5 Une phénoménologie de la voyance

Pour ces hommes qui regardaient avec effroi et désabusement les contentions dogmatiques qui partageaient le peuple chrétien en sectes ou confessions exclusivistes, il y eut la prise de conscience de ce que, précisément, la division religieuse était la conséquence d’une trop grande mise en familiarité des fidèles avec la Parole de Dieu.

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Érasme lui-même, en 1525, aurait traversé une grande crise intérieure en assimilant que sa grande espérance d’une philosophie du Christ partagée par tout le peuple de Dieu s’était retournée sur elle-même dans le cauchemar du schisme progressant toujours plus avant et mettant en cause les raisons mêmes de tout son travail. L’appréhension d’une sorte de retour de manivelle faisant que le pire du pire était sorti de l’œuvre même de restitution évangélique n’impliqua-t-elle pas le recours à une écriture énigmatique? Contre le Logos profané puisque dressant les hommes les uns contre les autres alors que son message est un message d’amour, les humanistes évangéliques cherchèrent à protéger les mystères de la foi grâce aux artifices d’un langage symbolique, impénétrable à qui n’avait pas reçu, précisément, le don de la vraie foi, à qui ne vivait pas sous l’autorité du Christ maître intérieur. Un langage qui était leur langage.

Et il faut situer Nostradamus dans cette mouvance d’une écriture cryptique qui s’efforce de restaurer l’espérance à l’usage de tous ceux qui croient en un seul Dieu, le Dieu d’amour et de miséricorde.

C’est ici qu’il faut marquer un temps d’arrêt en introduisant une référence au Premier livre de Samuel.

Le support biblique est sans doute plus important que le texte même de Nostradamus, par son environnement signifiant. Les événements évoqués dans la citation concernent le voyage entrepris par Saùl jusqu’au pays de Çuph -où vit Samuel- sur la requête de son père Quish, à la recherche d’ânesses égarées loin du pays de Benjamin. Alors que Saùl suggère instamment de faire demi-tour, son serviteur lui signale que dans la ville proche il y a un homme de Dieu qui est honoré parce que tout ce qu’il prédit arrive sûrement.
Ce que le serviteur suggère donc à Saùl, c’est d’aller demander par quel chemin nous devons aller. Il veut questionner non pas l’avenir, mais la vérité. Le prophète du pays de Çuph est alors le voyant installé sur un haut lieu, qui ne va pas donner la réponse attendue, car Dieu, un jour avant la venue de Saùl, lui a annoncé qu’arriverait un homme du pays de Benjamin, qui devrait être oint comme chef du peuple d’Israël et qui sauverait ce dernier des Philistins. Le voyant a donc vu, par une révélation donnée par Iahvé, ce que Saùl n’attendait pas, tout occupé qu’il était à retrouver ses ânesses et le chemin qui le ramènerait jusqu’à la terre de son père. Il ne voit pas ce que Saùl voudrait qu’il voie, il voit un autre avenir que celui qu’il devrait voir. La voyance est antinomique de l’interrogation, elle est décalée par rapport à l’attente, elle est à contresens de l’expectative, ce qui est primordial.
Voir, c’est voir non seulement ce que l’entendement humain ne peut discerner naturellement, mais c’est voir ce que Dieu seul donne à voir, et ensuite communiquer ce don de voyance puisque quelque temps plus tard Saùl sent qu’il a le cœur changé et se met à prophétiser au milieu de prophètes.

La prophétie, entendue au sens de voyance et donc de dépassement de l’ordre de la connaissance naturelle, a été de dire ce qui est et ce qui doit être et non pas ce qui sera: c’est-à-dire que Saul est et doit être le roi d’Israël. En fondant sa vocation de prophète sur la conceptualisation d’une voyance, Nostradamus se détourne d’une conception biblicisante qui est alors celle des prédicateurs du catholicisme intransigeant, qui revendiquent d’être des ambassadeurs de Dieu ayant reçu une virtus sacrée, une inspiration immédiate de Dieu faisant d’eux des bouches ou des trompettes de Dieu. Tels des François Le Picart, Jean de Hans ou Simon Vigor, qui n’hésitent pas à prendre à partie les détenteurs de l’autorité politique en les accusant de gouverner contre la Loi divine.

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Il veut seulement être celui qui transcrit ce qu’il a vu grâce à la lumière que sont les yeux de Dieu, un médiateur qui laisse aux chrétiens le soin d’accéder, par son écriture, à la compréhension que seul Dieu peut leur donner. Il est l’homme du voir et non le nabi, l’homme de l’Esprit. C’est pour cette raison qu’il se contente de projeter, par l’instrument du langage, des énigmes. Dans une brutalité interrogative qui veut épouser la puissance éblouissante de la lumière céleste. La vraie révélation viendra à ceux qui, en collaborant avec la grâce de Dieu, seront capables de comprendre. Surtout, celui qui revendique être un videns, par sa prophétie, doit contaminer en quelque sorte celui à qui il parle, l’introduire dans le mystère même du langage divin et lui donner la faculté de recevoir ce langage …

Quentin Metsys, Des enfants découvrent Internet

Bois gravé, Allemagne