Les deux frères Pécout

Léonard Pécout, 14 ans, natif de Doullens, cheveux châtains clairs, front haut, yeux gris, visage rond et pâle et marqué de petite vérole, condamné aux galères 5 ans pour faux tabac, sentence 10 septembre 1753.

[Une croix dans la marge de droite indique son décès]

Et son frère, 16 ans, borgne de l’œil gauche, nez gros, visage rond, petite vérole, l’accompagne aux galères.

[Dans la marge de gauche: transférés à Bicêtre]


Pendant longtemps je n’ai guère exposé mes émotions en écrivant mes livres. J’ai été formée à une idée très claire, et compliquée à oublier: l’Histoire ne peut être mélangée au sentiment que l’on éprouve pour elle. Ces brouillards de peine qui m’envahissent à la lecture de ces listes de galériens sont aussi un moyen de penser les passions, voire de les panser. Peu importe qu’il s’agisse d’un temps révolu: l’émo­tion est une constellation. Elle peut intervenir à toute occasion, dans le moindre pli de la réalité, celle-ci fût-elle disparue. Ainsi ai-je franchi cet interdit et levé cette barrière, en laissant l’émotion entrer dans mon travail.

Mais l’Histoire ne peut fournir d’antidotes à la dou­leur du monde, et un-e historien*ne n’est pas plus armé*e que d’autres pour faire face à ce qui nous en­toure. Son travail consiste à étudier, non à guérir. Nous ne remontons pas le temps, nous tentons seulement, dans la foulée de ces listes de signalements de galériens du XVIII éme siècle, de le rejoindre, et de le questionner.

Un mot surgit ici, pour nous accompagner. Celui que Marguerite Porete, laïque, béguine, morte sur le bûcher à Paris en 1310 pour des écrits jugés hérétiques, avait conçu afin de quali­fier une distance impossible à mesurer: le loing-près.

Marguerite Porete, Le miroir des âmes simples, 1295

Luisa Muraro, Le Dieu des femmes, Presses universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 2001.

Le loing-près, c’est ce qui navigue entre présence et absence. Un nom, pour qualifier une relation à l’insaisissable, présence indicible que l’on embrasse autant quelle semble nous échapper. Un nom pour ce qui se joue dans cette alternance: se montrer, se cacher.

Traduisant les Géorgiques de Virgile, Frédéric Boyer reprend ce nom: D’une certaine façon, le texte antique nous précède. C’est ce que nous avons, modernes, nommé Antiquité -désignant ainsi ce qui nous éclaire de notre lointain passé, ou de ce lointain-près… C’est ce loing-près qui nous occupe. Ces présences absentes qui, nous semblant éloignées, nous parlent en réalité tout près.

Porter le regard sur ces damnés, c’est porter le regard sur la détresse des moins favorisés. La misère que je vois tous les jours dans la rue à Paris soulève parfois en moi un immense sentiment de culpabilité, comme si ce que je faisais ne servait à rien, car écrire sur la misère d’il y a trois siècles ne répare ni la misère actuelle, ni celle du XVIII éme.

On ne répare rien du passé. Cependant on donne. On redonne vie à une personne, ainsi qu’à une société entière, si tant est que l’on veuille bien se montrer capable de raccrocher la petite histoire aux grands mouvements.

Quêtant cet accord secret entre les générations passées et la nôtre dont parlait le philosophe Wal­ter Benjamin, nous sommes devant une évidence: les listes de signalement du XVIII éme siècle résonnent avec certaines méthodes d’identifications de notre époque, lorsqu’il s’agit non de regarder à nu un visage, mais de le qualifier.

L’enjeu de mon travail tient donc à ce croisement de regards: le regard des commissaires qui ont regardé les visages des galériens avec les yeux du pouvoir, établissant des portraits pour des condamnations, et mes yeux d’historienne qui tente de redonner vie à celles et ceux qui n’existent plus, mais qui ont eu une histoire, et qui le fait à partir de sa propre expérience du regard. C’est véritablement depuis ce lieu que je parle. Je m’efforce de scruter le moindre détail qui permet de rencontrer autrement qui a été banni, condamné au premier coup d’œil en un siècle où la justice était si sévère, et travaille à infiltrer le silence qui entoure ces visages signalés, à tendre l’oreille à tout ce qui n’a pas été dit, à retrouver des couleurs, des gestes … C’est une des composantes de ma re­cherche: avancer avec le manque et cet aveuglement: mes yeux scrutent ce qui n’est plus. S’établit alors, par l’écrit, cette entente tacite. Et ce loing-près …

Ils ont écrit leurs visages