Qu’un christianisme soit possible en Afrique après le christianisme colonial, telle a été la question, l’angoisse, et l’énergie secrète de la théologie dite africaine depuis les années 1950.
À l’aube des décolonisations, le christianisme figura au bilan des passifs. La jeunesse, pourtant formée par les missions, trouva dans le marxisme un ersatz à la timidité des missionnaires face aux désirs d’émancipation. Mais surtout parce que le christianisme avait trouvé ses aises dans le lit du colonialisme. On ne voyait pas pourquoi le rejet de celui-ci devait s’arrêter au seuil de celui-là.

Les dieux agonisent dans les musées … Culture Fang
Et certes le christianisme colonial n’avait pas fait dans la dentelle avec la culture des subalternes. Ces cultures furent considérées comme sauvages, d’un animisme primitif, duquel il fallait extirper les âmes noires. L’Afrique n’a toujours pas fini d’être considérée comme une réserve d’irréalité, univers par excellence des choses incomplètes, mutilées ou tronquées, lieu éternel du manque, en attente désespérée des lumières conjointes de la raison et de la foi.
La première génération de théologiens africains fut acculée dans une quadrature du cercle, prise entre sa dette aux missionnaires et son désir de ne pas manquer le train de l’émancipation. Africains, ils étaient solidaires de leurs amis, de leurs familles, dénonçant les maux du christianisme colonial. Chrétiens, ils ne pouvaient, comme eux, jeter le bébé avec l’eau du bain.

Requin, Dahomey, 1890
L’œuvre de John Mbiti (1931-2019) est, sur ce point, un indicateur précieux. Prêtre anglican et théologien kényan, Mibti a été comparé à Origène et proclamé Père de l’Église (d’Afrique …). Né en 1931, il vécut les missions européennes avant de devenir théologien. Au Kénya, écrit-il, j’ai grandi dans un milieu familial, scolaire et ecclésial qui tenait la culture et la religion africaines pour démoniaques. Récit typique que l’on pourrait servir à volonté. Musique, danses et jeux sont bannis… Le symbole sonore de ces manifestations interdites, c’est le tam-tam, qui signale les sabbats nocturnes, et attire sur eux les raids foudroyants du missionnaire.
Pour réhabiliter ces pratiques, pour faire franchir au tam-tam le seuil de l’église, la première théologie africaine maniera l’argument qu’elles étaient œuvres de Dieu -qui, en définitive, avait tout créé. Qu’on ait dû affirmer une telle banalité instaura au demeurant une situation où deux Dieux -qui étaient sûrement le même- s’étaient ignorés jusqu’à la méprise. La tâche de Mbiti (et de ceux associés à l’inculturation) fut de tenter de les réconcilier: Le Dieu décrit dans la Bible, conclura-t-il, n’est autre que le Dieu déjà connu dans nos religions traditionnelles africaines [RTA]. Dieu a eu une relation historique avec les peuples africains … Et cette histoire a un sens théologique.
C’était identifier le Dieu de Jésus Christ au Dieu des religions traditionnelles africaines (pour lever les anathèmes de son enfance) mais par là même transformer la religion des ancêtres en une præparatio evangelica. Ses deux Dieux semblaient égaux mais l’un continuait de coloniser l’autre …
Pendant qu’il dissertait sur les parentés multiples de Dieu en Afrique du Sud, on réclamait à la théologie des armes de lutte contre un apartheid africaans ourdi à grand renfort d’arguments bibliques. Lorsque Mbiti se permit de dire que cette théologie noire radicale, en raison de ses notes sombres et rêches, n’avait rien de l’âme africaine exubérante du tam-tam dansant, ni de la joie de la foi, Desmond Tutu (1931-2021) le somma, lui et son Dieu des ancêtres, de prendre leurs responsabilités devant l’Histoire.
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La première attaque contre la théologie de l’inculturation vint de la droite, et même de l’extrême-droite: de l’évangélisme radical. Faire du Dieu des ancêtres le même que celui de la Bible, n’était-ce pas rendre inutile la venue en Afrique de la Parole de délivrance et annuler l’œuvre du salut? Tout cela ne serait donc qu’une tromperie faisant accroire au païen qu’il est sur le bon chemin alors qu’il ne l’est pas. Diabolique!
Ce débat avec l’évangélisme radical rejouait une querelle très classique, interne aux missions, partageant les missionnaires entre libéraux cherchant dans les cultures indigènes des points d’accroche pour les Rites, et radicaux voulant faire table rase pour implanter la splendeur de la foi.

Ravenne, VIéme siècle
Melkisédeq, prêtre de Salem, sorti de l’ombre et de la nuit des temps, célèbre une messe avec le fils d’Adam. Cela implique qu’une tradition d’Israël honore une sainteté plus ancienne qu’Israël. C’est un grand honneur pour Israël d’avoir été capable de cette reconnaissance.
D’où la deuxième attaque qui vint moins des religions traditionnelles africaines qu’en leur nom, avec la question inverse de celle de l’évangélisme: le Dieu des ancêtres peut-il être le même que celui de la Bible et en même temps son inférieur, son valet? Prétendre sauver l’honneur des religions africaines en en faisant des réalités inachevées, embryonnaires, de simples préparations à autre chose, c’était sauver le chat du puits pour le noyer dans l’océan, c’était continuer leur humiliation sous un vocabulaire savant ou leur manquer tout simplement de respect.
Et l’on comprend pourquoi, dans cette passe d’armes toute théologique, les grandes perdantes étaient des deux côtés les cultures et religions traditionnelles.

Masque de justice, Gabon
Soit cette scène: un missionnaire arrive en Afrique, il y a un siècle, et annonce à mon grand-père que toute sa vie n’avait été que pâle et obscure præparatio au christianisme qu’il apportait. Qu’imagine-t-on qu’il eut en première réponse? Voici: un immense éclat de rire.
Les théologiens africains (la génération d’après), pour avoir subi les brimades de l’école missionnaire, oublièrent ce rire des origines. Or, au commencement, il y eut surtout un immense rire, dont les éclats sont partout, notamment dans l’admirable littérature woke. Par exemple dans The Land’s Lord (Londres, 1976), l’écrivain nigérian Obinkaram Echewa engage un long dialogue entre un missionnaire, Father Higler, et le grand-père, le vieux Ahamba, jusqu’au moment où Ahamba dit à son hôte:
Ton Dieu, comme toi-même, est un aventurier. Ce n’est pas nous qui sommes venus vers vous, c’est vous, tous les deux, qui êtes venus vers nous. Nous sommes un peuple hospitalier comme nos dieux. Il y a de la place sur ce bout de terre ainsi que dans le cœur de plusieurs de nos gens pour un dieu réfugié parmi nous.
Ahamba pointe une direction: on n’avait pas besoin du missionnaire (au sens du besoin utilitaire et économique où Dieu serait une offre de service), on avait le désir de lui pour fêter l’hospitalité.
Or l’hospitalité est avec la liberté un des dix milliards des noms de Dieu.
C’est là un chantier largement inentamé en théologie africaine:
Le vieillard Akebu Elente demande: Que se disent le jour et la nuit lorsqu’ils se rencontrent à l’aube? Il répond: Pour les enfants, le jour ordonne à la nuit de dégager. Mais les vieux savent que c’est la nuit qui dit au jour: sois le bienvenu, mon hôte adoré, toi qui voyages, repose-toi un peu, tu repartiras quand tu le voudras. Pour ceux qui se réclament du ciel et des dieux, la vérité donne la chasse à l’erreur comme le jour à la nuit. Pour ceux qui se réclament de leurs ancêtres et de la terre, c’est plutôt la nuit qui dit au jour bienvenu.
Dans ce que j’appelle le christianisme de mon grand-père, le rire remplace la præparatio comme catégorie de la rencontre et du dialogue. Et devant les objections qui s’entendent déjà, on peut rassurer: la præparatio evangelica n’est ni une idée chrétienne, ni un bien propre du patrimoine de la théologie. C’était, plus prosaïquement, l’argument de conversation inter-ethnique le plus commun dans le bassin méditerranéen aux débuts du christianisme. Les Grecs considéraient les cultures phéniciennes et égyptiennes comme leur præparatio, le christianisme fit du judaïsme et de la philosophie grecque des præparationes evangelicæ et l’islam usera du même argument pour reléguer le christianisme au rang d’une præparatio coranica.

Et pour contenter nos deux positions rivales, il n’a pas de mal à dire que les deux Dieux -et bien d’autres encore … Une foule innombrables de dieux, passés et à venir, ici sur Terre et ailleurs et demain, autour des milliards d’étoiles- ont beau être le Même dans l’éternité, ils sont étrangers dans l’espace-temps. Il s’agit donc pas de les penser sub specie æternitatis mais de leur offrir un séjour l’un à côté de l’autre, pour qu’ils apprennent à s’apprivoiser. Nous avons du temps pour cela, une vie éternelle.
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