Pas de pratique plus emblématique de la démocratie que la création artistique …

… Éloge ou critique, l’art est souvent tenu pour élitiste, individualiste, l’artiste pour égoïste ou original … Et, qu’on le déplore où qu’on s’y résigne, la démocratie est souvent perçue comme le règne de la médiocrité. Le commun, ce serait le moyen. Le pouvoir du peuple serait le poids de la masse … Or la masse ne pense pas, ne crée pas. Elle est tenue pour nivelante, inculte et avide de possessions matérielles.

Vers 1830, Tocqueville avait averti que la passion de l’égalité, par quoi il définissait les mœurs démocratiques, pourrait aboutir à l’uniformisation des caractères, à l’homogénéisation des conduites et des volontés, à l’égoïsme et au conformisme. Penser par soi-même ou s’écarter des normes admises de viendrait alors un danger que personne ne courrait plus, tant le poids du nombre qui se sait nombre serait grand. Tocqueville avait d’ailleurs pensé trouver une preuve empirique de ce processus de nivellement général et de ce penchant aveugle à croire en la masse dans le fait que l’Amérique qu’il décrivait ne possédait alors (croyait-il) aucun artiste, aucun écrivain, aucun grand esprit.

Les observateurs de notre société contemporaine abondent fréquemment dans ce sens. Ils s’inquiètent de ce double mouvement, l’un qui conduit chacun à ne s’occuper que de lui-même et qui, ce faisant, détruit les liens sociaux, dissout l’esprit civique, produit violence, incivilités et mépris d’autrui; et l’autre qui pousse les gens à se ressembler de plus en plus, à avoir les mêmes désirs, les mêmes pensées, les mêmes conduites. Ce qui s’explique comme suit: séparés les uns des autres par leur égocentrisme et leur désir de posséder, les hommes ne seraient plus perméables qu’aux grandes machineries dispensant des discours, des produits, des images ou de l’idéologie que chacun puisse s’approprier sans avoir à en discuter, sans qu’il soit besoin de consulter autrui, d’entrer en relation avec lui, de partager une quelconque expérience.
Ainsi, transformé en pouvoir de la masse, le pouvoir du peuple muterait en repli sur soi, individualisme et uniformité, en désaffection à l’égard du bien commun et de l’intérêt général. Au total, en conclut-on, le peuple ne gouverne pas, et c’est une erreur de penser qu’il le devrait, car dans les sociétés modernes (ou postmodernes) sa nature psychosociale l’en rend tout à fait incapable, irrémédiablement. Or placer l’art aux côtés de la démocratie, c’est accorder une tout autre signification à cette dernière. Dans la perspective sélectionnée ici, l’égalité se trouve subordonnée à la liberté, le problème de l’individuation l’emporte sur celui de l’individualisme, et la démocratisation, sur le respect formel des principes. Au lieu de privilégier l’angle sous lequel la démocratie apparaît comme une machine sociale à conformer, uniformiser, agréger, ou collectiviser, on en présentera un autre aspect, moins familier, et pourtant historiquement constitutif: celui qui lui confère la tâche de protéger, le plus également possible, le développement de l’individualité de chacun. Démocratiser n’est pas niveler et conformer, mais libérer …

joostswarte01dessindecouverture.1234112788.jpgOn devrait penser la démocratie non comme un régime donnant à tout le monde la même chose, mais comme un ensemble d’institutions destinées à protéger, favoriser ou rétablir le développement de l’individualité de chacun. A bien des égards, le monde dans lequel nous vivons n’a de démocratie que le nom. Littéralement, la démocratie est le pouvoir du peuple. On ne parle pas de peuple à propos des fourmis ou des étourneaux. Dans un peuple, on trouve des personnes singulières.

Par démocratie, j’entends l’ensemble des institutions qui assurent à un peuple de rester un peuple, et qui sont donc destinées à permettre au plus grand nombre de se constituer comme personnes, de poursuivre leurs expériences dans la direction que les circonstances de leur vie leur rendent désirables. Car la continuité de nos expériences est aussi la condition de notre individuation. Cette définition pourra sembler angélique, irréaliste, voire idéaliste. La démocratie est en effet un idéal. Cependant un idéal n’est pas une idée impossible à réaliser, mais une visée sans transcendance, ou la tendance d’une chose réellement existante vers son accomplissement. Les sens descriptifs et normatifs sont indissociables. Il en va de même pour le mot démocratie: il ne s’agit pas d’un régime particulier parmi d’autres, mais de l’idée que cette participation est une bonne chose pour les hommes, qu’elle leur permet de s’accomplir beaucoup mieux que ne le fait n’importe quel autre régime.

Joëlle Zask, Art et Démocratie, PUF, 2003

Jooste Swarte