On serait passé de l’âge du charbon à l’âge du pétrole, puis à l’âge du nucléaire, et enfin à celui du numérique, selon une logique de transitions successives. Mais les dynamiques historiques ne fonctionnent pas ainsi. C’est la symbiose qui domine. L’âge du pétrole, c’est aujourd’hui. L’âge du charbon, c’est aujourd’hui. Et l’âge du nucléaire, c’est aujourd’hui. Une centrale nucléaire est une machine à vapeur qui utilise un combustible très puissant pour faire tourner des turbines et ce qui s’échappe des cheminées, c’est de la vapeur d’eau.
L’idée d’une succession mécaniste des technologies est liée à une vision évolutionniste de l’histoire qui date de la fin du XIXe siècle. C’est un fatalisme selon lequel l’avenir sera meilleur que le passé, notamment grâce à la multiplication des machines. Pas sûr que l’avenir soit meilleur, en revanche, les machines se multiplient!
Est-ce que les machines font l’histoire?
À partir du XIXe siècle, deux positions un peu caricaturales s’affrontent: d’un côté, ceux qui pensent que les machines font l’histoire -donc qu’il existe un déterminisme de la technique; de l’autre, ceux qui pensent que les machines sont des artefacts neutres -donc que tout est dans la façon dont une société va s’en emparer. Est-ce la technique qui détermine le social, ou le social qui détermine la technique? Marx a l’air de trancher en affirmant que le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel.
Sa pensée résulte de toutes les réflexions nées avant lui à propos de ce qu’on a appelé la querelle des machines, soit le surgissement de ces engins dont l’usage croissant provoque des perturbations sociales et politiques dans un contexte révolutionnaire.
Dans l’Angleterre de 1810 les luddistes brisent des machines.
Et en 1830, à Paris, les ouvriers typographes profitent de la révolution de Juillet pour détruire les presses à vapeur des imprimeries … De façon générale, avec la révolution industrielle, on voit déferler des machines qui transforment les conditions d’exercice du travail et modèlent la relation que les sociétés entretiennent avec la nature. Par conséquent, la question du rôle historique des machines est d’abord liée aux crises sociales dans le monde du travail, et les ouvriers sont les premiers à demander: qu’est-ce qu’une machine et à quoi ça sert?
Le libéralisme, le socialisme et le républicanisme vont offrir trois types de réponses, antagonistes sauf sur un point essentiel.
Pour les républicains, le problème ne vient pas des machines mais des conditions institutionnelles de leur utilisation. En donnant le droit de vote au peuple, il n’y aura plus de problème parce que tous les intérêts sociaux des ouvriers seront représentés au Parlement.
Les socialistes affirment que le seul problème est celui de la propriété de la machine. Si elle appartient à des communautés coopératives, ouvrières pour certains, ou si la machine appartient à l’État dans un modèle communiste, le problème disparaît!
Les économistes libéraux vont dire qu’il n’y a qu’un problème de mauvais ajustement du marché. Il faut supprimer les droits de douane, favoriser un libre marché, et les machines fourniront le maximum de bénéfices sociaux. C’est exactement ce que disent les néolibéraux aujourd’hui à propos de l’IA.

George Gordon Noel Byron, 6ème Baron Byron, portrait de Théodore Géricault, entre 1820 et 1830, Musée Fabre, Montpellier
As the Liberty lads o’er the sea
Bought their freedom, and cheaply, with blood,
So we, boys, we
Will die fighting, or live free,
And down with all kings but King Ludd!
Ces trois idéologies structurent donc le cadrage politique jusqu’à nos jours. Elles ont un point d’accord, c’est l’idée que les machines sont neutres et que tout ce qui compte, c’est la manière dont les hommes se les approprient. Pas de déterminisme technique dans cette pensée-là. De façon générale, la modernité a eu tendance à considérer que ce n’est pas la machine qui façonne l’histoire. Mais, en même temps, il y a une ambivalence, puisque s’installe à la même époque l’idée d’un progrès technique -l’expression date de 1840- et donc que les machines conduisent l’histoire. Jusqu’aux années 1960-1970, ces deux imaginaires ont coexisté.
Et vers 1970, on réfute l’idée de neutralité de la technique?
On la met en question car des discours jusque-là minoritaires acquièrent une nouvelle légitimité. La question environnementale joue un rôle considérable dans la repolitisation des choix techniques: la pensée écologique qui devient politique est une pensée de la machine par définition, puisque c’est la machine qui produit indirectement les pollutions et organise les flux de matière.
Qui plus est, la thèse de la neutralité des techniques est invalidée par l’essor du nucléaire civil: on voit bien l’impossibilité de gérer une centrale nucléaire avec une coopérative autogestionnaire! Un tel système complexe impose un État centralisé, des organisations hiérarchisées, une armée pour protéger les sites.
Les années 1970 inaugurent de nombreux débats autour de la question des machines. Et ces débats changent de ton avec l’informatisation et l’arrivée du numérique …
La promesse de l’informatisation, puis du numérique, était celle d’une technologie immatérielle, propre, horizontale et démocratique, aux antipodes des vieilles technologies et des grosses machines polluantes héritées du XIXe siècle. Sans compter le mythe selon lequel tous les génies de l’entreprise font leurs gammes dans un garage … Ce narratif autour du numérique comme projet émancipateur a servi à justifier des trajectoires très classiques d’entrepreneurs à la tête de fortunes incommensurables.
Le professeur à Stanford et historien Fred Turner, qui a analysé la construction du mythe de la Silicon Valley, montre comment les intérêts des patrons de la tech ont peu à peu convergé avec ceux des magnats du pétrole après l’an 2000.
Le monde numérique et son visage avancé qu’est l’IA générative apparaissent de plus en plus manifestement pour ce qu’ils sont: la poursuite et la radicalisation des dynamiques industrielles, de leurs logiques d’accumulation, de l’intensification de l’exploitation du travail et de la nature.