Ne pas abandonner le corps des dieux

Un jour les dieux se retirent. D’eux-mêmes ils se retirent de leur divinité, c’est-à-dire de leur présence. Ils ne s’absentent pas simplement: ils ne vont pas ailleurs, ils se retirent de leur propre présence. Ils s’absentent dedans.

Ce qui reste de leur présence, c’est ce qui reste de toute présence lorsqu’elle s’est absentée: il reste ce qu’on en peut dire. Ce qu’on en peut dire est ce qui reste lorsqu’on ne peut plus s’adresser à elle: ni lui parler, ni la toucher, ni la regarder, ni lui faire un présent.

Peut-être les dieux se retirent-ils parce qu’on ne fait plus de présent à leur présence: plus de sacrifice, plus d’oblation, sinon par coutume et par imitation. On a autre chose à faire: écrire, calculer, commercer, légiférer. Privée de présents, la présence se retire.

105arcabas_jpg.1194475657.jpgCe qu’on peut dire de la présence absentée, c’est toujours de deux choses l’une: c’est sa vérité, ou c’est son histoire. Bien entendu, il convient que ce soit son histoire vraie. Mais parce que la présence a fui, il n’est plus certain qu’aucune histoire d’elle soit absolument véridique: nulle présence ne vient l’attester. Ce qui reste se divise aussitôt en deux, l’histoire et la vérité. L’une et l’autre sont de la même origine et se rapportent à la même chose, à la même présence qui s’est retirée. Son retrait se manifeste comme le trait qui sépare les deux, l’histoire et la vérité.

On appelle muthos le récit des actions et des passions divines, parmi lesquelles toujours il y a ce qui regarde le monde et sa marche, l’homme et son sort. Muthos signifie le dire de quelque chose, par quoi on fait connaître la chose, l’affaire, en latin la narratio, qui est son savoir.

Lorsque les dieux sont retirés, leur histoire ne peut plus être simplement vraie, ni leur vérité simplement racontée. Il y manque la présence qui attesterait l’existence de ce qu’on raconte en même temps que la véracité de la parole qui raconte. Il manque le corps des dieux: Osiris reste démembré, le grand Pan est mort. Il manque le corps vrai qui par lui-même proférait sa vérité: sa statue éclaboussée du sang des victimes, imprégnée des vapeurs de l’encens, ou bien le bois sacré dans lequel écouter bruire la source où se dégorge une présence souterraine.
Il manque ce corps proférateur, il reste ce qu’on peut en dire -et le dit est devenu incorporel, à l’égal du vide, du lieu et du temps. Ce sont les quatre formes de l’incorporel, c’est-à-dire de l’intervalle dans lequel il peut se trouver des corps, mais qui n’est jamais lui-même un corps. L’intervalle a pour propriété de s’ouvrir et de se diviser. Le dit n’est plus donné, compact, avec le corps divin, oraison de ses lèvres: il s’écarte de soi, il se distend.

La vérité et la narration se séparent donc. Leur séparation est tracée du trait même qui se tire sur le retrait des dieux. Le corps des dieux est ce qui reste entre les deux: il y reste comme sa propre absence. Il y reste corps peint, corps figuré, corps raconté: mais il n’y a plus le corps à corps sacré.

Entre littérature et philosophie manque cet enlacement, cet embrassement, cette mêlée sacrée de l’homme au dieu, c’est-à-dire à l’animal, à la plante, à la foudre et au rocher. Leur distinction en est exactement le désenlacement, le désembrassement. La vérité et la narration se séparent de telle sorte que c’est leur séparation qui les institue l’une et l’autre.

122arcabas_jpgSans la séparation, il n’y aurait ni vérité, ni narration: il y aurait le corps divin. Non seulement la narration est susceptible ou suspecte de manquer de vérité, mais elle en est privée dès le principe, étant privée du corps présent comme bouche de sa propre profération, comme peau de sa propre exposition. Cette privation est identiquement la privation de la vérité, et la vérité, par principe, passe ici à l’écart, dans le retrait, infigurable, inénarrable. La vérité devient un point de fuite qui s’anamorphose en point d’interrogation. La vérité devient: Qu’est-que la vérité? Franchir la question, pourtant, s’affranchir d’elle, reste le point de fuite, la perspective infinie de ce qui dès lors se nomme logos.

La narration expose des figures, elle s’invente comme la figuralité en général, soit le tracé des contours par lesquels un corps se signale et se fait corps, mais un tracé dont il reste douteux si le corps qu’il cerne est véritable.
Le tracé narratif expose une manifestation de corps dont il n’est pas sûr qu’il soit identiquement un corps manifeste. Ou plutôt il est certain qu’il ne l’est pas: en le figurant, la narration le déclare absent. C’est le même tracé qui fit le dieu lui-même -officiant à tête de chacal ou larme de résine au flanc d’un arbre- et qui fait à présent sa figure. Mais ce tracé se divise de soi: le corps divin s’y fait défaut. La perspective de la vérité vise donc ce défaut comme le lieu de ce qu’elle désire aussi bien, mais dont elle s’emploie à montrer le défaut. En montrant le défaut -la figure elle-même, l’imitation, la représentation, l’allégorie, la mythologie, la littérature, elle en dit la vérité, qu’il est un défaut. Ce discours lui-même pousse jusqu’à cet au-delà, où il s’abîme dans une lumière excessive, éblouissement au milieu duquel s’abolit toute possible figuralité.

Entre la figure et l’éblouissement reste le corps divin absent. Reste un singulier corps d’absence auquel de chaque côté touchent la narration et la perspective de vérité. L’une décrit les formes du corps, l’autre inscrit son excavation. Entre le décrit et l’inscrit, toujours étiré entre eux, écartelé, l’écrit seul, interminable graphe ciselé dans le plomb d’un scellé apposé sur le lieu du retrait.
La scène se joue autour d’un tombeau vide, d’une momie creuse, d’un portrait ressemblant à personne: autour d’un corps désormais produit, proféré comme corps, c’est-à-dire comme dehors absent. Mais c’est une scène, et elle se joue très effectivement. C’est une scène simultanée de deuil et de désir: philosophie, littérature, chacune en deuil et en désir de l’autre (de l’autre même) mais chacune aussi rivalisant avec l’autre dans l’accomplissement du deuil et du désir. Si le deuil l’emporte et s’enferme en déréliction sans fin, l’une ou l’autre sombre dans la mélancolie, la gorge serrée par le corps perdu. Mais ce dernier est aussi bien, et chaque fois, pour l’une l’image de l’autre: la philosophie s’étrangle de littérature impossible -d’une littérature qui est son propre impossible. Ou bien c’est l’inverse. Parfois c’est la littérature qui conduit le deuil que la philosophie subit ou dénie. Parfois c’est la philosophie qui soutient l’absence que la littérature maquille.

max_arcabas_01.1255857998.jpgEt il peut y avoir une pensée, liée sans re-ligion, dans ces vers, à Vénus, qui termine ainsi, excrit hors des mots, le chant de la Nature porté au rouge par Lucrèce:

Sur des bûchers dressés pour d’autres, des hommes plaçaient à grands cris ceux de leur sang, apportaient la torche, engageaient des combats sanglants plutôt que d’abandonner les corps.

Ne pas abandonner les corps, peut-être au mépris de l’œuvre, telle est la tâche. Ne pas abandonner les corps des dieux sans pourtant désirer rappeler leur présence. Ne pas abandonner l’office de la vérité ni celui de la figure, sans pourtant combler de sens l’écart qui les sépare.

J.L. Nancy

Arcabas