Dans la Critique de la raison pratique, Kant écrit: “La liberté et la loi pratique inconditionnée s’impliquent réciproquement l’une l’autre.” Il faut l’entendre au sens propre: nous ne prenons conscience de la liberté qu’en la réalisant, là où nous donnons à notre agir une loi que rien ne vient du dehors nous dicter.
Agir c’est se résoudre à être soi-même. Mais cet être propre ne nous atteint qu’en se dérobant à toute définition objective.

Concevoir un être libre revient en effet à admettre à son fondement “un pouvoir capable de commencer par lui-même une série de choses ou d’états successifs”. C’est là contrevenir à la loi de causalité pour laquelle tout, dans la nature (entendue comme champ intégral de toute connaissance possible), n’existe qu’en relation à une cause antécédente.
La contradiction n’est levée qu’à condition de supposer en un tel être un autre ordre de causalité, que Kant nomme intelligible: supposition qui assurément, dit Kant, ne prouve rien, et qu’éclaire seulement la présence en nous d’une loi au regard de laquelle nous devons tenir pour rien la contrainte naturelle des causes.
La liberté -ce qui en nous se reconnaît sous la forme du suprasensible- est ainsi pensée dans une relation d’opposition à la causalité, définie comme la liaison nécessaire des phénomènes dans le temps. Ainsi le sujet libre “considère son existence en tant qu’elle n’est pas soumise aux conditions du temps”. Ce rapport étroit de la liberté au temps se présente donc au premier abord sous la forme, négative, d’une indépendance, dont on voit aisément qu’elle fonde le postulat pratique de l’immortalité de l’âme.
Être libre est donc dans son action se savoir libre à l’égard de tout ce qui est. Le rapport alors se renverse: la liberté n’est pas une exception à la causalité naturelle, mais c’est à l’inverse celle-ci, et d’une façon générale la configuration même de la “nature”, qui ne peut surgir que pour un regard librement ouvert à l’entier de l’étant, autrement dit au monde.
Il n’y a de science que pour un être libre.

La pensée d’une fin de tout est effrayante dans son sublime.
Ce terme de sublime est l’objet, dans la Critique de la faculté de juger d’une interprétation décisive qui va au-delà de son assignation au domaine esthétique.
Si le beau renvoie au plaisir désintéressé que suscite la perception d’une harmonie dans la forme de l’objet, traduisant une libre consonance entre nos facultés d’imaginer et de comprendre, le sublime par contre a trait à l’expérience de l’informe. En cela il est un plaisir négatif, distinct du simple déplaisir que provoque le laid. Car l’informe n’est pas le difforme -lequel recouvre l’impossibilité de se figurer sous une forme quelconque ce qui se présente. Nous ressentons ainsi le sentiment du sublime, dit Kant, devant des montagnes gigantesques, ou la furie de la mer déchaînée: toutes manifestations à travers lesquelles se rend présent l’immensité, la démesure du monde.
Le sublime est un échec de l’objectivation, où se fait jour une disproportion entre notre faculté de représentation et ce qui l’excède absolument. Ainsi dans le sublime l’imagination -qui pour Kant est le pouvoir fondamental où se décide toute “vue” de l’étant- se montre impuissante à saisir dans une forme cet horizon auquel elle est pourtant constitutivement ouverte. Là où l’immensité des choses est éprouvée dynamiquement -comme force de la nature- cette impuissance nous met devant l’insignifiance de notre être physique, “réduit à quelque chose de dérisoire”.
La nature “en même temps dévoile une faculté qui nous permet de nous considérer comme indépendants par rapport à elle, et une supériorité sur la nature, sur laquelle se fonde une conservation de soi-même toute différente de celle qui est attaquée par la nature”. C’est, point par point, une définition du suprasensible qui est donnée. Mais plus que le résultat, importe ici le mouvement: qu’il s’agisse de l’évaluation des forces ou de la grandeur, l’impuissance de l’imagination à donner une mesure de l’illimité ne se révèle qu’à la faveur d’un effort, en lequel “la totalité de cet illimité se trouve de surcroît pensée”.

Luc Tuysmans
Ce qui est pensé au-delà de toute image, c’est le monde; il est la dimension toujours déjà présente au regard de laquelle seulement peut être imaginé quelque chose. Dans le mode sublime du penser, l’impossibilité de circonscrire en une forme l’horizon du monde se convertit, sans la médiation d’aucun concept, en une réalisation de l’ouverture de cet horizon, qui ne peut être objet d’expérience parce qu’en elle c’est toute expérience qui se déploie en s’éclairant.
Cette “égalation” à l’ouverture du monde, où l’absolument sans mesure est réfléchi et recueilli comme événement originaire de notre existence, ne peut être ramenée à notre position de chose dans le monde, qui dans le mouvement du sublime est arrachée à elle-même et réduite à rien.
C’est pourquoi cet événement est proprement le suprasensible en nous, s’imposant non pas à la manière un substrat supra-naturel de la personne mais s’exposant et s’accomplissant directement; dans ce mouvement le tréfonds de notre existence -la liberté en nous, le soi où surgit tout regard et tout agir- et l’ouvert du monde ne font qu’un. Dans le sublime, le suprasensible, réfléchi en son avènement à soi, est la réalisation pleine et entière de notre existence en tant qu’expérience.
Ce qui est ainsi constitutivement ouvert en une expérience, Kant le nomme le sujet transcendantal, qui ne désigne aucune qualité mystérieuse du moi, et n’est autre que ce mouvement où le paraître du tout se révèle en nous événement d’origine.

L’amas de galaxies de la Vierge photographié par le télescope américain Vera Rubin
Sur cette photo, les grandes étoiles avec des aigrettes de diffraction (quatre traits de lumière) sont des étoiles de notre galaxie, la Voie lactée, au premier plan. Tout le reste -les formes rondes ou irrégulières, plus ou moins nettes ou diffuses, beiges ou oranges, même minuscules, ce sont d’autres galaxies très lointaines, elles-mêmes composées de milliards d’étoiles.
Or ce mouvement constitue proprement le cœur de la pensée de l’éternité. Celle-ci “révolte l’imagination”, qui en elle s’abîme dans l’effort impossible de se figurer une limite du temps, de se représenter la fin de ce par quoi toute fin est seulement imaginable. A travers l’idée d’éternité nous réalisons que rien ne peut être représenté hors du temps; de sorte que c’est en elle la dimension même du temps qui vient nous saisir, incommensurable à toute représentation d’une durée successive: l’ouverture entière du temps où toutes choses viennent à la présence et s’offrent à la pensée. Nous ne pouvons concevoir le non-temps, dit Kant, penser impliquant un acte qui ne peut avoir lieu que dans le temps.
Mais c’est précisément cet être fondamentalement dans le temps qui dans la pensée “sublime” de l’éternité vient se réfléchir et s’accomplir. Il faut alors comprendre que la liberté en nous, plus essentiellement qu’indépendance à l’égard du temps, est ce pour quoi et au regard de quoi s’ouvre le temps.
Cette pensée ne nous mène vers aucune transcendance intemporelle; pur saisissement par le temps, elle réalise au contraire le présent essentiel où l’existence humaine se déploie historialement, où pour elle s’ouvre tout temps.
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