la manière érasmienne la foi évangélique comme une folie s’opposant à la sagesse humaine, à travers le témoignage d’un apprenti imprimeur, Jean Morel:

Ma foi est fondée sur la doctrine des prophètes et des apôtres. Et encore que je ne suis pas beaucoup versé es saintes Lettres, si est-ce que d’icelles j’en puis apprendre ce qui est nécessaire à mon salut, et les lieux que je trouve difficiles, je les passe jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu me donner le moyen de les entendre. Et ainsi je bois le lait que je trouve en la parole de Dieu.

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Le lait de Nostradamus n’est-il pas cette Parole de Dieu dont le chrétien, quel qu’il soit et hors des devoirs et obligations de croire imposés par la hiérarchie cléricale ou par la doctrine calvinienne, peut s’alimenter librement, dans une tension de fusion de l’ici-bas et l’au-delà, une tension d’intériorisation eschatologique? Le lait n’est-il pas à Nostradamus ce que le vin est aux géants de Rabelais, une métaphore du Logos par lequel le fidèle transcende toutes les contingences mondaines et vit dans une sérénité?
En 1561, au colloque de Poissy, Claude d’Espence n’insiste pas sur autre chose: il faut croire à la présence réelle du corps et du sang du Christ dans l’eucharistie, parce que  la parole et promesse de Dieu, sur laquelle est appuyée notre foi, fait et rend présentes les choses promises. Le quatrain pourrait être une profession de foi dans cette promesse de présence spirituelle du Christ.

Pierre Chaunu a donné une lecture magistrale d’Érasme et de l’Enchiridion militis christiani, un ouvrage qui, à ses yeux, a été l’acteur d’une mutation portant vers une religion de lecture méditative, parallèlement à une exigence exégétique plus forte:

Ne vous y trompez pas, nous venons de franchir avec l’Enchiridion un cap tranquille. À travers la lecture méditative quotidienne du Nouveau Testament, il y a bien communion avec le Christ, communion à travers l’espace-temps, avec le locus historique de la présence de Dieu parmi nous. Une forme d’eucharistie, autre, différente, mais en pratique aussi réelle, peut-être moins ponctuelle, moins brûlante que la communion par l’hostie contemplée.

Ce que Nostradamus cherche à réexprimer sans cesse, c’est que la vie humaine, dans ses particularités ou son universalité, est le danger de l’homme, qu’elle est un reflet du mal qui est en lui et qu’elle n’est que mal et donc malheur. Prendre conscience de ce qu’elle n’est pas la vie de l’âme qui doit s’en détacher pour s’abandonner en toute foi au Christ, c’est s’engager sur le chemin d’une philosophie occulte qui est en soi, occulte au sens où chacun la possède en soi, secrètement et au sens où elle n’est pas à la mesure de tous puisque seuls y accèdent ceux qui ont pris conscience de leur néant.

Philosophie occulte, parce que le Christ est dissimulé dans le cours même des quatrains et qu’il doit surgir à la conscience de celui qui ne s’abandonne pas à la peur, à l’effroi, qui ne se laisse pas guider par la superficialité des mots et par l’horreur de ce qu’ils relatent -par leur apparence. Nommer le divin, c’est pour Nostradamus entraîner l’âme dans un parcours qui se fixe originellement sur une poétique de la multiplicité négative, de l’éclatement en des sinistres evenemens pour aller vers la reconnaissance de l’Un, seule puissance de miséricorde et d’amour, Seigneur qui de toute éternité sait et peut tout, en qui il faut mettre toute sa foi dans sa bonté. Une poétique du paradoxe, de l’antinomie absolue, opposant l’homme pécheur, impuissant face à lui-même, à un Dieu qui est Tout. Une poétique du repli de l’homme dans le face-à-face intérieur avec Dieu, mais une poétique qu’exigent les signes qui vont et viennent dans le monde.

Le paradoxe est donc qu’il faut que l’homme prenne conscience de sa faiblesse pour qu’il puisse être force. Et la conscience de la faiblesse doit porter le chrétien à se défier de son intelligence même, de cette mort première qui marque son être en surface comme en profondeur.

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Aux yeux de Michel de L’Hospital, qu’il est nécessaire de citer ici, toute épistémologie de soi doit conclure en l’inanité de son objet. Elle doit être malheureuse au sens où elle découvre que l’âme humaine est née sous le signe du malheur. De là découle que la pensée doit être paradoxique, que c’est lorsqu’elle est intrinsèquement paradoxale qu’elle se trouve dans un vrai mouvement existentiel de connaissance. Là encore, il est utile de remonter jusqu’à Érasme et Thomas More pour comprendre la genèse d’une telle démarche qui apparaît structurelle dans l’évangélisme et qui conduit à une déconstruction systémique ouverte sur un certain relativisme.

L’apparence est dangereuse, et le Christ est paradoxe, et, en conséquence, celui qui a la foi doit toujours nier les évidences, les absoluités reconnues, ne jamais se laisser aller à demeurer à la surface des savoirs. Vivre dans la foi, c’est avoir assimilé, outre les critiques de la doxa émanant des fragments d’Heraclite ou des Paradoxa Stoicorum de Cicéron, le sens du Sacrifice de la Croix défini à travers Paul citant Isaïe comme l’acte paradoxal et paradoxique d’une folie divine plus forte que le savoir des hommes: Je détruirai la sagesse des sages; j’anéantirai la science des savants …

Dans ce cadre, si le Christ est paradoxe, être soi-même dans le paradoxe n’est rien d’autre qu’être dans l’inhérence au Christ que la justification par la foi suggère et rend vivante.

Avant le doute cartésien, il y eut un âge du paradoxe qui, en France et à travers encore Michel de L’Hospital ou un peu plus tard Michel de Montaigne, accompagne l’aventure religieuse de ceux qui, dans l’Église, se mettaient en marge de l’Église.

Jean Clouet: Marguerite de Valois, Guillaume Budé