Le secret du grand rationalisme

Il faudrait appeler petit rationalisme celui qu’on professait ou qu’on discutait en 1900, et qui était l’explication de l’Être par la science. Il supposait une immense Science déjà faite dans les choses, que la science effective rejoindrait au jour de son achèvement, et qui ne nous laisserait plus rien à demander, toute question sensée ayant reçu sa réponse. Mais on ne pensait pas céder à une mythologie. On croyait parler au nom de la Raison. La raison se confondait avec la connaissance des conditions: partout où un conditionnement était dévoilé, on pensait avoir fait taire toute question. Si ce rationalisme-là est pour nous difficile à penser, c’est qu’il était, défiguré, méconnaissable, un héritage. C’était le fossile d’un grand rationalisme, celui du 17éme siècle, riche d’une ontologie vivante, qui avait déjà dépéri au 18éme siècle, et dont il ne restait, dans le rationalisme de 1900, que quelques formes extérieures.

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Sébastien Bourdon, Christine de Suéde

Le 17éme siècle est ce moment privilégié où la connaissance de la nature et la métaphysique ont cru trouver un fondement commun. Il a créé la science de la nature et n’a pourtant pas fait de l’objet de science le canon de l’ontologie. Il admet qu’une philosophie surplombe la science, sans être pour elle une rivale. L’objet de science est un aspect ou un degré de l’Être; il est justifié à sa place, peut-être même est-ce par lui que nous apprenons à connaître le pouvoir de la raison. Mais ce pouvoir ne s’épuise pas en lui.
De différentes façons, Descartes, Spinoza, Leibniz, Malebranche, sous la chaîne des relations causales, reconnaissent un autre type d’être, qui la sous-tend sans la rompre. Tous les problèmes qu’une ontologie scientiste supprimera en s’installant sans critique dans l’être extérieur comme milieu universel, la philosophie du 17éme siècle ne cesse, au contraire, de les poser. Comment comprendre que l’esprit agisse sur le corps et le corps sur l’esprit, et même le corps sur le corps, ou l’esprit sur l’autre esprit ou sur lui-même … D’où vient la cohésion du tout?
Cet accord extraordinaire de l’extérieur et de l’intérieur n’est possible que par la médiation d’un infini positif, ou infiniment infini (puisque toute restriction à un certain genre d’infinité serait un germe de négation). S’il y a, au centre et comme au noyau de l’Être, un infiniment infini, tout être partiel directement ou indirectement le présuppose, et en retour y est réellement ou éminemment contenu. L’idée de l’infini positif est donc le secret du grand rationalisme, et il ne durera qu’autant qu’elle restera en vigueur. Il y a une manière innocente de penser à partir de l’infini, qui a fait le grand rationalisme et que rien ne nous fera retrouver.

Qu’on ne voie pas de nostalgie dans ces mots. Sinon celle, paresseuse, d’un temps où l’univers mental n’était pas déchiré, et où le même homme pouvait, sans concessions ni artifice, se vouer à la philosophie, à la science (et, s’il le souhaitait, à la théologie). Mais cette paix, cette indivision ne pouvaient durer qu’autant qu’on restait à l’entrée des trois chemins. Ce qui nous sépare du XVIIéme siècle, ce n’est pas une décadence, c’est un progrès de conscience et d’expérience. Les siècles suivants ont appris que l’accord de nos pensées évidentes et du monde existant n’est pas si immédiat, qu’il n’est jamais sans appel, que nos évidences ne peuvent jamais se flatter de régir dans la suite tout le développement du savoir, que les conséquences refluent sur les principes, qu’il faut nous préparer à refondre jusqu’aux notions que nous pouvions croire premières, que la vérité ne s’obtient pas par composition en allant du simple au complexe et de l’essence aux propriétés, que nous ne pouvons ni ne pourrons nous installer au centre des êtres physiques et même mathématiques, qu’il faut les inspecter en tâtonnant, du dehors, les aborder par procédés obliques, les interroger comme des personnes. La conviction même de saisir dans l’évidence intérieure les principes selon lesquels un entendement infini a conçu ou conçoit le monde, qui avait soutenu l’entreprise des cartésiens et avait paru longtemps justifiée par les progrès de la science cartésienne, un moment est venu où elle a cessé d’être un stimulant du savoir pour devenir la menace d’une nouvelle scolastique. Il fallait bien alors revenir sur les principes, les ramener au rang d’idéalisations, justifiées tant qu’elles animent la recherche, disqualifiées quand elles la paralysent; apprendre à mesurer notre pensée sur cette existence qui, devait dire Kant, n’est pas un prédicat, remonter, pour les dépasser, aux origines du cartésianisme, retrouver la leçon de cet acte créateur qui avait institué, avec lui, une longue période de pensée féconde, mais qui avait épuisé sa vertu dans le pseudo-cartésianisme des épigones, et exigeait désormais lui-même d’être recommencé.

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Par l’Atelier de Franz Hals

Il a fallu apprendre l’historicité du savoir, cet étrange mouvement par lequel la pensée abandonne et sauve ses formules anciennes en les intégrant comme cas particuliers et privilégiés à une pensée plus compréhensive et plus générale, qui ne peut se décréter exhaustive. Cet air d’improvisation et de provisoire, cette allure un peu hagarde des recherches modernes, que ce soit en science ou en philosophie, ou en littérature ou dans les arts, c’est le prix qu’il faut payer pour acquérir une conscience plus mûre de nos rapports avec l’Être.
Notre situation philosophique est tout opposée à celle du grand rationalisme. Et pourtant, il reste grand pour nous et il est proche de nous en ceci qu’il est l’intermédiaire obligé vers les philosophies qui le récusent, parce qu’elles le récusent au nom de la même exigence qui l’a animé. Au moment même où il créait la science de la nature, il a, du même mouvement, montré qu’elle n’était pas la mesure de l’être et porté à son plus haut point la conscience du problème ontologique. En cela, il n’est pas passé. Comme lui, nous cherchons, non pas à restreindre ou à discréditer les initiatives de la science, mais à la situer comme système intentionnel dans le champ total de nos rapports avec l’Être, et si le passage à l’infiniment infini ne nous paraît pas être la solution, c’est seulement que nous reprenons plus radicalement la tâche dont ce siècle intrépide avait cru s’acquitter pour toujours.

Merleau, Éloge de la philosophie

Et puis, cascade de malentendus: une certaine Europe réduit le savant-philosophe à la figure de l’ingénieur, compris comme le Maître des Machines Efficaces; les néo-bourgeois et les anciens féodaux des pays colonisés (mais tout aussi bien le bolchevisme!) s’emparent de cette caricature positiviste, pour s’assurer des résultats techniques de ce qu’ils croient follement être la Raison …

On voit progressivement s’installer au cours du 18éme siècle en Europe une conception de la science qui en vient à nier la réalité d’une pensée scientifique, au sens fort du mot pensée. On croit pouvoir rendre compte de la démarche de Newton comme de celle d’une empiriste prudent qui formulerait mathématiquement des lois pour rendre compte de la régularité de faits constatés. De ce que le savant anglais a écrit qu’il ne forgeait pas d’hypothèse sur la nature de la force d’attraction qu’il a installée au cœur de son système du monde, on tire l’idée que la science doit renoncer à s’interroger sur les causes des phénomènes, et rompre ainsi avec la métaphysique comme avec la théologie …
La science se trouvait désormais justifiée par ses applications efficaces dans le monde naissant de l’industrie. L’image du savant a été assimilée progressivement à celle de l’ingénieur. Et c’est elle que la colonisation a exportée, pour le meilleur et surtout pour le pire. Or la science des ingénieurs, qui a sa valeur propre et ne se réduit nullement, lorsqu’elle est inventive, à l’application de connaissances fondamentales, donne une image très particulière de la démarche scientifique: celle d’un agencement de moyens en vue d’une fin préalablement donnée; bref, celle de la maîtrise d’un processus naturel sur la foi d’une prévision rationnelle doué d’une certitude qui garantit d’entrée de jeu le succès. Lorsqu’on doit bien constater des ratés, on ne manque pas d’en accabler la science, on nie alors l’existence de la pensée scientifique en tant que telle. On ne veut rien savoir de son allure aventureuse -celle qui recule toujours les limites du connu en scrutant opiniâtrement les possibles qui constituent le champ du réel.

Nous voyons de quelles équivoques ont hérité les aristocrates et nouveaux bourgeois progressistes du monde arabo-musulman quand ils ont voulu mettre leur société, c’est-à-dire leur pouvoir, à l’heure d’une modernité mal comprise, née désuète …

Au siècle dernier, sur les pas de la Turquie de Mustafa Kemal, l’Iran, la Tunisie et l’Irak se sont efforcés d’importer un modèle social et politique venu de l’extérieur. En Turquie, cette introduction relève du défi: il s’agit de toute urgence de copier chez le vainqueur ce qui semble constituer sa force. L’outil laïc doit permettre de bâtir un État-nation pour éviter le dépeçage total et définitif de l’empire ottoman. Cette laïcité d’État, laïcité appliquée par le haut à des sociétés peu sécularisées, présente immédiatement un caractère autoritaire qui sera reproduit en Iran et dans les pays arabes. Ce discours ne se remettra pas d’avoir été à la fois importé puis imposé. Car la laïcité prend les traits d’une mise au pas des populations auxquelles elle s’adresse: concassage des particularismes religieux ou ethnique (Kurdes) en Turquie, émancipation imposée des femmes en Iran dans les années trente, répression féroce des Frères musulmans par le régime égyptien, offensive frontale avec l’islam traditionnel en Tunisie, tyrannie en Irak …

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Échange de cadeaux entre le président libanais et le vice-président de la fédération de Russie, été 2007