6 : Le féminin

La mort de Jésus est sans pareille parce qu’elle rompt un lien sans pareil avec tout le créé et avec toute l’histoire. Il n’y a pas eu d’autre raison pour que fût racontée sa vie, son amour de la vie, lisible dans le nourrir et le guérir, sa mémoire incomparable de l’héritage d’Israël et c’est avant tout, à ce titre de porteur de la vie d’Adam et de l’espérance d’Abraham qu’il se dit, sur la croix, abandonné. Il n’est pas jusqu’à sa solidarité avec les rebuts de la création et de l’histoire, malades, possédés, exclus, qui ne vienne confirmer sa présence unique à l’acte créateur.

La positivité de ces valeurs s’éclipse et se vide dans la mort, pour faire place à tout ce qui ne vient que du Père, cette fois directement, pour que la puissance créatrice apparaisse sur le tohu wabohu, sur les ténèbres de l’abîme, sur les eaux primordiales d’un nouveau baptême, s’étant dénoués les liens qui retenaient le monde ancien de choir.

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Soudan actuel, art byzantin, vers 750

D’un autre côté, il n’est pas de paternité sans que la femme y contribue. Et il s’agit de prendre en considération le féminin non seulement en tant qu’il est maternel, mais aussi en tant qu’il est nuptial. L’Esprit est concerné par ces deux fonctions également, alors que père et fils gardent leur séparation dans la première dyade. Là est la différence entre les modalités d’attribution, là même peut-être est l’obstacle qui nous arrête pour bien parler de l’Esprit.

Mais nous pouvons en repartir, de cet obstacle, en observant d’abord le support qu’apporte à la narrativité le redoublement ou le dédoublement mère-épouse. Je dirais volontiers que c’est lui qui donne le branle au récit biblique, qui en déclenche le départ. L’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme (Gn 2,24). Remarquable est la coïncidence, le synchronisme exact entre l’énoncé de ce principe et la naissance de la parole (au sens d’un Verbe qui engage) avec l’exclamation d’Adam: Cette fois-ci celle-ci est la chair de ma chair.

Le déhanchement du récit, pareil à l’allure de Jacob, est ce qui le porte en avant. Le plus beau est que, dans ce déséquilibre, ce porte-à-faux, cet écart qui sépare la mère et l’épouse, viennent s’inscrire à la fois et la parole, et la chair naissante, et ce mouvement qui est lui-même la condition pour qu’il se passe quelque chose. Mouvement combien déconcertant et mystérieux, puisqu’en lui se rejoignent la chose à raconter et la parole qui raconte: la parole n’obéit pas au racontable, elle le crée, de même qu’en hébreu davar veut dire à la fois chose et parole. Grâce à cela, au lieu de passer, les choses se passent.