2 Neg Mawon

Au XV éme siècle, dans sa Chronique de Guinée, Gomes Eanes de Zurara raconte un raid des Portugais sur un village des côtes de l’Afrique:

Ceux-ci criant Santiago! Saint Georges! Portugal!, tombèrent sur eux et en tuèrent et capturèrent autant qu’ils pouvaient. Alors vous auriez pu voir des mères abandonner leurs enfants et des maris abandonner leurs femmes, chacun s’efforçant de fuir plus vite que possible. Et les uns se noyaient dans la mer, d’autres, cherchaient refuge dans leurs cabanes, d’autres cachaient leurs enfants sous des herbes marines, croyant ainsi les soustraire au danger …

Pour saisir le processus particulier qui s’engageait dans l’expérience de l’esclavage moderne, pour décrire le rapport de consciences qui s’y nouait, il faut repartir du point de départ: le moment de la course-poursuite qui précède la capture.

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Grand Marronnage : Village sur Pilotis

La question directrice est celle de la constitution d’une subjectivité politique en situation de proie. Comment, dans une telle configuration pratique, peut-on devenir sujet, et quel type de sujet? Comment, en étant façonnée par le rapport de chasse, une conscience traquée peut-elle dépasser son statut de proie et amorcer un mouvement de libération?
À la différence du schéma hégélien, le point de départ n’est pas le face à face égalitaire entre deux consciences aux positions interchangeables. La domination esclavagiste ne naît pas d’une lutte ouverte mais d’un rapport, d’emblée dissymétrique, de chasse à l’homme. Ici, le chasseur est déjà en position d’être le maître, avant même que ne commencent les opérations. Il connaît sa puissance et sait sa suprématie matérielle. La proie, prise au dépourvu, n’est pas en situation de se permettre la confrontation avec le groupe des chasseurs. Elle n’a d’abord d’autre choix que la fuite.
L’expérience de la traque instaure pour elle un rapport au monde structuré par une inquiétude radicale. Chaque perception, y compris celle de son propre corps, devient le pressentiment d’un danger. Vivre aux aguets, c’est cela qui caractérise l’animal, et c’est en ce sens que la chasse animalise l’homme poursuivi.

Olaudah Equiano, tapi dans la forêt, épie les sons de la nuit: Je commençai à penser que même si je parvenais à échapper à tous les autres animaux, je ne le pourrais pas à ceux de l’espèce humaine … J’étais ainsi comme un cerf traqué: Chaque feuille et chaque souffle de mon corps/Me donnait un ennemi, et chaque ennemi la mort.
L’expérience de la proie, c’est de devenir un individu isolé, coupé des siens, chacun pour sa peau. L’expérience de la capture lui fait ensuite ressentir son impuissance absolue -une scène intériorisée par chacun, sur le mode de la panique, comme la preuve de la toute-puissance du maître.

À la course poursuite succède l’embarquement sur le bateau négrier. C’est là que peut s’engager une première forme de lutte à mort: En quittant ces parages, nous aurions préféré la mort à la vie. Nous fîmes le projet de brûler le vaisseau et de périr tous ensemble dans les flammes. Mais on n’est pas ici dans une situation où le fait de s’exposer à la mort peut permettre, en remportant le combat, de vivre libre. Même si la mutinerie réussit, le navire, perdu au milieu de l’océan, devient un cercueil flottant. Il n’y a pas d’issue.

Plan, profil et distribution du navire La Marie Séraphique de Nantes, armé par Mr Gruel, pour Angole, sous le commandement de Gaugy, qui a traité à Loangue, dont la vue est cy-dessous la quantité de 307 captifs (...) Le tableau représente le navire le long des côtes africaines. Des pirogues y transportent les captifs récemment achetés. Au dessus de cette image, une vue en "plan, profil et distribution du navire" montre son aménagement, de la cale au pont supérieur. L'entrepont avec sa cargaison de captifs est un document sans équivalent dans les collections publiques. Il montre la disposition de ceux et celles qui, bientôt vendus aux colons, s'apprêtent à traverser l'Atlantique. La précision des notes manuscrite qui accompagne l'image, notamment certains détails telle la mise à l'écart de malades, est précieuse pour l'historien. Sans parler de l'entassement, dont l'image jusque-là connue à travers les gravures abolitionnistes avait toujours été délibérément exagérée. Cartel : Une traversée à bord de la "Marie-Séraphique" Ce document est exceptionnel à plusieurs titres. Il représente l'arrivée des esclaves acquis par le capitaine Gaugy à bord de la "Marie-Séraphique", navire négrier nantais armé par Gruel. Au nombre de 307, ces hommes, femmes et enfants, traités à Loangue, sont amenés par les pirogues qui s'approchent du navire. Fait encore plus rare, les contenus détaillés de la cale, de l'entrepont et du pont, indiqués au-dessus de cette aquarelle, nous renseignent sur la manière dont s'organise la traversée. L'entassement des captifs, leur position notée avec minutie jusqu'à révéler la présence de plusieurs d'entre eux enveloppés de linge, car sans doute souffrants, au milieu de l'entrepont, sont autant de témoignages visuels qui confirment combien la traversée de l'Atlantique était une épreuve difficile. L'horreur de ce commerce peu représenté car jugé "comme un autre", apparaît ici clairement. Ce document a sans doute été réalisé à la demande de l'armateur. Le tableau général de la traite, commencée le 25 août et achevée le 16 décembre 1769, présenté dans la partie inférieure, est ainsi très précisément illustré. Plan, profil et distribution du navire la Marie Séraphique de Nantes [...] René Lhermitte Vers 1770 Copie d'après l'original conservé au Musée d'histoire de Nantes

Plan, profil et distribution du navire La Marie Séraphique de Nantes, armé par Mr Gruel, pour Angole, sous le commandement de Gaugy, qui a traité à Loangue, dont la vue est cy-dessous la quantité de 307 captifs …

Le tableau représente le navire le long des côtes africaines. Des pirogues y transportent les captifs récemment achetés. Au dessus de cette image, une vue en « plan, profil et distribution du navire » montre son aménagement, de la cale au pont supérieur. L’entrepont avec sa cargaison de captifs est un document sans équivalent dans les collections publiques. Il montre la disposition de ceux et celles qui, bientôt vendus aux colons, s’apprêtent à traverser l’Atlantique. La précision des notes manuscrite qui accompagne l’image, notamment certains détails telle la mise à l’écart de malades, est précieuse pour l’historien. Sans parler de l’entassement, dont l’image jusque-là connue à travers les gravures abolitionnistes avait toujours été délibérément exagérée.
Ce document est exceptionnel à plusieurs titres. Il représente l’arrivée des esclaves acquis par le capitaine Gaugy à bord de la Marie-Séraphique, navire négrier nantais armé par Gruel. Au nombre de 307, ces hommes, femmes et enfants, traités à Loangue, sont amenés par les pirogues qui s’approchent du navire. Fait encore plus rare, les contenus détaillés de la cale, de l’entrepont et du pont, indiqués au-dessus de cette aquarelle, nous renseignent sur la manière dont s’organise la traversée. L’entassement des captifs, leur position notée avec minutie jusqu’à révéler la présence de plusieurs d’entre eux enveloppés de linge, car sans doute souffrants, au milieu de l’entrepont, sont autant de témoignages visuels qui confirment combien la traversée de l’Atlantique était une épreuve difficile. L’horreur de ce commerce peu représenté car jugé comme autre, apparaît ici clairement. Ce document a sans doute été réalisé à la demande de l’armateur. Le tableau général de la traite, commencée le 25 août et achevée le 16 décembre 1769, présenté dans la partie inférieure, est ainsi très précisément illustré.
Vers 1770. Copie d’après l’original conservé au Musée d’histoire de Nantes

Au plaisir médiat de la guerre -médiat en ce qu’il implique de dépasser la peur du combat et de la mort- Norbert Elias opposait le plaisir immédiat de la chasse à l’homme. La chasse ne se définit pas comme une lutte à mort, mais comme une mise à mort repoussée dans le temps:

C’était les chiens qui tuaient tandis que l’amusement principal et l’essentiel de l’exercice résidaient en fait dans le seul plaisir de la poursuite … C’est la tension du simulacre de combat lui-même et le plaisir qu’il procurait aux participants humains qui prédominaient. Tuer des renards était facile. Toutes les règles de la chasse étaient conçues pour en augmenter la difficulté, pour prolonger la compétition, pour retarder la victoire … Parce que l’excitation de la chasse elle-même était devenue la principale source de jouissance.

Le chasseur méprise les proies trop faciles. Cela tient à une dialectique du désir. C’est la liberté de la conscience adverse qui est désirée, sur le mode de sa négation. Or cette jouissance négative sera d’autant plus intense que l’objet aura été plus libre. C’est la raison pour laquelle, de toutes les chasses connues, la chasse à l’homme est bien certainement celle qui passionne le plus. Elle a cette supériorité d’être une lutte entre intelligences de même nature.
Mais alors même que tout son prix se fonde sur cette commune appartenance, la chasse à l’homme a ceci de paradoxal qu’elle déshumanise ceux qui s’y livrent, et pas seulement leurs proies: À quelques pas de là, je reconnus immobile et couché à plat ventre, un jeune soldat ordinairement d’une nature douce et inoffensive. La chasse à l’homme l’avait transfiguré …
Si la proie humaine est animalisée, le chasseur l’est donc aussi, en ce qu’il éprouve des affects très animaux, des affects de prédateur. Ceux qui goûtent aux joies cruelles de la chasse à l’homme se transforment et s’ensauvagent. Dans le contexte colonial, c’est le thème critique, cher à Césaire, de la bestialisation ou de l’ensauvagement des maîtres: La colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis.
Pour l’esclave fugitif, l’expérience de la traque produit d’autres effets de conscience. En s’échappant, il a certes reconquis sa liberté de mouvement, mais il se sait encore poursuivi. Sa nouvelle vie est celle une existence traquée. Cela constitue encore, à distance, une forme spécifique d’assujettissement. La proie est l’objet d’une traque. Pour parvenir à son entière libération, elle devra reconquérir sa subjectivité depuis cette position d’objet. Mais comment un tel renversement est-il possible?

image_print_1_76907152Dans La Critique de la raison dialectique, Sartre explique que l’individu qui se trouve traqué dans le champ pratique par un groupe qui s’organise pour la chasse à l’homme … ne peut tenter de s’évader du cercle que s’il parvient à réintérioriser son objectivité pour le groupe, c’est-à-dire à déchiffrer ses propres conduites à partir de la liberté commune de l’adversaire: cet acte que je vais faire, c’est justement celui qu’ils attendent de l’objet que je suis pour eux.

Pour pouvoir anticiper les réactions de ses poursuivants, l’homme traqué doit apprendre à lire ses propres actions avec les yeux de son prédateur. Cette intériorisation du regard de l’autre lui fait développer une prudence extrême, qui prend d’abord la forme d’une inquiétude paralysante, d’ordre paranoïaque: se voir en troisième personne, se demander, à chacun de ses actes quel usage pourra en être fait contre soi-même.

Mais cette angoisse peut ensuite se muer en raisonnement. La chasse mobilise en effet une forme particulière de pensée: une aptitude mentale qui, comme l’explique Hobbes, à partir du désir d’un objet, fait penser au moyen prochain de l’atteindre, et ce dernier à un autre moyen prochain, etc … Ce que les Latins appellent sagacité et que nous pouvons appeler chasse ou poursuite: ainsi les chiens poursuivent les bêtes à l’odeur, les hommes les chassent à la trace. Le problème de la proie est qu’elle laisse des traces qui permettront de remonter jusqu’à elle. La fuite, le moyen d’échapper, devient aussi, dans un cercle tragique, le moyen d’être retrouvé.
Mais le fugitif peut anticiper sur la sagacité de ses poursuivants et brouiller les pistes. L’art de la fuite est un art sémiotique, un art de la maîtrise des traces. Dans sa fuite, l’esclave américain Henry Bibb, croise, en face de lui sur la route, un groupe d’hommes blancs à cheval. Ils le dépassent, sans rien laisser paraître, mais le fuyard interprète cette indifférence comme une ruse et les soupçonne d’être en réalité allé chercher des chiens de chasse à la ferme voisine. Ils vont donc revenir à l’endroit où ils l’ont croisé et lâcher les chiens sur les bas-côtés pour retrouver sa piste: Je pensais que les chances de m’échapper seraient plus grandes si je rebroussais chemin en prenant la route par où ils étaient arrivés, dans le but de les tromper, car je supposais qu’ils ne pourraient soupçonner que je prenne la même direction qu’eux dans le but de leur échapper. Revenir sur ses pas et faire un saut de côté pour leurrer la meute, c’est ce que, dans le vocabulaire de la chasse, on appelle faire hourvari: Le cerf, le chevreuil, le lièvre, etc …, a fait un hourvari lorsque, pour embarrasser les chiens et les faire tomber à bout de voie, il s’en retourne par où il est venu. Ce stratagème engage ce que Sartre appelait un dialogue au sens d’antagonisme rationnel entre l’homme traqué et ses poursuivants, au sens où l’action intègre alors à sa formulation en tant que projet stratégique les réactions probables de la volonté adverse qu’elle cherche à contrer.

Ce faisant, la proie échappe à l’état d’objectivation simple qui était son point de départ. En intégrant à son plan d’action la logique de son prédateur, elle l’enveloppe et l’intériorise. Elle acquiert ainsi, à l’issue de cette première dialectique de la traque, les capacités mentales d’un chasseur alors qu’elle n’est encore que proie. Si cette nouvelle aptitude stratégique ne lui permet encore, dans un premier temps, que de déjouer les intentions de ses poursuivants, elle le rend bientôt capable de tout autre chose. L’art de la fuite efficace, en ce qu’il suppose la maîtrise intellectuelle de la logique cynégétique, prépare un retournement de la relation de chasse. D’objet traqué, la proie peut se faire sujet, c’est-à-dire, dans un premier temps, chasseur à son tour.

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Boston, 1840: The Anti-slavery Society Convention, Benjamin Hayden

Mais le marronnage pouvait aussi, gagnant en intensité, prendre une dimension plus menaçante et plus politique encore. Les quilombos où se regroupaient les marrons se mettaient parfois à fonctionner comme les bases arrière d’une guérilla.
Aux Antilles, des expéditions armées furent lancées contre les regroupements d’esclaves fugitifs réfugiés dans les bois, foyers d’insurrection potentiels menaçant la domination coloniale. De façon significative, ces opérations militaires continuaient à s’organiser et à se penser dans les formés de la chasse. Lorsque les Marrons de Trelawney se révoltèrent en 1796 à la Jamaïque, l’Assemblée des colons résolut de faire venir de Cuba des meutes de chiens dressés à la chasse aux esclaves fugitifs. Anticipant les calomnies qui ne manqueraient pas de se formuler en métropole une fois la nouvelle connue, les planteurs cherchèrent des justifications dans la philosophie morale et dans l’histoire de la guerre, avec, comme l’écrit Humboldt, tout le luxe d’une érudition philologique. Ils firent ainsi valoir que les Asiatiques de tout temps ont mené les éléphants à la guerre et que si l’emploi d’animaux contrevenait au droit de la guerre, il faudrait sans doute interdire aussi l’usage de la cavalerie. De toutes les manières, on était en guerre, contre un ennemi dangereux, et la sécurité des Blancs sanctionnait tout. Forts de ces arguments, les autorités firent venir de Cuba, le 15 décembre 1796, une troupe de chasseurs Espagnols, presque tous hommes de couleur et une meute d’une centaine de chiens. On raconte qu’épouvantés par cette nouvelle, les révoltés capitulèrent. Le recours aux chiens ne s’expliquait pas seulement par les exigences tactiques d’une guerre de guérilla menée contre un ennemi insaisissable, dont il s’agissait avant tout de retrouver la trace. C’était aussi affaire de catégories mentales. Recourir à des limiers était un puissant moyen psychique de reconduire et de réimposer l’écart ontologique absolu que l’insurrection avait mis à mal entre les maîtres et leurs esclaves.

Dans cette forme de guérilla des dominants contre les dominés, l’usage des chiens exprimait encore un déni de la situation de combat. Traiter la guerre civile comme une opération de chasse à l’homme, c’est persister à nier l’événement qui se produit, refuser de reconnaître ce fait que les dominés sont parvenus à imposer une situation d’antagonisme où l’on entrevoit la possibilité d’un renversement du rapport de force, et non plus un simple t rouble à l’ordre public. Dans ce type de situation, la chasse à l’homme devient alors le moyen d’une guerre cynégétique -forme de guerre qui présente les caractéristiques suivantes: 1° elle ne prend pas la forme d’un affrontement, mais d’une traque; 2° le rapport de forces est marqué par une radicale dissymétrie des armes; 3° sa structure n’est pas celle d’un duel: un tiers terme est mobilisé comme médiation; 4° on ne reconnaît pas l’ennemi en tant qu’ennemi, c’est-à-dire en tant qu’égal -ce n’est qu’une proie; 5° on fait usage de moyens non-nobles, relevant de la police ou de la chasse plutôt que du registre militaire classique.

Lors de la révolte de Saint-Domingue, en 1802, l’armée française recourut au même expédient que les colons de la Jamaïque, mais avec un tout autre dénouement. Dans le but de réprimer l’insurrection des Marrons, les autorités achetèrent à Cuba plusieurs centaines de dogues espagnols, des chiens bloodhounds dressés à la chasse aux nègres et aux Indiens … M. de Noailles, qui avait ramené ces féroces animaux, en obtint le commandement en chef; il devint ainsi le Général des Chiens. Dans une lettre annonçant l’arrivée sur le terrain de vingt-huit chiens bouledogues, Rochambeau, général de Napoléon Bonaparte, avait écrit, afin d’expliquer le fait qu’aucune dépense n’était prévue au budget pour leur alimentation: Vous devez leur donner des nègres à manger. Je vous salue affectueusement. Signé: Rochambeau.

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La chasse à l’homme est marquée par cette instabilité fondamentale: lorsque la proie se refuse de continuer à l’être, et que, cessant de fuir, elle réplique et traque à son tour, la chasse devient un combat ou une lutte. La relation de chasse et de prédation, appliquée à des hommes par des hommes a ceci de spécifique que la proie peut apprendre, qu’elle n’est évidemment pas proie par nature, et que -comme les maîtres peuvent en faire l’amère expérience- les dominés peuvent développer des savoirs qui ne sont pas le privilège des maîtres: devenir chasseurs ou stratèges à leur tour.
Dans le droit de représailles, la violence de l’autre fonde la légitimité de ma violence réactive, mais c’est elle aussi qui lui fournit sa mesure, sa norme, et finalement sa forme. La vengeance est mimétique. Elle impose un régime d’hétéronomie de l’action. Par une sorte de ruse tragique, elle tend, en même temps qu’elle s’assouvit, à se venger aussi de celui qui s’y adonne, en le faisant devenir malgré lui l’exact reflet de celui qu’il combat.
C’est le problème fondamental de la dialectique du chasseur et du chassé en tant que dialectique politique: comment ne pas rester bloqué dans la simple inversion du rapport de prédation, mais dépasser la chasse elle-même?
Le danger est bien sûr que, pour l’emporter, l’ancienne proie finisse par devenir celui auquel elle voulait échapper. Ce type de renversement non-dialectique, où seule change la distribution des rôles et non la structure de leurs rapports a de longue date été identifié comme un danger fondamental par la pensée politique révolutionnaire.

Que des révolutions aient pu prendre la forme de vastes chasses à l’homme, répétant, d’abord contre leurs adversaires puis contre leurs propres partisans les rapports de prédation contre lequel pourtant elles s’étaient soulevées, fut sans doute l’ultime revanche du pouvoir des chiens.
Pour les théoriciens de la révolution sociale, conjurer ce danger impliquait d’extraire radicalement la question de la violence politique de la logique de la vengeance.
Comme l’écrivait Bakounine en forme, déjà, de bilan:

Les carnages politiques n’ont jamais tué de partis; ils se sont montrés surtout impuissants contre les classes privilégiées, dont la puissance réside moins dans les hommes que dans les positions que fait aux hommes privilégiés l’organisation des choses.

Amistad Mutiny

La violence politique juste ne vise pas les individus, mais les positions qui les font être ce qu’ils sont. Il ne s’agit pas d’inverser les rapports de prédation, mais de les abolir.