II Mais un instant. À mesure qu’une nouvelle phase synthétique émergera de l’enquête scientifique, les Humanités élargiront leur empan et leur aptitude …

Une marche de trois jours depuis une station scientifique voisine du rivage méridional de Lae m’amena sur la crête de la chaîne de Sarawaget, à 4000 mètres au-dessus du niveau de la mer. J’étais au-dessus de la limite des arbres, dans une zone herbeuse ponctuée de cycades, ces plantes gymnospermes trapues qui ressemblent à des palmiers racornis et datent du mésozoïque, ce qui permet de penser que des plantes très similaires ont pu être broutées par les dinosaures il y a 80 millions d’années. En ce matin frisquet, alors que les nuages se dissipaient et qu’un soleil vif brillait, mes guides de Papouasie cessèrent de chasser des wallabies des montagnes avec les chiens et les flèches, je cessai de mettre scarabées et grenouilles dans des bouteilles d’alcool et nous contemplâmes ensemble ce rare panorama.
Au nord, on pouvait discerner la mer de Bismarck, au sud la vallée de Markham et les montagnes Herzog plus éloignées. La forêt primaire recouvrant l’essentiel de ce pays montagneux s’étageait en bandes de végétation variée en fonction de l’altitude. Juste en contrebas se trouvait la forêt de nuages, un labyrinthe de troncs et de branches emmêlés couverts d’une épaisse couche de mousse, d’orchidées et d’autres épiphytes qui couraient sans interruption depuis les troncs sur le sol. Suivre les traces du gibier sur ces terres hautes, c’était comme ramper dans une grotte à peine éclairée et tapissée d’un tapis vert spongieux.

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Trois cents mètres en contrebas, la végétation s’ouvrait un peu et prenait l’aspect d’une forêt pluviale des basses terres typique, à ceci près que les arbres étaient plus denses et moins hauts, et que seuls quelques-uns s’évasaient dans un cercle d’éperons, fins comme des lames à la base. C’est la zone que les botanistes appellent la forêt de moyenne montagne. C’est un monde enchanté abritant des milliers d’espèces d’oiseaux, de grenouilles, d’insectes, de plantes à fleurs et d’autres organismes, dont la plupart ne se trouvent nulle part ailleurs. L’ensemble constitue un des segments les plus riches et quasi intacts de la flore et de la faune de Papouasie. Visiter la forêt de moyenne montagne, c’est voir la vie comme elle existait avant l’irruption de l’homme il y a des milliers d’années.
Le joyau de ce cadre, c’est l’oiseau de Paradis impérial mâle, le Paradisier de Guillaume (Paradisaea guilielmi), qu’on peut à bon droit qualifier de plus bel oiseau du monde, assurément l’un des vingt oiseaux de ce monde dont l’aspect est le plus frappant. Si l’on se déplace doucement sur des sentiers secondaires, on pourra peut-être en apercevoir un sur une branche encroûtée de lichen près des cimes des arbres. Sa tête a la forme de celle d’une corneille -ce qui n’est pas étonnant dans la mesure où ils sont apparentés- mais ici s’arrête la ressemblance avec tout autre oiseau ordinaire.

La tête et la poitrine de l’oiseau sont d’un vert métallique qui étincelle au soleil. Sa nuque et son manteau sont d’un jaune luisant, les ailes et la queue d’un marron-rouge profond. Des touffes blanc-ivoire jaillissent des flancs et du ventre, dont la texture se fait dentelle vers les extrémités. Quant aux plumes rectrices, elles se prolongent telles un lacis de la poitrine à la queue en redoublant la taille de l’oiseau. Le bec est bleu-gris, les yeux d’un ambre clair, les pattes brunes et noires.
Lors de la saison des amours, le mâle rejoint ses pairs dans des leks, des arènes de séduction partagée, dans les branches les plus hautes des arbres, où ils déploient leurs atours éblouissants à l’intention des femelles, au carapaçon plus terne. Le mâle étend les ailes et les fait vibrer tout en gonflant la gaze des plumes du flanc. Il gazouille fortement, dans un gargouillis de notes flûtées et tourne autour de son perchoir, en tendant les ailes et la queue, en pointant ses rectrices vers le ciel. Puis la danse atteint son apogée: il gonfle les plumes vertes de sa poitrine et déploie les plumes des flancs jusqu’à ce qu’elles forment un cercle étincelant autour de son corps, que dépassent seules la tête, la queue et les ailes. Il se balance doucement, faisant onduler gracieusement ses plumes, comme sous une brise passagère. Vu de loin, son corps ressemble à un disque blanc tournoyant, légèrement brouillé.
Ce spectacle inouï dans la forêt de Huon a été modelé par des millions de générations de sélection naturelle; les mâles rivalisaient et les femelles choisissaient entre des démonstrations de ce fait poussées à l’extrême. Mais il s’agit ici d’une seule caractéristique, vue dans le temps physiologique et considérée à un seul niveau causal.

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Sous ses plumes, le Paradisier de Guillaume détient une architecture qui parachève une histoire antique, pleine de détails qui vont bien au-delà des simples notations diurnes du naturaliste sur la couleur et la danse du volatile.
Considérons brièvement un tel oiseau de manière analytique, comme objet de recherche biologique. Ses chromosomes renferment le codage du programme de développement qui a conduit de façon déterminée au paradisier mâle de Guillaume. Le système nerveux achevé est une structure de fibres en réseaux plus complexe que tout ordinateur existant, et aussi intrigante que toutes les forêts pluviales de Nouvelle-Guinée explorées à pied. Une étude microscopique nous permettra un jour de retracer les événements qui culminent dans les ordres électriques délivrés par les neurones efférents au système squeletto-musculaire et de reproduire la danse de séduction du mâle. On peut disséquer et comprendre cette mécanique en descendant au niveau de la cellule, à la catalyse enzymatique, à la configuration microfilamentaire, au transport de sodium actif pendant la décharge électrique.
Dans la mesure où la biologie balaie tout l’éventail de l’espace et du temps, chaque étape de la recherche amènera plus de découvertes qui renouvelleront le sentiment d’émerveillement.
En modifiant l’échelle de la perception, jusqu’au micromètre et à la milliseconde, le savant de laboratoire imite la randonnée du naturaliste sur le terrain. Il admire le panorama depuis sa propre version de la crête de montagne. Son esprit d’aventure, comme son histoire personnelle d’épreuves, d’égarement et de triomphe sont identiques, au fond.
Vu ainsi, l’oiseau de Paradis ne risque-t-il pas de devenir la métaphore de ce que les humanistes détestent le plus au sujet de la science? Elle rabaisse la nature, est insensible à l’art; les scientifiques seraient des conquistadors qui fondent l’or inca. Mais accordez-moi un instant.
La science n’est pas qu’analytique; elle est aussi synthétique. Elle utilise une intuition et une imagerie artistiques. Dans les premières étapes, le comportement individuel peut s’analyser au niveau des gènes et des cellules neurosensorielles, à quoi les phénomènes ont du reste été ramenés mécaniquement. Au plan synthétique, toutefois, l’activité la plus élémentaire de ces unités biologiques crée de riches et subtils motifs au niveau des organismes et de la société. Les qualités extérieures de Paradisaea guilielmi, son plumage, sa danse, sa vie quotidienne, sont des traits fonctionnels propices à une compréhension plus profonde grâce à la description exacte de leurs parties constitutives. On peut les requalifier de propriétés holistiques: grâce à elles, notre perception et notre émotion sont modifiées de façon aussi surprenante qu’agréable. Viendra un jour où l’oiseau de Paradis sera reconstitué par la synthèse de toute l’information analytique si chèrement acquise. L’esprit, fort d’un pouvoir nouveau, regagnera le monde familier des secondes et des centimètres. Une fois encore, le plumage éblouissant se déploie et s’envisage de loin à travers un lacis de feuilles et de brume. Puis nous voyons s’ouvrir l’œil brillant, la tête pivoter, les ailes s’écarter.
Mais nous considérons ces mouvements habituels à travers un éventail de causes et d’effets beaucoup plus large. Nous comprenons mieux l’espèce; des illusions erronées se sont effacées devant plus de lumière et de sagesse. Nous avons parcouru une révolution du cycle de l’intellect. L’excitation de la recherche, par le savant, de la vraie nature matérielle de l’espèce s’estompe, pour être remplacée par les réponses plus durables du chasseur et du poète.24b54a0707db64c5f6684e5504ec8ef7

Nouvelle-Guinée

Que sont ces réponses antiques? Une réponse complète ne peut être donnée que par la combinaison de la science et des humanités, grâce à quoi l’enquête se retourne sur elle-même. L’être humain, comme l’oiseau de Paradis, attend notre examen analytico-synthétique. Comme toujours, conformément à une tradition honorée, le sentiment et le mythe peuvent s’envisager à distance via le temps physiologique, à la manière de l’art traditionnel. Mais on peut aussi les sonder plus profondément que cela fût jamais possible à l’époque pré-scientifique, jusqu’à leur base physique dans les processus de développement mental, dans la structure du cerveau, et jusque dans les gènes eux-mêmes. Il pourrait être possible de remonter à travers le temps, outre l’histoire culturelle, jusqu’aux origines de l’évolution de la nature humaine.
À mesure qu’une nouvelle phase synthétique émergera de l’enquête biologique, les Humanités élargiront leur empan et leur aptitude. Symétriquement, avec chaque réorientation des humanités, la science ajoutera des dimensions à la biologie humaine.

Edward O. Wilson