Les rêves de la Sibylle

In memoriam Roland Pécout et Jean-Gulhem Rouquette

Δεν είχαμε τις ίδιες Σίβυλλες και αγαπούσαμε ο ένας τον άλλον

Les littératures des minorités linguistiques sont confrontées à un double défi. D une part, elles doivent lutter contre un préjugé qui tend à leur imposer le rôle de curiosités sans importance. D’autre part, elles se voient dans l’obligation de faire un usage adéquat et fécond d’une réalité inhérente à ce préjugé-là. Cette réalité se fonde sur la position défensive d’une littérature minoritaire se manifestant au sein d’une vie culturelle dominée par des normes plus ou moins hostiles à toutes les altérités -linguistiques et autres. Les écrivains impliqués dans un conflit qui oppose une culture dominante à des cultures dominées subissent, lorsqu’ils produisent de la littérature régionale, des pressions qui exigent la justification permanente de l’usage public, à des fins littéraires, d’un idiome peu apprécié, peu prometteur quant aux chances de réussite auprès du grand public. Ce besoin de justifier les activités littéraires en langue minoritaire peut avoir comme conséquence, au niveau de l’activité créatrice, une certaine limitation de la liberté d’expression. Celui ou celle qui accepte de s’aventurer dans l’univers d’une langue moins répandue (selon l’euphémisme cachant le fait qu’une telle langue est très souvent la victime d’un refoulement pluriséculaire appuyé par des brimades voire même des violences), n’a pas seulement affaire à des obstacles extérieurs s’opposant à la reconnaissance et la diffusion de ses œuvres. Il doit aussi chercher à échapper à des pièges le guettant dans les profondeurs de sa propre conscience. Ces pièges, ce sont les niches que la vie culturelle au service de la langue dominante réserve aux littératures minoritaires en leur permettant, dans le cadre restreint des thèmes de la petite patrie et de la nature, de cultiver les traditions et de célébrer les splendeurs de la Création.

D’autre part, les réflexes conservateurs visant le monde villageois et les élans vers l’éternel dont les œuvres d’écrivains (en réalité plus ou moins gagnés à la vie moderne dans un contexte urbain) portent l’empreinte, ne méritent pas qu’une critique implacable les condamne sans appel. Ils peuvent produire des œuvres fortes et aider une culture menacée à survivre pendant des périodes difficiles de son histoire. Néanmoins, l’espoir d’insuffler une certaine vitalité à une littérature dominée ne reste vivant, semble-t-il, que dans la mesure où le local et le traditionnel sont ressentis par les meilleurs écrivains comme des carcans qu’il faut briser en contestant tous les standards et tous les patrimoines. Les écrivains des langues petites ne sauraient sortir de leur marginalité régionale et minoritaire qu’à condition d’exprimer, par une écriture sans détours et compromis, tous les aspects de leur condition, y compris les plus sombres.

La littérature occitane post-médiévale en France se ressent des effets de la mise au pas régionaliste qui, du XVIe au XIXe siècle, n’a jamais cessé de se manifester. Elle a aussi fait preuve d’une grande force de résistance lui permettant, d’une renaissance à l’autre, de dépasser le niveau des embellissements folkloriques. Pendant les périodes de déclin aussi bien que dans les époques d’épanouissement, les écrivains d’oc se voyaient dans l’obligation de repousser les fausses sympathies du centre parisien qui leur demandait -explicitement ou de façon indirecte- de présenter leur univers d’origine comme un Midi comique, ou pittoresque, ou primitif. Ainsi, le lecteur des œuvres occitanes aussi bien que des œuvres d’Occitans qui sont passés à l’expression française, peut suivre de texte en texte tout un jeu de tensions et de contradictions, d’échecs et d’épiphanies, qui confère à l’exploration de cette littérature un caractère d’aventure de l’esprit, riche en surprises.

Max Roqueta (1908-2005 (le nom se prononce [mas rukéto]) appartient à la catégorie d’écrivains de France qui ont réussi à produire de la littérature de haute qualité dans une des petites langues d’Europe. Au sein de la production riche et diversifiée de cet auteur, le genre romanesque n’occupe pas la première place. Pendant une grande partie de sa carrière littéraire, sa production était dominée par la poésie lyrique et les récits brefs. Le théâtre occupait également un de ses centres d’intérêt et c’est dans ce domaine-là qu’il a pu gagner des points auprès du grand public, même en dehors du domaine d’oc. Ce n’est qu’au bout d’un long processus marqué par des expérimentations incessantes que Max Roqueta s’est tourné résolument vers la narration de longue haleine. Dans l’histoire de sa production, le roman arrive tard, au seuil de la vieillesse, comme s’il avait été bloqué par des obstacles, des hésitations.

Cet aspect de l’évolution de notre auteur pourrait s’expliquer par une stratégie visant à compenser la disparition progressive de la langue occitane du domaine de la communication quotidienne par l’exaltation des virtualités poético-philosophiques, inhérentes à cette langue menacée. Tout porte à penser que le narrateur Max Roqueta entend situer son écriture au-delà du monde moderne où règne le français, sans pour autant faire la moindre concession aux stéréotypes du régionalisme et de la littérature de terroir. De prime abord, les formes brèves de la narration lui fournissaient des instruments valables pour la réalisation d’un tel projet. Dans les récits de la série Verd Paradis, remplissant six ou sept volumes, la matière thématique s’organise le plus souvent d’une façon répétitive. Les protagonistes sont conduits assez rapidement vers des situations extraordinaires qui provoquent des états seconds. Le répertoire de ces élans vers l’extase embrasse des rêves, des psychoses, des états d’ivresse, des orgasmes aussi bien que des maladies et des agonies. Une fois atteint ce domaine de l’anormal, l’écriture efface le souvenir des choses de la vie quotidienne pour entrer dans un espace de la méditation au sein duquel le langage peut courir toutes les aventures.

Or, maintenir dans un roman ce jeu de tensions, où la vie de tous les jours est aux prises avec une situation exceptionnelle génératrice d’extase, est beaucoup plus difficile qu’au niveau du conte ou de la nouvelle. Le premier roman dans lequel un tel jeu a été réalisé avec succès c’est La Cerca de Pendariès (1996) où Max Roqueta évoque les luttes intérieures d’un médecin montpelliérain pratiquant la dissection au début de l’Ère moderne, tiraillé entre son désir de connaissance et ses sentiments de culpabilité. De façon encore plus engagée, l’écrivain a poursuivi son projet d’épanouissement lyrico-méditatif de l’écriture romanesque dans son avant-dernier roman, Tota la sabla de la mar (1997).

Dans les sibylles, ici la sibylle de Delphes, par Michel Ange, nous pouvons voir que l’extase intérieure se développe dans le corps en relation avec l’espace et le temps

La protagoniste du roman, sibylle et prêtresse du dieu Apollon dans l’Italie méridionale, au début de notre ère (lorsque le souvenir de la Magna Graecia est encore vivant), se situe à la fois en dehors de la vie quotidienne du peuple et à l’écart des péripéties politiques au sein de l’Empire. Néanmoins, au lieu de se sentir plongé dans la vie psychique d’une héroïne solitaire, le lecteur a l’impression de suivre la trame d’un roman d’amour et d’aventures. À l’évocation d’une enfance et d’une adolescence suit le récit des amours de la jeune sibylle avec le dieu Apollon. Avec le récit des ébats érotiques dans le Temple, la narration atteint un premier point culminant pour se présenter ensuite comme une série d’épisodes suivant celui de la séparation du couple heureux et ouvrant des perspectives qui conduisent le lecteur vers un roman historique doublé d’un roman de mœurs.

La sibylle, après avoir quitté le domaine sacré et, en même temps, sa solitude amoureuse, doit connaître de près les dures réalités de Naples, grande ville marchande de l’antiquité gréco-romaine. Cependant, la tendance réaliste n’est jamais seule à dominer l’écriture puisque certains thèmes de la tradition mythico-fantastique que l’auteur a pu repérer lors de ses explorations des sources traitant de la sibylle (ou plutôt des sibylles connues dans et après l’Antiquité), gardent leur importance du début jusqu’à la fin du roman. Car le dieu a doté sa maîtresse d’une immortalité relative qui, sans impliquer l’idée d’éternité, doit prolonger la vie de la protagoniste à travers une enfilade d’années aussi nombreuses que les grains de sable au bord de la mer.

Un tel cadeau, lorsqu’il n’est pas accompagné de la jeunesse permanente, dégénère bientôt en torture. Mais Max Roqueta relativise la cruauté du mythe (selon lequel la sibylle archi-vieille et rabougrie, incapable de mourir, finit par être emprisonnée dans une bouteille) en faisant passer sa sibylle de siècle en siècle, de millénaire en millénaire, par les règnes de la nature où elle profite d’un dernier don d’Apollon qui lui permet de se dépouiller de l’existence humaine en menant la vie d’un animal, d’une plante, d’une pierre -tout en gardant un reste de sa conscience. Ainsi, le roman qui se présente d’abord comme fantasy amoureuse et satire sociale, finit par prendre un allure de texte visionnaire, nourri par une méditation philosophique envisageant l’existence humaine selon une perspective universelle, à la limite cosmique.

Maertens van Heemskerck, La Sibylle érythréenne, 1564

En général, l’écrivain qui utilise une langue minoritaire ne saurait vivre de sa plume. Dans le cas de Max Roqueta, le métier du médecin était à la fois un gagne-pain, un moyen d’accès à la société et une source d’inspiration d’une importance vraiment capitale pour la création littéraire. Le travail accompli par le Docteur Rouquette a été d’une utilité extraordinaire pour l’écrivain à la recherche des aspects élémentaires de la condition humaine. Derrière toutes les formes de la représentation sociale, le médecin ne cessait d’entrevoir les fins fonds de l’humain, non pas d’une façon voilée, indirecte, mais très concrètement. Cette rencontre, le plus souvent propice à l’émotion, conduisait parfois à la révélation d’aspects comiques ou grotesques. Un penchant pour l’ironie sinon pour le sarcasme se manifeste dans le roman de la sibylle, surtout au début et dans la partie centrale. En évoquant la love-story entre l’héroïne et son dieu, le roman tend à s’organiser selon les procédés de la comédie. Par la suite, des éléments farcesques surgissent lorsque la sibylle explore le monde factice des nantis en descendant par la suite vers les luttes du peuple pour la survie quotidienne et, finalement, vers une misère profonde. En se faisant vagabonde, courtisane, marchande ou montreuse d’ours, la protagoniste est confrontée, constamment et d’une façon parfois brutale, à des réalités quelle n’avait aperçues, dans son rôle de prêtresse, que de très loin. Dans cette partie du récit, le narrateur se laisse guider par une inspiration satirique rappelant la tradition des Lumières françaises telle quelle se manifeste chez les conteurs du XVIIIe siècle. La sibylle fait la connaissance du monde des puissants, décrit comme un théâtre des crimes et de la bassesse, elle se rapproche aussi du menu peuple qui à son tour, est la cible des sarcasmes de l’auteur pourtant soucieux de montrer les aspects déprimants de la condition populaire. Tous ces contacts, cependant, ne changent rien à la solitude de la sibylle, solitude sans remède, pourtant adoucie par le souvenir des amours avec le dieu.

Le Dominiquin, La sibylle de Cumes, 1617

Néanmoins, l’intrigue du roman ne sombre jamais dans le pessimisme. Après le vaudeville érotique du début et la partie centrale avec sa critique sociale, le lecteur est entraîné par le troisième mouvement du roman qui emprunte la voie de l’inspiration cosmique. C’est ici que l’écriture romanesque de Max Roqueta s’installe dans une tradition thématique aux racines multiples. Les Métamorphoses d’Ovide, dans cette histoire littéraire des interférences entre le monde humain ou surhumain et les règnes de la nature ne représentent qu’une des pointes de l’iceberg dont la base immense plonge dans les matériaux thématico-idéologiques de toutes les cultures populaires. De plus, l’inspiration cosmique chez Max Roqueta trouve des correspondances particulièrement frappantes au sein des littératures de la Romania méridionale où il y a abondance de textes qui montrent la nature comme un domaine clos et sauvage, réfractaire aux interventions de la science et des technologies humaines. Si cet espace réservé se fait parfois plus amical et accessible, ce n’est en général que pour des initiés proches des arcanes d’un savoir secret.

Dans le domaine des littératures contemporaines de France, l’opposition entre l’élémentaire et la civilisation revêt souvent des aspects assez virulents. Les poètes du félibrige tels que Mistral, Aubanel, d’Arbaud, ont confronté, d’une façon souvent bien dramatique, l’univers du grand Pan aux influences rayonnant à partir du monde urbain. De façon semblable, les écrivains du Sud d’expression française, un Zola, un Giono ou un Bosco, par exemple, ont thématisé le même conflit, le plus souvent en faisant triompher la civilisation ou en compensant le recul plus ou moins tragique de la nature par la retraite du narrateur vers l’ésotérisme. Par contre, un sondage auprès des poètes espagnols d’expression castillane du XX siècle, chez un Federico Garcia Lorca ou un Antonio Machado, révèle des attitudes plutôt décontractées à l’égard de l’étrangeté de la nature ressentie comme quelque chose qui va de soi. Ce penchant pour la communion sinon la complicité avec l’élémentaire, voire même avec les aspects les plus inhumains de ce dernier, se retrouve chez l’auteur de Verd Paradis très influencé, dès le début de sa carrière littéraire, par l’œuvre poétique du Catalan Josep-Sebastià Pons portant également l’empreinte d’un profond sentiment de la nature à la fois proche et étrange. On pourrait mentionner, dans le même contexte, certains écrivains italiens du Mezzogiorno, très admirés par Max Roquera, tels que Luigi Pirandello ou Tomasi di Lampedusa qui raconte, dans une de ses nouvelles, les amours d’un pécheur sicilien avec une naïade {La Sirena, 1961).

Le Moyen Age européen vénérait la sibylle de Cumes annonçant, selon les textes prestigieux de Virgile (Enéide VI, Bucoliques 4e églogue), la venue d’un rédempteur que la tradition chrétienne ne manquait pas d’identifier à Jésus- Christ. Chez Max Roqueta, par contre, la sibylle est bien installée dans l’univers des dieux gréco-romains, à tel point quelle considère les premiers chrétiens comme des sectaires barbares. Constatons cependant que le dieu Apollon, dans le roman de notre auteur, est décrit avec une forte dose d’ironie. Les dieux, selon Max Roqueta, sont une création humaine caractérisée à la fois par un aspect historico-collectif et un aspect individuel. Ce sont les serviteurs du Temple qui organisent la rencontre du dieu et de la sibylle. D’autre part, la protagoniste participe d’une façon bien personnelle à ce jeu de rites et de croyances en percevant l’Olympien sous les traits d’un homme jeune, noble et beau, capable de partager et d’agrémenter sa solitude de prêtresse. Libre au lecteur, cependant, de choisir son interprétation de l’histoire. Faut-il voir dans l’intervention de l’amoureux céleste le produit d’une tradition mythologique ou faut-il penser aux ébats d’une pucelle solitaire en proie à ses hormones ? On pourrait encore se contenter de faire simplement état d’une fable née des fantaisies d’un écrivain qui s’amuse. Retenons pourtant que le rôle du dieu ne se limite pas au fait qu’il pourvoit le roman d’un point de départ, puisqu’il dirige et ordonne les destinées de la sibylle tout au long de l’intrigue et même au-delà de son propre effacement.

Dieu a besoin des hommes, et vice-versa. Dans le village d’Argelliers, dans la garrigue montpelliéraine, où l’auteur naquit en 1908 et où il passa son enfance et une partie de son adolescence, le lien rattachant l’individu à la foi et à l’Église constituait une réalité allant de soi. Max Roqueta a toujours respecté la piété populaire des campagnes languedociennes. Mais sa propre attitude ne se caractérisait ni par la foi dans un Dieu personnel ni par le panthéisme -même si certains aspects de sa création littéraire semble suggérer des affinités à ce dernier crédo. Le titre d’un recueil de récits courts, Lo Grand teatre de Dieu, exprime ce mélange d’ironie et de sérieux dont le style de Max Roqueta porte l’empreinte lorsqu’il s’agit des constructions et mises en scène auxquelles les hommes recourent, selon l’avis de notre auteur, pour pouvoir supporter les angoisses et les frustrations qu’ils ressentent au sein d’un univers où règne la grande nuit, c’est-à-dire la fragilité de tous les êtres créés et la mort. Face à l’espace cosmique dont l’immensité voue à l’oubli les hommes aussi bien que les dieux, l’espèce humaine mobilise ses facultés créatrices, dans les domaines de la science, de l’art et, last but not least, de la religion, pour rendre le monde plus habitable. Les dieux, en symbolisant des aspirations et des nostalgies humaines, figurent parmi les produits de ce processus créateur. Le dieu de la sibylle est en quelque sorte un agent de significations, à la fois inventé et réel, capable de donner à l’héroïne le plus grand bonheur accessible à un être humain. Il est vrai qu’il la trompe de façon extrêmement subtile, de sorte que le lecteur a envie de reposer la vieille question de savoir si l’homme n’a pas besoin d’un certain dosage d’illusion pour réussir sa vie.

Pour éviter tout malentendu, ajoutons qu’on aurait tort d’attribuer à l’écrivain Max Roqueta un parti pris visant à humaniser l’univers. Le monde, tel que les textes rouquettiens le peignent, existe indépendamment de toute intervention humaine, en montrant ses deux versants -celui du vide glacial, hostile à toute vie, et, d’autre part, celui de l’être rengorgeant de plénitude, de vie, de beauté et de poésie. La nature, chez Max Roqueta, est d’abord et surtout une source de bonheur et d’amour. L’homme peut et doit boire à cette source et nourrir ainsi son pouvoir de création.

Si la philosophie d’Albert Camus ressemble, à certains égards, à la vision de notre auteur, celui-ci n’entend pas creuser le conflit entre Inspiration humaine au bonheur et la mort qui attend au bout du chemin jusqu’aux dernières conséquences tragiques et la révolte métaphysique. Du fait que la mort fait partie du grand Tout, elle prend un air de relativité de sorte que la pensée humaine peut ériger, en toute tranquillité, ses remparts contre l’absurde. Il paraît donc légitime de lire le livre de la sibylle de Cumes comme un hymne à la gloire de l’homme et de la nature. Nonobstant la distance par rapport au crédo de l’Église dont il a été question ci-dessus, il doit être permis de rapprocher Max Roqueta de François d’Assise, auteur du Cantico de Frate Sole. Il y a d’ailleurs un élément de la tradition judéo-chrétienne que la sibylle païenne apprécie, à savoir le mythe d’un Éden où les êtres vivants coexistent de façon harmonieuse et solidaire. Même si le paradis biblique où le lion et la gazelle font bon ménage ensemble n’est pas accessible à la protagoniste, lorsqu’elle se lie d’amitié avec une ourse ou lorsqu’elle passe d’une métamorphose à l’autre, il semble hors de doute que la sibylle fait une expérience très particulière de l’espace, du temps et des choses élémentaires pour aboutir, grâce à cette existence spécifique, à des sentiments de félicité sans pareil.

Dans le roman de Max Roqueta, deux rêves choyés par l’humanité sont mis à l’épreuve. Celui qui se rapporte à l’immortalité se révèle être illusoire, alors que l’autre, exprimant le désir d’une grande harmonie avec la nature, garde son pouvoir d’espérance. La liaison entre les deux rêves est assurée par l’amour qui transcende la sphère humaine, dès le début des rapports entre la sibylle et son dieu, pour atteindre des dimensions cosmiques lorsque l’héroïne s’achemine à travers les formes de l’être. Acheminement qui se réalise, dans une large mesure, par le dépassement progressif du temps linéaire qui détermine la vie humaine normale. Toute la structure du roman vise à la réduction progressive de tout ce qui peut suggérer au lecteur une succession de moments et d’événements. Peu à peu, on se sent entraîné par un mouvement circulaire favorisé par tout un jeu de répétitions et de modifications légères d’éléments à première vue bien stables. Au fur et à mesure que le vieillissement de la sibylle avance, sa conscience est capable de sauter par­dessus de grands espaces temporels, vers le passé ou vers l’avenir -ce qui permet au narrateur de donner libre cours à sa fantaisie ironique en produisant des anachronismes en série, aptes à subvertir une conception de l’histoire basée sur les dynasties et les batailles. Lorsque la sibylle entame sa promenade cosmique, tout ordre chronologique va définitivement à vau-l’eau.

Max Roqueta part du concret, du langage le plus incarné, pour orienter son écriture ensuite vers l’indicible. L’instrument de cet enracinement dans l’ici-bas et des dépassements consécutifs, c’est une protagoniste dont émane un charme particulier. Au départ, la sibylle n’a pas de nom, ni dans son rôle d’enfant, ni en tant que prêtresse. Après son départ du Temple, cependant, il n’est plus question que de sibylle, sans l’article défini, de sorte que l’héroïne apparaît comme le seul personnage du roman qui possède un nom et qui le garde jusqu’à la fin (le partenaire olympien n’est désigné que par le dieu, bien que le lecteur trouve des indices l’amenant à penser qu’il ne peut s’agir que d’Apollon). C’est avec un respect infini que le narrateur traite son personnage principal dont la féminité est thématisée à partir d’un point de vue à la fois médical et humaniste.

En dépit de toutes les misères, toutes les horreurs, toutes les métamorphoses, la dignité humaine de la sibylle s’avère être indestructible. Ce qui pourrait faire naître l’idée d’une déclaration d’amour faite par notre auteur à l’adresse de l’humanité toute entière, qui n’existe que dans le dialogue entre les générations et les cultures, et assurant à Max Roqueta une place parmi les très grands écrivains d’Europe.

Que penser de cette fin du roman, lorsque la marche de la sibylle à travers le temps est associée à l’image d’un cavalier solitaire dont la silhouette se dessine à l’horizon? Cette image rappelle un passage à la fin de L’Autboi de neu, conte fantastique inséré dans le premier recueil de récits brefs auquel Max Roqueta avait donné le titre de Verd Paradis (1961). Alors, ce cavalier était Satan en personne, s’effaçant après avoir détruit son adversaire Mèstre Albareda, l’homme trop fier de ses capacités artistiques, pourtant supérieur au Diable qu’il avait fait danser.

Pourquoi cette réminiscence à la fin de l’histoire d’une sibylle pas du tout diabolique? Il est possible que le romancier ait voulu souligner le fait que son héroïne, au lieu de se spiritualiser à l’instar de tant de protagonistes de la Weltliteratur (Littérature universelle, mot créé par Gœthe), accédant per aspera ad astra (par des chemins escarpés jusqu’aux astres), descend vers une matérialité lui procurant des voluptés infinies. Cela rappelle un passage d’un autre grand roman occitan de la seconde moitié du XXe siècle, La Festa (t. II, p. 451). Selon Robert Lafont, l’homme est un diable heureux, surtout lorsqu’il consacre sa vie à la poésie.

Fritz-Peter Kirsch est membre de l’A.I.E.O (Association Internationale d’Études Occitanes). Il a enseigné la littérature comparée à l’Université de Vienne en Autriche et a beaucoup contribué à la connaissance de la littérature occitane dans les pays germanophones. En 2011 paraissait sa traduction en allemand du roman de Max Rouquette, Tota la sabla de la mar. Nous donnons ici sa traduction française de la postface de cette édition, parue dans Les Cahiers Max Rouquette, numero 6.

Photographies d’Elan Gilat