4 : L’éternité de l’Esprit réside dans son historicité

Un don qui prend n’endette pas.

L’unique-nouveau a besoin de l’espace-temps dans tout son volume: ce volume est sa matrice. Mais dire cela, c’est dire que l’Elu a besoin de nous. Nous lui donnons ce qu’il est. Il est faible, dans sa kénose. C’est pour recevoir et pour recevoir de nous. La première forme d’amour que nous manifeste le Verbe incarné consiste en ce qu’il prend de notre bien. Il est juste et bénéfique de penser au Verbe incarné comme à celui qui nous donne, mais l’Écriture n’en parle pas seulement ainsi: Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique (Lc 8,21).

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L’ancien et le multiple (c’est-à-dire, encore une fois, nous-mêmes) ayant joué tout leur rôle dans la révélation trinitaire, alors, dans le moment final où il se sépare de la matrice de ce monde, le récit étant dénoué avec sa victoire sur la mort, l’unique nouveau remonte à l’origine et, se séparant de ce monde ancien, il le renouvelle.

Les mots du langage biblique nous enseignent que le Fils quitte ce monde et retourne au Père pour envoyer l’Esprit qui vient ici bas. Ainsi l’action de l’Esprit incréé est-elle ce qui nous fait voir notre condition créée. Ici apparaît l’effet de recueillement du récit, son dénouement et comme sa disparition dans la profondeur de l’Un.

L’Esprit a son lieu propre dans l’espace-temps qui est la matrice de l’incarnation et donc le précède, mais aussi dans l’espace-temps qui lui fait suite et s’en trouve fécondé. Or la puissance de l’Un (dont l’affirmation biblique, ne l’oublions jamais, commande toute la doctrine trinitaire) exige que la manifestation divine ne reste pas divisée ni dédoublée en un avant et un après. C’est en découvrant que l’esprit qui conduisait au Verbe unique avant son passage est le même que l’esprit qui découle du Verbe après celui-ci, que nous le découvrons incréé. Cette identité du même, si elle était immobile, ne serait éternelle qu’en parodie mais, se dévoilant seulement après et par la victoire du Verbe sur l’immobilité de la mort, c’est seulement comme vie qu’elle se montre éternelle.

L’Esprit fait voir qu’il ne se meut pas à la manière dont les êtres créés se déplacent. Son action peut se décrire comme celle de la Sagesse qui restant en elle-même, renouvelle toute chose (Sg 7,27). La puissance de renouvellement qu’il exerce sur nous, montre qu’étant éternel, il n’est pas immobile.

Par ce travail de l’Esprit, nous sommes renouvelés, c’est-à-dire portés de notre ancienneté à la nouveauté du Fils, donc engendrés. Nous sommes rendus Fils comme le Fils et grâce à l’Esprit qu’il nous envoie. Le terme de cette action est la divinisation de l’homme. Ainsi, par l’Esprit, la profusion créatrice n’est plus ennemie de l’unité, mais lui rend témoignage et la distension du temps reçoit la marque de l’éternité. 21216-3637216645_c280ca289b.1255680753

Dans les choses de Dieu, toute image est déjouée et refondue: engendrés comme Fils, nous engendrons aussi le Fils en nous, par l’Esprit. Nés après l’incarnation du Verbe, nous reconnaissons pourtant en nous le mouvement qui l’a attiré à naître avant nous depuis le Commencement, à travers les jours anciens. Et ce dernier effet est spécifiquement celui que produit l’Esprit par le moyen des Écritures. Si nous appelons récit biblique le chemin du Père jusqu’au Fils, chemin tracé sur la création et l’histoire et continué par celui qui fait remonter vers le Père l’ancien et le multiple, il est juste alors de reconnaître dans ce chemin le lieu propre de l’Esprit et même son œuvre spécifique. C’est pourquoi nous disons: locutus est per prophetas, car le nom de prophètes, par extension, convient à ceux, quels qu’ils soient, qui ont raconté et racontent l’itinéraire précédant la pleine révélation du Père dans le Fils.

S’il n’y avait pas le troisième de la Trinité, le bienfait éprouvé par les hommes après le retour vers le Père de l’unique-nouveau pourrait paraître comme le souvenir de celui-ci, comme le retentissement de ses leçons. Un discours mélancolique et édifiant, la répercussion plus ou moins atténuée d’un moment enfui. Quand on parlerait de sa présence cela risquerait d’être entendu comme un prolongement du passé, au détriment de la radicale nouveauté et hardiesse post-pascale. Sans l’Esprit, le Christ nous donnerait seulement une portion de sa nouveauté, mais il ne peut nous la donner plus radicale qu’en nous la donnant par ce tiers distinct de lui et issu de la même origine, en nous donnant ce tiers lui-même. Il se donne, disons-nous avec raison et gratitude, mais il comble et, si c’était possible, dépasse ce don en nous donnant un autre que lui, auquel il fait place.

La raison la plus simple qui fait dire que l’Esprit Saint est Dieu, elle est peut-être dans l’expérience du don de Dieu comme plénitude. Je citerai Maître Eckhart:

Dieu ne peut pas donner peu de choses: ou bien il doit tout donner ou bien ne pas donner du tout. Son don est absolument simple et parfait, sans partage et hors du temps, sans cesse et dans l’éternité. Soyez-en aussi certaines que de mon existence.

Sermons, traduits de l’allemand par Jeanne Ancelet-Hustache, Paris, Le Seuil, 1974, tome 1, p. 70.

Et plus loin, il s’étonne de ce que certains clercs qui sont bien instruits et veulent être de grands clercs, se satisfont si vite, se laissant tromper en croyant que les mots de Jésus: Tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître, veulent dire seulement qu’il nous a révélé autant qu’il nous est nécessaire pour notre salut.

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Pour mettre en place le Fils monogène, soit le Nouveau sous forme de l’Unique, il faut ce qu’apporte la création des astres dès la première page de la Bible: que la position des astres leur soit fixée comme à des signes pour le calendrier, condition de la singularité dans le temps, et il faut la dissémination de ces mêmes astres comme poussière cosmique innombrable, condition pour une singularité dans l’espace. L’espace-temps cosmique est le cadre pour l’Unique. Elle est, cette création, autre que l’Esprit: au-dessus d’elle, sur toutes ses composantes, s’étend l’Esprit autre qu’elle.

Conques

Éternité et Historicité de l’Esprit est un recueil de commentaires de Bernard Bourgeois sur le texte hégélien