Quel est le propre de l’homme? La véritable question pour Derrida se trouve ailleurs:
La discussion mérite de commencer quand il s’agit de déterminer le nombre, la forme, le sens, la structure et l’épaisseur feuilletée de cette limite abyssale, de ces bordures, de cette frontière plurielle et sur-pliée. La discussion devient intéressante quand, au lieu de se demander s’il y a ou non une limite discontinuante, on cherche à penser ce que devient une limite quand elle est abyssale, quand la frontière ne forme pas une seule ligne indivisible, mais plus d’une ligne, en abîme. Que sont les bords d’une limite qui croît et se multiplie à se nourrir d’abîme?
L’abîme, c’est ce que Derrida rencontre dans le regard de son chat, devant lequel il se sent mis à nu et quelque peu honteux de l’être. Si la limite entre l’humain et l’animal ne peut plus se baser sur la signification fixe de ces mots, humain et animal -si elle devient épaisse en marquant la co-implication de deux vivants malgré leur indéniable différence, alors les certitudes de celui qui veut se concevoir comme supérieur à l’autre peuvent commencer à basculer.
Au lieu de se sentir protégé par la position de maîtrise qu’une certaine tradition faussement humaniste assigne à l’homme en face de cet autre vivant qu’il appelle l’animal, le vivant singulier qui se nomme humain peut se sentir contraint de reconnaître ce qu’il partage avec les autres êtres vivants: une existence corporelle limitée dans le temps et dans l’espace, irréductiblement situationnelle.
Une limite qui se nourrit d’abîme est quelque chose qui fait peur. Il serait utile de réfléchir sur ce qui, dans la déconstruction -dans la critique, dans la philosophie, dans le woke, peut provoquer une telle peur, et donc une telle haine. Et pour mieux comprendre le caractère de cette défense agressive, il faut rappeler la distinction entre la peur et l’angoisse. La peur est toujours la peur de quelque chose, d’un objet ou d’un sujet, de quelque chose de nettement délimitable, reconnaissable, représentable (et donc identique à soi). L’angoisse en revanche n’a pas d’objet bien défini. Elle appréhende un danger sans trop savoir l’identifier.

Freud définissait l’angoisse comme la réaction du moi à un danger qui n’a pas de sens hors de son rapport à une organisation moïque, c’est-à-dire à une conscience de soi qui se veut identique à elle-même. Donc l’angoisse ne peut être comprise qu’en rapport à un sentiment de menace. Le moi qui se sent menacé est celui d’une certaine expérience du corps: limitation et finitude.
Une des manifestations caractéristiques associées avec l’angoisse consiste dans un sentiment de vertige: le sujet commence à perdre ses points de repère et ainsi risque de perdre le contrôle de son corps. La peur serait une tentative de circonscrire le danger en le délimitant, en le déterminant comme adversaire, voire comme ennemi: c’est-à-dire en le localisant afin de mieux le dominer, et le contrôler.
L’intensification de la guerre contre les autres vivants, ces vivants qu’on cherche à homogénéiser sous le nom d’animal, premier acte de guerre!, est une tentative d’éviter la reconnaissance de ce que tous les vivants partagent de singulier et de corporel: leur vulnérabilité et leur mortalité. Cette guerre est une lutte contre la com-passion, l’empathie et la co-sentience entre l’homme et les animaux. La compassion, ou la passion, ne peuvent pas être comprises dans les termes d’une opposition simple entre l’activité et la passivité. La passion dans ce sens est aussi peu active ou passive que le rêve, que la Passion.