Léo Strauss et Donald Trump

A vos yeux, on se trompe quand on pense que le trumpisme n’a pas de réelle substance intellectuelle. Pour quelle raison?

Parce que ce préjugé masque le fanatisme et le volontarisme de ce que j’appelle la nouvelle droite. L’idée selon laquelle les républicains n’auraient pas un corpus sérieux -en dehors de la protection des intérêts financiers- existe depuis longtemps à gauche, mais l’anti-intellectualisme affi­ché de Trump et son impulsivité l’ont renforcée. On catalogue trop vite ces gens comme des idiots. Pourtant, il y a derrière l’admi­nistration américaine des idéo­logues dont certains sont bril­lants. Il faut le reconnaître pour les dénoncer.

C’est toute une tâche: que dans la vraie histoire -non pas simplement au passé- de nouveaux soleils soient amenés à briller (Martin Heidegger, Les Cahiers noirs)

Heidegger, et, oui, Arendt, et, oui, Léo Strauss: une poignante nostalgie du bon vieux temps, du temps des esclaves

Vous avez étudié la philosophie politique auprès de cercles straussiens. Pourquoi cela informe-t-il votre enquête?

Leo Strauss était un professeur allemand qui a fui son pays durant les années de Weimar et s’est installé aux États-Unis. Sa critique de la modernité et de son relativisme moral a exercé une influence consi­dérable sur le monde académique américain, en particulier sur les conservateurs. C’est ainsi que, malgré mon tempérament libéral, j’ai côtoyé des chercheurs qui ont ensuite rejoint l’administration Trump. Je connais leur langage, leur manière de penser, leur rapport à l’histoire. Les straussiens de la côte Ouest ont été à l’avant- garde de la défense du trumpisme, et ce avant même 2016 …

Qui sont-ils?

On les appelle les Claremonters, du nom du Claremont Institute créé en 1979. Les fondateurs de ce think thank étaient des étudiants de Harry Jaffa, lui-même disciple de Léo Strauss. Leur but était de restaurer ce qu’ils estimaient être les principes de la Déclaration d’indépendance de 1776 –notam­ment l’idée qu’il existe des vérités morales absolues. Petit à petit, cet engagement en faveur de principes universels a été corrompu par une rigidité presque sectaire.

Les Claremonters sont devenus nativistes et perméables au paléo-conserva­tisme -une veine dont les figures sont souvent explicitement racistes. Pour eux, les États-Unis se sont tant éloignés de l’ordre constitu­tionnel originel qu’une contre-révolution est désormais néces­saire. C’est ainsi qu’ils justifient leur soutien jusqu’au-boutiste à Trump. L’un d’eux, Michael Anton, a même écrit The Flight 93 Elec­tion, dans lequel il compare la situation des États-Unis à celle des passagers du vol 93 le 11 septembre 2001: voter Trump, c’est comme se ruer vers le cockpit pour essayer de défaire les terroristes …

Le deuxième groupe que vous identifiez -les nationaux-conservateurs- est mieux connu en France à travers la figure de Steve Bannon …

Ce n’est pas étonnant parce que ces NatCons défendent une sorte d’internationale des nationalistes. On connaît Steve Bannon, mais la figure clé est Yoram Hazony. En 2018, ce philosophe israé­lo-américain publie The Virtue of Nationalism dans lequel il s’en prend aux impérialismes –de l’Empire romain à l’Union euro­péenne-et défend le nationa­lisme. Il fait remonter cette idée à la Bible hébraïque et rejette les notions issues des Lumières comme le contractualisme. Pour lui, une nation a besoin d’une his­toire, d’une religion et d’une langue communes. Il ne parle pas explici­tement d’ethnicité, mais ce sous-texte n’est jamais loin. Pour Hazony, le christianisme est la seule force capable de sauver l’Amérique du néo-marxisme woke. Cela conduit à une définition très exclusive de ce que signifie être américain.

Le troisième groupe est le plus sophistiqué: les post-libéraux.

Oui. Cette faction est composée de catholiques traditionalistes. Ce sont les théoriciens les plus fins, les moins dépendants des donateurs, et les plus ambitieux sur le plan théorique. Les deux noms à citer sont Patrick Deneen et Adrian Vermeule. Deneen a publié Why Liberalism Failed en 2018. Sa thèse est que le libéralisme a mené à l’atomisation du corps social, au relativisme, au règne de l’ultra-individualisme. Depuis Harvard, où il est professeur de droit, Vermeule défend, lui, ce qu’il appelle le constitutionna­lisme du bien commun– sans que cette notion soit clairement définie au-delà de généralités. Son intégralisme vise à réorien­ter l’État vers le salut spirituel.

Les Claremonters sont contre-révolutionnaires parce qu’ils esti­ment que les choses ont mal tourné. Les post-libéraux pensent que le régime était vicié dès l’origine. Leur solution n’est pas de réduire l’État, mais de s’en emparer. Souvent, ils sont explicitement autoritaires, favorables à un exécutif fort, et tous sont de grands admirateurs de la Hongrie de Viktor Orban. Le mariage gay les mobilise tout autant que l’immigration, si ce n’est plus.

Enfin, il y a le dernier groupe. Le plus radical. Vous l’appelez la hard right.

Oui. C’est un ensemble hétéroclite de véritables fascistes et de misogynes recourant à une rhétorique violente. On y trouve Costin Alamariu, qui sou­tient dans Bronze Age Mindset que l’âge du Bronze était un âge d’or qui a mis fin à l’ère supposée fémi­nine et proto-socialiste des longues maisons communautaires. Mais aussi le Britannique Raw Egg promoteur du crudivorisme et du régime carnivore, censés fortifier le corps contre le mondialisme du soja; Curtis Yarvin, un blogueur ins­pirateur des Lumières sombres qui espère l’avènement d’un roi PDG; ou encore le suprémaciste Nick Fuentes. A la Maison-Blanche, ces gens peuvent compter sur Stephen Miller, l’un des principaux conseil­lers de Donald Trump.

Compte tenu des tensions idéologiques que vous décrivez -sur Israël, la Russie, l’économie- pensez- vous que cette coalition trumpiste puisse tenir?

Il existe de profondes contradic­tions internes. Prenons le Vene­zuela. Yoram Hazony, par exemple, est explicitement anti-impérialiste: l’enlèvement de Maduro devrait être une hérésie pour lui. L’isolation­nisme contre l’interventionnisme est une ligne de fracture majeure. La taille et le rôle de l’État en sont une autre. Certains jugent que le Parti républicain reste le bras armé des riches. L’antisémitisme est évi­demment un point de rupture, sur­tout au regard de la centralité his­torique du soutien à Israël dans l’identité républicaine. La frac­ture la plus importante, cependant, oppose la nouvelle droite à l’ancien establishment républicain -dona­teurs, think thanks … Mais malgré ces tensions, le mouvement reste solide. Les figures clés, comme J. D. Vance, refusent d’affronter les éléments les plus toxiques, y compris les anti­sémites. Le silence sert de ciment. Ce qui soude la coalition MAGA, ce n’est pas la cohérence mais le machisme, l’amertume, le sentiment d’être en guerre contre la démocratie libérale.

Que se passera-t-il quand Trump s’effacera de la scène?

Longtemps les républicains ont vécu sur le mythe qu’ils avaient réussi à maintenir les extrémistes à l’extérieur, qu’il existait une frontière claire entre le parti et l’extrême droite, un cordon sanitaire. Mais lorsqu’on regarde de près, ces frontières ont toujours été poreuses. Il y a toujours eu une dynamique entre l’establishement du Grand Old Party [GOP, surnom du Parti républicain, NDLR] et les franges plus radicales: Barry Goldwater qui reçoit l’investiture républicaine en 1964, Pat Buchanan et les paléo-conservateurs dans les années 1990, Newt Gingrich et le Tea Party, tous ceux qui puisent leurs idées dans l’histoire du Sud ségrégationniste …

Ces courants de pensée n’ont jamais disparu. Ils se sont simplement déplacés vers les marges et y ont prospéré jusqu’à ce que Trump les réactive et fasse sauter tous les garde-fous. Tout le monde est désormais le bienvenu. C’est la doctrine NETTR pour no ennemies to the right (pas d’ennemis à droite).

Ce basculement est historique, et le Parti républicain en sera probablement imprégné pour longtemps. Mon espoir est qu’en explicitant ces références, ce corpus doctrinal, des électeurs MAGA -qui sont bien moins extrêmes que cette avant-garde intellectuelle- y réfléchiront à deux fois. L’Amérique, ce n’est pas le suprémacisme blanc.

Politiste, associée au programme d’études sur l’illibéralisme de l’université George- Washington, Laura K. Field est titulaire d’un doctorat en sciences politiques de l’université du Texas à Austin. Elle vit à Washington DC.

Le Nouvel Observateur

Un monde qui se fait sauter lui-même ne permet plus qu’on en fasse le portrait, disait Hermann Broch dans les années 30. Les Epstein files ne nous parlent pas seulement d’un crime pédocriminel, pas plus qu’ils ne constituent un simple dossier d’instruction judiciaire. Ils mêlent les faits établis et les rumeurs, les fake news et les témoignages enregistrés des victimes, les comptes rendus des enquêtes du FBI et la chronique des journaux à scandale, les fantasmes complotistes et les intox des fermes à trolls. Ce qui s’y donne à lire ne relève ni d’un récit cohérent ni d’une archive stabilisée, mais d’un agrégat de documents où se brouillent les frontières entre information, spéculation et dévoilement.

On peut y lire exprimées de façon transparente les vieux mythes de dévoration que Freud associait aux fantasmes d’incorporation -cette régression archaïque que la psychanalyse désigne comme le stade oral cannibalique (sadique-oral). Ces schèmes anciens irriguent un vaste répertoire de contes et de légendes dont Vladimir Propp a dégagé les invariants dans son essai célèbre Morphologie du conte. Les Epstein files en portent la trace: non plus comme structures narratives, mais comme des scénarios rejoués dans un espace social où les limites semblent suspendues et où la fiction a perdu sa distance protectrice.

A la fois une fable qui aurait déraillé et une archive contemporaine de la prédation, les Epstein files composent un récit instable, oscillant entre imaginaire ancien et brutalité documentaire. Tout à la fois une fable des Mille et Une nuits dans laquelle le sultan ne fait qu’une bouchée de Shéhérazade sans attendre la fin de ses histoires interminables, ou un conte pour enfants dans lequel un loup charmant -tous ceux qui l’ont connu en témoignent- ne prend même pas la peine de se déguiser en grand-mère pour avaler tout cru une brochette de chaperons rouges drogués et impavides, en compagnie de ses potes, la meute de ses frères loups -histoire de dissoudre les responsabilités, (si ce n’est toi, c’est donc ton frère!)– tous accourus braguette ouverte et babines retroussées dans son île des Caraïbes ou sur son jet privé, le Lolita Express

Marx, dans le Capital, ne se contentait pas de décrire un système économique; il en exposait la logique vitale, presque organique, lorsqu’il comparait le capital à un vampire qui ne s’anime qu’en suçant du travail vivant, et ne lâche pas prise tant qu’il y a encore un muscle, un nerf, une goutte de sang à exploiter.

La métaphore marxienne trouve ici une nouvelle pertinence. Elle nous rappelle que l’accumulation, lorsqu’elle ne rencontre plus de contre-pouvoirs effectifs, tend à se nourrir de tout ce qui vit. Elle s’inverse en dévoration. Un extractivisme qui ne se limite plus aux prédations coloniales et traverse désormais les intimités, les consciences. De la terre aux données, des institutions publiques à l’intimité des corps, tout devient ressource à dévorer. Les forêts sont transformées en actifs, l’attention en marchandise, les relations en capital social, les émotions en données prédictives, et les corps des jeunes filles en capital relationnel.

Christian Salmon

Extraits