4 Nous qui errons dans les ténèbres

Le Livre de Job clame la gloire d’un Dieu qui fait marcher nu-pieds les conseillers, rend fous les juges, emprisonne les rois s’ils sont libres et les libère s’ils sont incarcérés, renverse les potentats, prive de discernement les vieillards, grandit les nations et les fait périr:

Il étend les peuples et les supprime
Il enlève le cœur des chefs du pays
Et les fait errer dans un désert sans route:
Ils tâtonnent dans des ténèbres sans lumière
Et ils titubent comme l’ivrogne.

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Dans ce monde noir parce que parcouru par la méchanceté et l’envie, qui ne sécrète que douleur, l’écriture de Nostradamus ne doit pas être appréhendée comme prophétique seulement au sens où elle exposerait et expliciterait des potentialités du devenir humain. Elle le serait dans la mesure où elle viserait à initier un mouvement vers une mémoire biblique, par effet d’appel textuel. C’est cette faculté d’imposer le possible d’une mise en mouvement qui serait fondamentale. Si l’on tente de rentrer dans ses ressorts mêmes, l’écriture n’est-elle pas destinée à faire toujours et encore glisser le lecteur, dolorisé par cette infernalisation de son monde, vers l’entrée en scène intérieure de Dieu; à la manière de Job, qui, une fois constatée l’impossibilité de modérer sa souffrance, une fois saisi par l’immensité de la persécution dont il est la victime, ne peut que s’adresser à Dieu. Tout le problème de la compréhension de Nostradamus est qu’elle doit être dynamique, que les mots des présages ne se limitent pas à eux-mêmes et que donc le sens doit aller toujours vers un au-delà. Et cet au-delà est Dieu prenant Job pour cible:

Dieu me livre à des injustes
Et aux mains des méchants il me jette:
J’étais tranquille et il m’a rompu,
Il m’a pris par la nuque et m’a mis en pièces!
Il m’a dressé pour sa cible:
Autour de moi tournoient ses traits,
Il transperce mes reins sans pitié,
Il répand à terre mon fiel,
Il m’ébrèche, brèche sur brèche,
Il court sur moi, tel un guerrier.

Face à ce Dieu fantassin ou archer, il ne reste plus au chrétien qu’à coudre un sac sur sa peau, en témoignage de deuil et de douleur, et à enfoncer ce qui est le symbole de son orgueil, sa corne, dans la poussière tandis que son visage est rougi par ses larmes et que ses paupières sont ombrées. Nostradamus semble implicitement hanté par l’humanité de Job et il incite infra-textuellement son lecteur à s’identifier à Job. Il dit l’ardeur de la colère de Dieu stigmatisant la faute de l’homme, mais aussi il dit que le plus juste des hommes souffrira avant que la bénédiction ne vienne à lui. La consolation passe par l’instant de la prise de conscience, quand Job reconnaît que Dieu s’est manifesté à lui, que son œil a vu Dieu et affirme qu’il ne lui reste plus qu’à s’abîmer dans le repentir, sur la poussière et la cendre. Alors les richesses reviennent au persécuté, le bonheur d’une nouvelle famille et une longue vie de cent quarante années. Cette présence infra- ou inter-textuelle de Job dans la relation même de l’écriture à la lecture est capitale. Par son truchement se produit ce qui serait une transition vers la gratuité absolue d’un salut donné par un Dieu se révélant Dieu d’amour, n’exigeant plus que l’homme se justifie devant Lui au terme d’une histoire longue et douloureuse.

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Il faut noter que, dans l’énigmatique cité de Fertsod, il y a les trois premières lettres de Sodome … Et ces sacrifices des innocents n’évoquent-ils pas certaines analogies que les dissidents de religion effectuaient à propos des persécutions comparées à des offrandes rendues à un Dieu, Moloch ou Baal, par l’Église romaine, tandis que les polémistes papistes taxaient leurs adversaires d’être de nouveaux Philistins ou Amalécites? Nostradamus, en outre, identifie un temps qui verra un homme néfaste faire revivre les dieux infernaux d’Hannibal et qui sera la grande épouvante des humains -allusion au culte de Baal et aux présumés sacrifices puniques d’enfants auxquels les habitants de Carthage auraient procédé.

Il y aura des jours d’une horreur absolument inédite et qui viendra par Babel aux Romains. Par deux fois, l’astrologue cerne l’événement déclencheur du retour qui se traduit par le refus des interdits et le bouleversement de l’ordre. Il s’agit de la découverte d’ossements humains. D’abord des ossements, qui seront trouvés au fond d’un puits, augureront un inceste commis par une marâtre. Puis l’État ayant été changé, on cherchera la gloire et la renommée, et on aura Mars pour ascendant; ce qui signifie la guerre. Seconde configuration: les os du grand Romain seront trouvés quand la nouvelle secte sera fondée. La tombe apparaîtra recouverte de marbre. Quand la terre tremblera en avril, les cadavres de ceux qui auront été mal inhumés seront visibles.
Symbole de mort, d’oubli de Dieu donc.

Révéler, c’est révéler qu’il n’y a pas à savoir. Prophétiser, c’est dire qu’il n’y a rien à dire, sauf que l’homme n’est que néant puisque son temps est un temps qui le voit toujours plus s’abandonner à la tentation du mal et du mal agir. Et c’est dire que son malheur est de s’imaginer doté d’une aptitude à connaître les secrets divins. Et encore plus à vouloir user de violence dans la sphère de la foi.

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D’autres indices programmatiques apparaissent de façon discontinue dans les Prophéties. L’événement d’une grande éruption volcanique de la grand montaigne ronde de sept stades, dont les laves submergeront les rues et les bâtiments antiques, mettra fin à un temps de paix et sera suivi par la guerre, la famine, les inondations. Le passé sera comme englouti, recouvert, dissimulé aux yeux et cette occultation ouvrira la durée à une séquence tragique. Comme si le malheur était symbolisé par le double motif du recouvrement et de la métamorphose.

Hercule Seghers